Le Chief
Seattle
en 1854
aux Blancs (nous)
qui lui proposaient de lui « acheter » ses terres
contre leur protection
dans une « réserve »
Le début de la
survivance
6 janvier 2003
Comment pouvez-vous acheter ou vendre le
ciel, la chaleur de la terre ?
L'idée nous paraît étrange. Nous ne
possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de
l'eau, comment pourrions-nous les vendre ?
Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple.
Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau
de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque
bourdonnement d'insecte est sacré dans le souvenir et
l'expérience de mon peuple. La sève qui coule dans les
arbres transporte les souvenirs de l'homme rouge.
Les morts des hommes blancs oublient le pays
de leur naissance lorsqu'ils vont se promener parmi les
étoiles. Nos morts n'oublient jamais cette terre magnifique,
car elle est la mère de l'homme rouge. Nous sommes une partie
de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées
sont nos soeurs ; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont
nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les
prés, la chaleur du poney, et l'homme - tous
appartiennent à la même famille.
Aussi lorsque le Grand chef à Washington envoie dire qu'il
veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Car cette
terre nous est sacrée.
Cette eau scintillante qui coule dans les
ruisseaux et les rivières n'est pas seulement de l'eau mais le
sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous
devez vous rappeler qu'elle est sacrée et que chaque reflet
spectral dans l'eau claire des lacs parle d'événements
et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l'eau est la
voix du père de mon père.
Les rivières sont nos soeurs, elles
étanchent notre soif. Les rivières portent nos
canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre
terre, vous devez désormais vous rappeler, et l'enseigner
à vos enfants, que les rivières sont nos frères
et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les
rivières la tendresse que vous montreriez pour un
frère.
Nous savons que l'homme blanc ne comprend
pas nos moeurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la
suivante, car c'est un étranger qui arrive dans la nuit et
prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n'est pas son
frère, mais son ennemi, et lorsqu'il l'a conquise, il va plus
loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux et cela ne le tracasse
pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le
tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses
enfants tombent dans l'oubli. Il traite sa mère, la terre, et
son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller,
vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit
dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu'un
désert.
Je ne sais pas. Nos moeurs sont
différentes des vôtres. La vue de vos villes fait mal
aux yeux de l'homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que
l'homme rouge est un sauvage et ne comprend pas ?
Il n'y a pas d'endroit paisible dans les
villes de l'homme blanc. Pas d'endroit pour entendre les feuilles se
dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d'un
insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et
ne comprends pas ?
Le vacarme semble seulement insulter les
oreilles. Et quel intérêt y-a-t-il à vivre si
l'homme ne peut entendre le cri solitaire de l'engoulevent ou les
palabres des grenouilles autour d'un étang la nuit ? Je
suis un homme rouge et ne comprends pas.
L'Indien préfère le son doux
du vent s'élançant au-dessus de la face d'un
étang, et l'odeur du vent lui-même, lavé par la
pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.
L'air est précieux à l'homme
rouge, car toutes choses partagent le même souffle - la
bête, l'arbre, l'homme, ils partagent tous le même
souffle. L'homme blanc ne semble pas remarquer l'air qu'il respire.
Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est
insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre
terre, vous devez vous rappeler que l'air nous est précieux,
que l'air partage son esprit avec tout ce qu'il fait vivre. Le vent
qui a donné à notre grand-père son premier
souffle a aussi reçu son dernier soupir.
Et si nous vous vendons notre terre, vous
devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme
un endroit où même l'homme blanc peut aller goûter
le vent adouci par les fleurs des prés. (...)
Je suis un sauvage et je ne connais pas
d'autre façon de vivre. J'ai vu un millier de bisons
pourrissant sur la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui
les avait abattus d'un train qui passait. Je suis un sauvage et ne
comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus
important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.
Qu'est-ce que l'homme sans les
bêtes ?
Si toutes les bêtes disparaissaient,
l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. Car ce qui arrive
aux bêtes, arrive bientôt à l'homme. Toutes choses
se tiennent.
Vous devez apprendre à vos enfants
que le sol qu'ils foulent est fait des cendres de nos aïeux.
Pour qu'ils respectent la terre, dites à vos enfants qu'elle
est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos
enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la
terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre,
arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils
crachent sur eux-mêmes.
Nous savons au moins ceci : la terre
n'appartient pas à l'homme ; l'homme appartient à la
terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang
qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.
Tout ce qui arrive à la terre, arrive
aux fils de la terre. Ce n'est pas l'homme qui a tissé la
trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu'il fait
à la trame, il le fait à lui-même.
Même l'homme blanc, dont le Dieu se
promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut
être dispensé de la destinée commune.
Après tout, nous sommes
peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose
que nous savons, et que l'homme blanc découvrira
peut-être un jour - c'est que notre Dieu est le même
Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme
vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il
est le Dieu de l'homme, et sa pitié est égale pour
l'homme rouge et le blanc. Cette terre Lui est précieuse, et
nuire à la terre, c'est accabler de mépris son
créateur.
Les blancs aussi disparaîtront ;
peut-être plus tôt que les autres tribus. Contaminez
votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres
détritus.
Mais en mourant vous brillerez avec
éclat, ardents de la force du Dieu qui vous a amenés
jusqu'à cette terre et qui pour quelque dessein particulier
vous a fait dominer cette terre et l'homme rouge. Cette
destinée est un mystère pour nous, car nous ne
comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les
chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt
chargés du fumet de beaucoup d'hommes et la vue des collines
en pleines fleurs ternies par des fils qui parlent.
Le buisson disparu et l'aigle disparu, c'est
la fin de la vie. C'est le début de la survivance.
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