Libre opinion
Homosexualité et
religion
John J.
McNeill
jésuite,
psychothérapeute
New York
Homosexuality
: Challenging the Church to Grow
31 janvier 2002
Il y a dix ans j'ai publié
« L'Église et les
homosexuels » (« The Church and the Homosexual », Sheed Andrews
& McMeel, 1976). J'ai écrit ce livre en
théologien catholique, dans l'amour et la
fidélité pour la foi chrétienne en
général et pour mon Église en particulier,
convaincu que c'était mon devoir. Je l'ai aussi écrit
dans l'amour et la fidélité pour ma communauté
homosexuelle.
L'homosexualité fait partie de mon
être ; j'ai eu beaucoup
de peine à l'accepter, mais je la vis désormais
relativement en paix, avec joie et même une certaine
fierté. En publiant ce livre, mon intention était de
partager ce bonheur avec le plus de gens possible ; comme le
disait maître Eckhart :
« la seule manière de montrer sa reconnaissance pour
un don est de lui permettre de porter des
fruits ».
Mais j'ai surtout voulu l'écrire pour rendre justice à
toute la souffrance que les homosexuels supportent injustement dans
l'Église. Ils se sentent, en effet, prisonniers du dilemme
suivant : ou bien s'accepter tels qu'ils sont, assumer leur
sexualité, quitter l'Église et peut-être
même se juger indignes de prier Dieu ; ou bien
obéir à l'Église, c'est-à-dire refouler
leur sexualité et même y renoncer
complètement.
Il m'avait semblé évident
qu'aucune de ces deux possibilités n'ouvrait à une vie heureuse et saine.
J'étais convaincu qu'une solution mauvaise psychologiquement
ne pouvait pas être bonne théologiquement, et
qu'inversement une solution bonne théologiquement devait
être aussi bonne psychologiquement. Saint Irénée
n'avait-il pas dit : « La gloire de Dieu est que les hommes
vivent pleinement ? ».
Dans « L'Église et les
homosexuels », je
discutais trois conceptions courantes de l'homosexualité dans
la tradition chrétienne.
1
Premièrement, je ne puis croire
que Dieu veuille que tous les
humains soient hétérosexuels. Cette idée
impliquerait que ne pas l'être pervertirait son dessein, et
serait péché ou maladie. Ceux qui se
découvriraient homosexuels devraient s'en corriger dans la
prière et la méditation, et s'ils s'en trouvaient
incapables, il leur faudrait du moins vivre dans la continence, sans
aucun amour physique ; l'épanouissement sexuel
étant l'apanage exclusif des seuls
hétérosexuels. Cette position est celle du Vatican.
J'avançais au contraire dans mon livre que Dieu a
accordé à l'humanité plusieurs orientations
sexuelles dont la diversité ne relève ni du
péché, ni de la maladie ni de l'échec ; je
disais que nous devrions en être reconnaissants et comprendre
qu'il ne faut pas tout réduire à la seule
hétérosexualité. Comment Dieu rejetterait-il pas
ce qu'il a lui-même créé ?
Il me semblait également
nécessaire d'affirmer que,
contrairement à l'opinion courante, l'orientation sexuelle de
l'homme est une donnée qui ne peut pas être
changée. La prière même ne peut pas plus la
modifier qu'elle ne le pourrait de la couleur des yeux.
Le choix devant lequel se trouvent les homosexuels n'est certainement
pas entre homosexualité et
hétérosexualité, mais entre une relation
homosexuelle et l'abstinence totale.
La prétention de certains à parler de « guérison » est tout à fait illusoire et manifeste leur
homophobie. Ils ne réussissent jamais qu'à amener ceux
qu'ils cherchent à convertir, à intérioriser un
dégoût d'eux-mêmes qui peut aller jusqu'à
leur destruction psychologique à travers une souffrance
inutile.
Les communautés évangéliques qui s'adonnent
à ces pratiques refusent de mettre en cause leurs certitudes
et s'efforcent surtout d'éviter le dialogue avec les
homosexuels et les psychothérapeutes. Quant aux
psychothérapeutes dont elles se réclament, ils sont en
général extrêmement conservateurs et très
homophobes.
D'autres Églises se
contentent d'accompagner les
homosexuels dans une existence de célibataires abstinents.
Mais le célibat, tel du moins que la tradition
chrétienne l'a toujours compris, est un don particulier que
Dieu réserve à certains en vue du Royaume des cieux.
