Spiritualité
Les cathares ou
Albigeois
Pierre-Jean
Ruff
14 novembre 2007
Paru dans les Cahiers Michel Servet, n° 7, février 2007, « Des origines du christianisme aux
cathares et des cathares à nous », par Pierre Jean-Ruff, préface de Michel Jas,
16 p. + couv., publié par l'Assemblée fraternelle des
chrétiens unitariens (AFCU) et le réseau francophone de
la Correspondance unitarienne.
Première version mis en ligne sur le
site Profils
de libertés le 5 octobre 2003
sous le titre « Les Bons Hommes », puis sur le
site Protestants dans la
ville.
Lignes dominantes de la
théologie cathare
Les cathares sont des chrétiens du
Moyen Age et des chrétiens intelligents. Parce qu'ils sont redevables de leur époque,
ils ont souvent des positions fermes. Mais, parce que les
théologiens cathares sont intelligents, ils ne veulent pas
avoir un dogme officiel, ni légiférer sur tout.
À propos de la puissance du mal, de
l'identité du Christ sur terre ou des modalités de
notre salut, des options dominantes se dégagent chez eux, mais
elles ne sont ni uniques, ni obligatoires. Les théologiens
cathares sont des hommes de terrain, plus soucieux du message
à apporter à leurs fidèles que d'une
réflexion théologique spéculative.
De la théologie cathare, je propose
ici quatre axes déterminants.
Dieu, le mal et le
salut
Pour les cathares, la pierre de touche
incontournable, c'est l'amour de Dieu. Parce que le Père est
amour et que l'on ne peut pas nier l'existence du mal sur terre, il
n'est pas tout-puissant. Aujourd'hui, dans ce monde, l'oeuvre de Dieu
est contrecarrée par celle de l'Ennemi, le Prince de ce monde.
Se référant à l'enseignement de
l'évangile de Jean, les cathares ne croyaient pas en un second
Dieu, mais en l'existence d'un principe du mal. Pour eux, le dualisme
ne fut jamais un dogme, mais le fruit d'une réflexion
évolutive sur le problème du mal. De ce fait, la
plupart des cathares croyaient en un salut
généralisé. Dieu ne peut pas vouloir un enfer
éternel. Le mal n'a eu que peu de temps pour se manifester.
« Toutes les âmes
sont à Dieu, disaient-ils, et toutes retourneront à
lui, même les âmes des
inquisiteurs ». Un tel
message ne manquait pas de plaire en un temps où la
prédication de l'Eglise officielle se fondait en grande partie
sur la peur de l'enfer.
La majorité d'entre eux
optèrent d'abord pour un
dualisme mitigé, la
théologie sous-jacente du livre de Job (Satan est une
créature céleste, révoltée contre son
créateur, mais dépendante de lui), pour opter ensuite
pour un dualisme
absolu (Satan existe dès les
origines, il est le créateur de ce monde qui ne reflète
de loin pas la perfection céleste, mais il sera
anéanti).
Enfin, les cathares étaient souvent
les adeptes, non de la réincarnation au sens bouddhiste du
terme, mais des transmigrations successives des âmes
jusqu'à leur salut final auprès du Père.
Rappelons qu'alors les thèmes du dualisme et de la chute des
anges étaient reconnus par beaucoup et nullement
considérés hérétiques.
Le Christ et
Jésus
Concernant la personne de Jésus, les
cathares n'ont pas une position claire. Comme les chrétiens
gnostiques avant eux, la plupart d'entre eux sont
docètes : Jésus serait une puissance
céleste à apparence humaine, donc plus que spirituelle.
D'autres se disaient adoptianistes : Jésus serait un
homme transformé par son baptême, tout en restant
lui-même. Les cathares reconnaissaient une alliance
exceptionnelle entre le Christ et Jésus, sans qu'il y ait une
totale adéquation de l'un à l'autre. Le dogme de la
double nature du Christ (vrai homme et vrai Dieu) leur est
étranger.
Si les cathares n'ont pas une position
commune quant à la personne de Jésus, ils se retrouvent
tous à propos de sa mission : il annonce le Royaume de
Dieu et, ainsi, appelle toutes les âmes à la
lumière. Jésus est le porte-parole d'un message
libérateur signifié par le Consolament ou
baptême de l'Esprit. Jésus est donc le chantre qui
invite les âmes à retrouver leur vraie patrie : le
Royaume du Père. En revanche, les cathares dénient
à Jésus une vocation sacrificielle, comme toutes les
Églises officielles l'enseignent. Pour eux, l'idée d'un
sacrifice nécessaire et voulu par Dieu pour sauver les hommes
contredit la plénitude d'amour qui est en lui. À leurs
yeux, l'importance donnée à la Croix est un contresens
théologique et symbolique.
L'Esprit et la
Trinité
Les cathares employaient des formules
trinitaires, mais la Trinité en tant que dogme ne signifiait
rien pour eux. Pour certains, explicitement, Jésus
n'était pas Dieu. Au centre de leur conviction, il n'y a pas
la personne de Jésus ou une visée sacrificielle
liée à lui, mais la relation directe et personnelle
avec Dieu, sans autre médiatisation que l'Esprit. Nous sommes
proches de la théologie du réformateur Zwingli. Le
pasteur Napoléon Peyrat, historien des cathares, parlera
de l'Église chrétienne
du Paraclet. L'hérésie
cathare est bien d'être une Eglise de la Pentecôte plus
que de Pâques : l'Esprit avant le sacrifice de
Jésus.
