Libre opinion
Paroisse de religion ou
communauté de témoins ?
Jean
Hoibian
7 mars 2007
Voilà trois jours qu'il marchait
dans la ville, souffrant du bruit et
des odeurs, constamment bousculé par des gens pressés.
Il n'était plus très jeune, sans pourtant s'approcher
du temps de la retraite. Il avait l'impression pénible
d'être accablé de soucis. Pourtant il avait dans une
autre localité un travail, un toit, une femme, des
enfants.
Des raisons professionnelles l'avaient
amené dans cette ville de moyenne importance. Les rendez-vous
prévus avaient été reportés. Fallait-il
repartir pour revenir plus tard ? Le courage lui avait soudain
manqué. Ayant averti son épouse de son changement de
programme, il était soudainement entré dans une
méditation profonde sur lui-même, sur sa famille, sur sa
profession et sur la société dans laquelle, sans
l'avoir voulu, il était immergé. L'impression dominante
était qu'il ne maîtrisait rien. Son existence lui
apparaissait comme téléguidée par le hasard.
Pourquoi ce malaise ? Pourquoi l'appétit de vivre
l'avait-il quitté ?
« Vous qui êtes
fatigués et chargés ». Ces mots avaient surgi dans sa mémoire. Il
avait fréquenté jadis un temple protestant, reçu
même dans son enfance une instruction religieuse. Mais, comme
beaucoup, il avait tout lâché.
Déménagement,mariage,enfants,tensions professionnelles
et politiques... Assister à un office religieux lui
était peu à peu apparu comme inutile, sans saveur,
étranger à sa vie quotidienne. Son épouse avait
résisté quelques années à
l'indifférence de son mari, car elle pensait indispensable que
leurs trois enfants reçoivent une information sur le
christianisme.Puis,elle aussi, elle avait déserté la
paroisse de leur ville.
Il venait d'atteindre un quartier
périphérique quand il
découvrit sur le mur d'une construction banale, une pancarte
insolite : « Assemblée de ceux qui sont
appelés »1. De suite il
pensa à une secte et décida de poursuivre son chemin.
Mais la porte entr'ouverte et le silence qui régnait dans ce
lieu l'intrigua. C'était dimanche aujourd'hui, alors, pas de
musique, pas de chants, pas de paroles religieuses ?
Il entra dans la salle, à pas de
loup, comme un voleur, et il découvrit un spectacle
plutôt sympathique.
Une vingtaine de tables basses garnissaient
la salle décorée d'une tapisserie agréable.
Assis autour de ces guéridons de six places des femmes, des
hommes,semblaient dormir tant ils restaient immobiles.
Lentement,silencieusement, l'homme aux mille soucis s'assit. Le
siège, un fauteuil en osier garni de coussins, était
confortable. Jetant un regard furtif sur ses voisins, il
s'aperçu que certains avaient les yeux fermés.
Priaient-ils ? d'autres semblaient méditer le regard
absorbé par des pensées intérieures. Leur visage
reflétait paix et sérénité. S'agissait-il
d'une rencontre de sourds-muets ? Brusquement une femme se leva
un livre à la main. Elle lut d'une voix claire un texte
biblique, puis se rassit.
Après une douzaine de minutes, la
salle s'anima : plusieurs dirent avec simplicité leur
réflexion sur le texte entendu. L'homme se prit à
réfléchir avec plaisir aux propos qui
s'échangeaient.
Puis à nouveau, ce fut le silence.
Qu'il était bienfaisant ce silence ! comme il remplissait
l'esprit plus que le tumulte d'une foule. L'homme sentit les paroles
lues rafraîchir son c�ur desséché. Son voisin se
mit à chanter un chant très doux, dont le refrain fut
repris en c�ur par la plupart des assistants. Enfin
l'assemblée entière évoqua,chacun à son
tour, des problèmes de la vie politique qui semblaient tous
les préoccuper à des titres divers. L'homme
entendit : banlieues,racisme, discrimination, chômage,
recherche de logement. La réunion se termina tranquillement
après que quelques-uns eurent rappelé plusieurs
réunions religieuses ou politiques devant se tenir dans le
semaine.
Dans une ambiance fraternelle les gens se
saluèrent, échangèrent des nouvelles et l'homme
ne fut pas oublié ! On le questionna sur les raisons de
sa visite en ce lieu, étrange à ses yeux, et on
l'invita chaleureusement à revenir, s'il en avait
envie.