Les prêtres catholiques le choisissent volontairement. Il n'y a
pas de raison de penser que Dieu accorde ce don à tous les
homosexuels du monde ; si l'un d'entre eux en est l'objet, qu'il
soit béni, mais les autres n'ont pas le choix, le
célibat leur est imposé et les études ont
montré que cela se terminait généralement fort
mal.
Dieu donne à tout le
monde une vie d'amour et de
sexualité et le contraire est difficile à
justifier !
2
Deuxièmement, je pense que les
homosexuels ne représentent
en rien une menace pour la société et la famille, comme
certains chrétiens le prétendent. J'estime au contraire
qu'ils font partie du dessein de Dieu : ils reçoivent de
lui des dons et des qualités qui sont une importante
contribution à la vie du monde et s'ils venaient à
disparaître, c'est toute l'humanité qui en serait
appauvrie. Je suis convaincu de leur apport providentiel à la
vie des Églises elles-mêmes.
3
Mon troisième point est, sans
doute, le plus controversé.
Je ne crois pas que la relation homosexuelle soit coupable et
contraire au dessein de Dieu, que l'amour qui existe entre deux
homosexuels puisse les séparer de Dieu. J'affirme qu'il n'en
est rien, que l'amour entre homosexuels est aussi saint qu'entre
hétérosexuels et qu'il peut apporter un
témoignage parfaitement valable de la présence de Dieu
parmi les homme.
J'expliquais dans mon livre que cette conception s'appuyait sur les
recherches les plus récentes qui apportaient sur ces questions
des éclairages nouveaux sur les plans biblique, psychologique
et sociologique.
Les psychologues ont notamment prouvé
. 1 que l'homme ne choisit pas l'orientation de sa
sexualité
. 2 que
la seule attitude saine lorsqu'on se découvre son
homosexualité est de l'accepter.
Les preuves les plus
frappantes étaient d'ailleurs
fournies par les homosexuels chrétiens fidèles, dans
leur vie de foi et leur respect des valeurs de
l'Évangile.
Le Vatican
J'avais espéré que mon
livre serait l'occasion d'un
débat à l'intérieur des Églises. Mais
depuis dix ans qu'il est publié, la réaction de mon
Église a plutôt été de faire taire
l'auteur que de s'intéresser à ce qu'il disait :
au bout d'un an, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi
du Vatican m'a donné l'ordre
de ne plus mentionner l'homosexualité et de ne plus rien
publier sur le sujet. Durant neuf ans je me suis soumis.
Je ne puis pas me taire plus
longtemps :
. le Vatican publie une lettre sur la pastorale des
homosexuels qui exclut tout dialogue ;
. il
donne l'ordre au théologien homosexuel Charles Curran de se
rétracter ;
. il
m'interdit de continuer à m'occuper d'homosexuels.
Je reprends donc mes
publications et mes prises de
position publiques ; je le ferai toujours dans la recherche
fidèle de la vérité, dans la soumission à
la justice et la volonté de Dieu, au service de la
communauté chrétienne homosexuelle.
Pour un débat
éthique
Un débat sur ces
questions serait vraiment
nécessaire dans nos Églises américaines. Mais
notre société libérale et intellectuellement
ouverte a perdu l'habitude du débat. Discuter du choix de vie
de nos contemporains paraît aujourd'hui vouloir réduire
leur libertés et entrer dans des conflits qui troubleraient la
paix sociale.
Il est vrai des certitudes religieuses assénées de
façon catégoriques et péremptoires sans tenir
compte de la sensibilité des autres interlocuteurs
entraineraient une atmosphère irrespirable. Les homosexuels,
qui en auraient évidemment le plus à craindre, sont les
premiers à éviter les conflits d'idées en
adoptant la philosophie libérale du « vivre et laisser
vivre ». Les
Églises protestantes en font d'ailleurs
généralement autant.
- Les Églises protestantes libérales
hésitent à engager le
débat. Elles sont ouvertes et tolérantes, admettent que
les homosexuels ne sont pas responsables de leur orientation
sexuelle. Mais elles réprouvent, par contre, les
activités sexuelles homosexuelles, qui relèvent par
contre d'un libre choix.
Leur attitude fait penser à la plaisanterie classique :
. Maman, puis-je aller nager ?
. Oui, mais n'approche pas trop de l'eau !