Aussi, en son temps, le catharisme constitue
bien une tendance spiritualiste et mystique du christianisme
- au sens large du terme - non focalisée sur le
sacrifice et les mérites du Christ. Ce courant s'accompagne du
refus de l'emprise de l'institution ecclésiale sur les
âmes et les consciences. Spirituellement, c'est bien une voie
de liberté.
Le sacrement cathare
Le consolament, le don
de l'Esprit, est le seul sacrement reconnu et pratiqué par les
cathares. Chez eux, il y avait des agapes - prières et
fraction du pain avant chaque repas - mais aucunement un
sacrement lié à la mort et à la
résurrection de Jésus. Le consolament
était pour eux le signe du baptême ou de l'entrée
en vie chrétienne ; il était aussi sacrement de
pénitence et de pardon, et encore signe d'ordination et
d'entrée en vie monastique. Il tenait lieu également
d'extrême-onction, ce que les cathares appelaient :
faire une bonne fin. Pour eux, ce sacrement résumait et englobait
tous les autres. On sait que le clivage originel entre
l'Église catholique et l'Église cathare portait sur la
christologie et les sacrements et d'aucune manière, comme
aujourd'hui, sur la question du dualisme ou des chemins conduisant au
salut.
La pratique sacramentelle cathare est
l'expression fidèle de leur théologie, toute
axée sur l'Esprit et la relation personnelle avec Dieu. Le
sacrement, bien que transmis par l'Église instituée,
relie directement à Dieu et ne fait qu'indirectement de
l'Eglise la médiatrice du salut.
Les Églises
cathares et leur clergé
Autour de l'an 1000, tout l'Occident est
traversé par une contestation de l'Eglise
catholique : de ses croyances
comme de ses pratiques. Michel Roquebert évoque à ce
sujet une nébuleuse
hérétique. Cette
opposition se cristallisera dans le sud de l'Europe au travers de
l'émergence des Églises bogomiles (les amis de Dieu) et
des Églises cathares.
Le terme cathare (purs ou
encore adorateurs du chat, donc sorciers) a été
usité avec dérision par les détracteurs de la
nouvelle Église. Eux, les cathares, s'appelaient seulement les
bons chrétiens. De même, par dérision, on a
appelé leurs prêtres les parfaits, alors
qu'eux ne s'appelaient que les bons
hommes et les bonnes dames. Les
bons hommes sont donc les prêtres, mais aussi les religieux des
Églises cathares.
Avec une compétence spirituelle
impressionnante pour cette époque et un zèle admirable,
malgré les persécutions, ils sillonnaient
clandestinement les routes du Languedoc, des Pyrénées
et du Quercy pour réunir les fidèles, enseigner et
consoler les membres de ce qu'ils appelaient la véritable Église. Jusqu'à l'instauration contre eux des
croisades et surtout de l'Inquisition, leur succès
auprès de la population occitane fut sans appel.
La théologie cathare était
libérale et novatrice. En revanche, leur conception de
l'Église était complexe. Elle empruntait des aspects
classiques et médiévaux au catholicisme environnant
(adhésion à la succession apostolique, au pouvoir
spirituel exceptionnel des prêtres et à l'utilisation
ambiguë des formules trinitaires) et les associait à des
pratiques ecclésiales novatrices. Ainsi :
- S'inspirant du courant théologique johannique
et des Églises gnostiques des premiers siècles, ils
ordonnaient les femmes comme les hommes, avec les mêmes
prérogatives, même si, pour ne pas heurter les
sensibilités, elles n'exerçaient ces fonctions que
lorsque les hommes étaient dans l'impossibilité d'y
pourvoir.
- Le statut de clerc n'était pas
réservé à un petit nombre. L'objectif
était que le plus grand nombre possible entre en religion, les
prêtres étant conjointement des religieux.
- Comme dans l'Église catholique, les
prêtres - religieux faisaient voeu de pauvreté et
de chasteté. Ils étaient également astreints
à une alimentation végétarienne, en relation
avec leur croyance en la réincarnation des âmes.
- Il n'y avait chez eux ni ermites, ni couvents
importants, ni d'ordres contemplatifs, mais des petites
communautés d'hommes ou de femmes, insérées au
milieu des bourgs, avec une mission importante d'accueil,
d'enseignement, de soins médicaux et d'apprentissage
professionnel. On les appelait les maisons cathares.
- Les lieux ecclésiastiques ne comptaient pas
pour les cathares. Ils pratiquaient une vie cultuelle dite de
proximité. Ni églises, ni abbayes.
- Les cathares ne connaissaient ni punitions, ni
anathèmes, donc pas de tribunaux ecclésiastiques ou
d'organisation disciplinaire. Leur sacrement, le consolament, ne
concernait que la vie personnelle. Leur foi en un salut
généralisé appelait certains à un nouveau
démarrage existentiel. Il n'excluait jamais
définitivement.
- Enfin, chez eux, on entrait souvent en vie religieuse
après avoir vécu dans le monde, ayant eu famille et
enfants. Leur célibat ecclésiastique n'avait de loin
pas les mêmes conséquences que le célibat
catholique, pour eux personnellement comme pour leurs
Églises.
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