Le lendemain l'homme eut ses entretiens
professionnels. Il tint son
rôle avec sérieux mais sans cesse il se questionna sur
le sens de son métier. A quoi tout cela servait-il, sinon
à lui assurer un salaire confortable. Mais sa vie lui
apparaissait terne et usante. L'assemblée
des « appelés » l'avait mis en appétit. Il enviait ces gens
calmes, résolus, engagés.
De retour chez lui, il mis sa compagne au
courant. Il était si enthousiaste qu'elle promis de faire le
voyage avec lui le dimanche suivant. Ce n'était guère
loin : une vingtaine de kilomètres.
Même silence aux abords de la banale
salle de réunions.Ils s'assirent et entrèrent dans ce
silence riche en présences invisibles. La femme tenait la main
de son compagnon. Ils étaient bien. Tout un passé
remontait à la surface : leur couple, leurs enfants, la
vie lourde et superficielle, l'abandon apparent de la foi, leurs
écoeurements devant un monde gangrené par l'argent et
le pouvoir.
Un homme âgé rompit le
silence et dit :
« nous allons partager le
repas de Jésus. Réjouissons-nous d'être
invités à la table de celui que Dieu n'a pas
laissé s'engloutir dans la mort. Ayant lutté jusqu'au
bout pour poser les fondements d'un nouveau monde, il nous a
libéré de nos lâchetés et de nos peurs. Il
est là, au c�ur de nos vies renouvelées, bien vivant
dans ce monde où nous sommes appelés au
témoignage en paroles et en actes.
Ce vin et ce pain sont boisson et nourriture des hommes. Ils sont
signes de notre filiation avec le Christ-Jésus, notre
frère.
Buvons au nouveau monde de Dieu ! »
Ainsi débuta, chacun levant son
verre, un repas fort joyeux,les vivres apportés par tous
ayant été partagés. Quel étonnement pour
nos deux amis ! Ils assistèrent ensuite et
participèrent à un débat général
sur un sujet fixé à l'avance, et sur lequel chacun
avait réfléchi.
Ce dimanche on analysait le
phénomène de la discrimination. Comment s'opposer
à des expulsions abusives d'étrangers, en liaison avec
une association ; qui pouvait représenter
l'assemblée à telle réunion publique sur le
sujet ? pouvait-on envisager de loger clandestinement une femme
et ses deux enfants, tout en poursuivant les démarches en
Préfecture.
Notre ami et sa compagne se sentaient
bien dans cette étrange église. Chacun y avait sa place, pas de liturgie
contraignante, pas de debout ! assis ! pas de longue
prédication souvent fastidieuse, pas de cachotteries dans
l'organisation, pas de conseil presbytéral ( plutôt
d'administration !), un pasteur certes, mais surtout
spécialiste en exégèse biblique et en
théologie comparée. L'accompagnement des membres
malades ou en souffrance : réparti entre tous. En somme
une église vraiment démocratique !
De dimanche en dimanche, nos amis
découvrirent la vie intense de cette communauté. On y
exprimait franchement ses désaccords, on riait beaucoup, on ne
s'ennuyait pas. On se donnait rendez-vous au cinéma, au
théâtre, au concert. Le pasteur, fou de clarinette,
avait créé un petit orchestre de jazz !
Et tout naturellement, on invitait des
musulmans, des juifs, des catholiques, à venir exposer leurs convictions. Avec
plusieurs de ces croyants d'autres dénominations, on se
retrouvait comme militants dans le politico social, ou ils avaient
d'excellents amis athées.
Ah ! quel rayonnement contagieux !
quelle richesse cette amitié offerte à tous !
quelle possibilité de retrouver le c�ur de l'évangile
loin du « corset » de la religion ! Et toujours, de longs moments
de silence...
L'homme marche dans la ville, les yeux
grands ouverts. Au coeur de sa vie, mystérieusement
incrusté, se tient Jésus de Nazareth. L'homme va-t-il
chercher un autre emploi plus épanouissant ? Vont-ils
déménager et s'installer dans la localité
des « appelés » ? Peut-être... peut-être.. ?
Pourquoi ne pas demander conseil aux amis ?
L'essentiel est de prolonger la paix et
la joie retrouvées dans une
vie engagée, heureuse, libre, avec sa compagne, ses enfants,
ses amis, et... son chat nommé « esperanza »
Lecteur, si tu as eu la patience de lire jusqu'au bout, tu
auras compris qu'il s'agit d'un délire utopique. Mais
est-il défendu de rêver ?
________________________________
( 1 ) il s'agit de la traduction du mot grec
ekklésia = église.
Retour vers Jean
Hoibian
Retour vers "libres
opinions"
Vos
commentaires et réactions
haut de la page