Un Dieu qui
créerait des centaines de
milliers d'homosexuels et leur refuserait ensuite toute vie sexuelle
serait sadique. J'aime mieux penser que c'est l'Église qui
voit faux.
- Les Église conservatrices et fondamentalistes
jugent le débat inutile
puisque, disent-elles, la Bible dit clairement que Dieu condamne
absolument l'homosexualité.
Un texte biblique fréquemment cité est
l'histoire de Sodome Genèse
19. Ce texte a été
fréquemment manipulé pour servir contre homosexuels.
Mais les textes bibliques de l'Ancien et du Nouveau Testament qui
mentionnent le « péché de
Sodome » ne l'ont jamais
compris comme étant l'homosexualité ; ils en
parlent comme du symbole de l'égoïsme, de l'orgueil, du
mépris des malheureux et de l'exclusion des
étrangers.
En voici deux exemples :
« Voici quel a
été la faute de Sodome : elle avait de l'orgueil,
du pain à satiété, une insouciante
tranquillité et elle ne soutenait pas les malheureux et les
indigents ».
Ézéchiel 16. 49
« Dans quelque ville que vous
entriez, et où l'on ne vous recevra pas, allez dans ses rues,
et dites : Nous secouons contre vous la poussière
même de votre ville qui s'est attachée à nos
pieds ; sachez cependant que le royaume de Dieu s'est
approché.
Je vous dis qu'en ce jour Sodome sera traitée moins
rigoureusement que cette ville-là ».
Luc 10. 10-12
Ces textes ne mentionnent pas
l'homosexualité.
L'« esprit de
Sodome » serait
plutôt le fait de ceux qui s'attaquent à la
communauté homosexuelle dans une attitude d'exclusion !
Absence de
débat
Le danger de cette absence de
débat est que le terrain est
abandonné aux forces conservatrices et aux
réactionnaires.
Lorsqu'une crise survient, et c'est le cas aujourd'hui pour
l'épidémie de sida, la communauté homosexuelle
est dès lors vulnérable et facilement
considérée comme victime d'un juste jugement ;
elle court aussi le risque, et c'est le cas pour certains de ses
membres, de sombrer dans l'auto-destruction en se jugeant
elle-même coupable et méprisable.
Une vie humaine heureuse et saine nécessite un
équilibre et une harmonie qui ne sont possibles que si l'on
s'accepte avec sa sexualité et si l'on se sent en accord avec
Dieu.
L'absence de débat public
permet que des décisions
catastrophiques soient prises sans dans l'ignorance
générale. C'est ainsi, par exemple, que la Cour
suprême a jugé bon d'autoriser l'État de
Géorgie à rendre la sodomie illégale afin de
protéger la moralité publique et de respecter une
tradition millénaire : homophobie traditionnelle
travestie en jugement moral et prétendue volonté de
Dieu.
Dans un débat, le rappel de règles éthiques
basées sur la nature humaine et la révélation
biblique est souvent éclairant. Ces règles, qui sont
loin d'être toujours dictatoriales et tyranniques,
s'avèrent utile lorsqu'il s'agit de décider dans quelle
condition un acte sexuel est acceptable et conforme à la
nature humaine et pour en dégager le fondement
biblique.
Amour
chrétien
La tradition
chrétienne a toujours
considéré que la sexualité humaine était
d'une part enracinée dans une relation d'amour :
« Il n'est pas bon que
l'homme soit seul, je lui ferai une aide qui sera son
vis-à-vis »
Genèse 2. 18, et d'autre part qu'elle était le moyen de la
procréation. Ce qui est unique et caractéristique de la
sexualité humaine est ce rapport de l'acte sexuel physique et
de l'amour.
Le débat qui a eu lieu il y a quelques années dans les
Églises libérales à propos du contrôle des
naissances, a mis en lumière la distinction que l'on peut
faire entre la procréation et la relation amoureuse.
L'Église catholique elle-même a reconnu la
légitimité d'une relation hétérosexuelle
disjointe du but de la procréation, lorsque la méthode
des températures était utilisée. Elle aurait pu
élargir cette réflexion aux relations homosexuelles en
tant qu'elles expriment, elles aussi, l'amour humain et le
vis-à-vis du couple.
Écriture et
homosexualité
Que dit l'Écriture au sujet de
l'homosexualité ?
D'éminents biblistes se sont penchés sur la question.
Ils ont toujours conclu qu'aucun passage de la Bible ne portait une
condamnation indiscutable de l'homosexualité.
Les quatre évangiles n'en font jamais mention, ce qui serait
incompréhensible si Jésus avait considéré
que l'homosexualité est un crime abominable.
Les autres auteurs du Nouveau Testament ne parlent pratiquement
jamais non plus de l'homosexualité et quand ils le font, ils
ne l'envisagent pas dans le cas d'une union d'amour stable, mais
pensent plutôt à des gens qui s'adonnent librement
à une sorte de jeu pervers (Romains 1. 26) ou se situent dans un contexte d'idolâtrie, de
prostitution, de viol ou de pédophilie.
De toutes façons ce genre de
débat se doit d'inclure la
participation d'homosexuels car on ne peut nier que le Saint-Esprit
s'exprime également travers eux. Et justement, des homosexuels
donnent l'exemple d'un extraordinaire amour humain lorsque leur
partenaire est victime, par exemple, du sida : leur
exceptionnelle fidélité, leur dévouement, leur
affection et la peine qu'ils manifestent devant cette souffrance sont
un signe pour l'Église de l'Esprit d'amour qui agit en eux.
« Voyez comme ils
s'aiment ! ».
Plusieurs rapports produits dans les Églises
luthérienne, catholique, épiscopalienne et
méthodiste en témoignent.
Un texte luthérien dit
ceci : « les homosexuels peuvent avoir, comme tous
les autres croyants, une expérience profonde de
l'Évangile et leur témoignage est
particulièrement édifiant : ils écoutent la
Parole de Dieu, s'attachent à l'Évangile de tout leur
coeur avec espérance et foi, en présence même de
leurs adversaires. Ils témoignent dans l'Église d'un
amour du prochain et d'un esprit de fraternité qui
encouragera, nous l'espérons, tous ceux qui ont justement
besoin d'accueil, de réconciliation et
d'amitié ».
De nos jours, le Saint-Esprit redonne vie à l'ancienne
promesse du prophète Ésaïe :
Que l'étranger qui
s'attache à l'Éternel ne dise pas :
L'Éternel me séparera sûrement de son
peuple !
Et que l'eunuque ne dise pas :
Je ne suis qu'un arbre sec !
Car ainsi parle l'Éternel
Aux eunuques qui garderont mes sabbats,
Qui choisiront ce qui m'est agréable,
Et qui demeureront fermes dans mon alliance :
Je leur donnerai dans ma maison un monument
et un renom
Préférables à des fils et à des
filles ;
Je leur donnerai un nom éternel,
Qui ne périra jamais.
Et les étrangers qui s'attacheront
à l'Éternel pour le servir,
Pour aimer le nom de l'Éternel,
Pour être ses serviteurs,
Tous ceux qui garderont le sabbat,
Pour ne pas le profaner,
Et qui demeureront fermes dans mon alliance,
Je les amènerai sur ma montagne
sainte,
Et je les réjouirai dans ma Maison de prière ;
Leurs holocaustes et leurs sacrifices
Seront agréés sur mon autel ;
Car ma Maison sera appelée une
Maison de prière
Pour tous les peuples.
Esaïe 56. 3-7
Ce texte nous dit que ceux qui sont
sexuellement différents et
qui étaient précédemment exclus du peuple de
Dieu, ont leur place dans la Maison du Seigneur et « un nom éternel qui ne
périra jamais ».
L'accomplissement de cette
promesse a été
préfiguré lorsque le Saint-Esprit a mis l'apôtre
Philippe sur la route de l'eunuque éthiopien Actes 8. 26-40. L'auteur de ce récit entendait montrer que
la Nouvelle Alliance apportée par Jésus-Christ
s'ouvrait à tous ceux qui étaient encore
écartés dans l'Ancienne Alliance.
L'eunuque que rencontre Philippe symbolise tous ceux qui
étaient repoussés à cause de leur
différence sexuelle. Le texte nous dit qu'il a cru en
Jésus-Christ, a demandé le baptême, a reçu
le Saint-Esprit et a « poursuivi son chemin plein de
joie ».
« Ma Maison sera appelée
une Maison de prière pour tous les
peuples », dit Dieu dans
le texte d'Ésaïe. La communauté homosexuelle
continue l'oeuvre du Saint-Esprit ; elle lance un défi
à l'Église et lui donne l'occasion de s'ouvrir à
l'ensemble de la famille humaine.
Traduction Gilles
Castelnau
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