Sea of Faith
Les radicaux se
trompent
à propos de Dieu
Radicals
miss the point about God
Keith Ward
professeur de théologie à l'université d'Oxford
23 juillet 2007
Les théologiens radicaux du
réseau Sea of Faith défendent une position claire et simple. Trop
claire et trop simple. Pour eux Dieu n'est pas l'Être
tout-puissant qui intervient à l'occasion dans la suite
naturelle des événements ; il n'est qu'une
projection de nos esprits, concrétisation de nos aspirations,
de nos valeurs les plus hautes. Il s'agit d'une compréhension
tout à fait nouvelle du message chrétien. Les
théologiens radicaux nous proposent une véritable
réforme de la théologie chrétienne, ce dont ils
ont, après tout, bien le droit.
On peut pourtant déplorer la
caricature qu'ils font du christianisme traditionnel auquel ils s'opposent : l'idée
anthropomorphique de Dieu qu'ils dénoncent n'a jamais
véritablement existé à ce point. Mais surtout,
ils passent à côté du besoin de nos contemporains
d'une spiritualité, certes non doctrinale mais
néanmoins réelle.
L'idée qu'ils dénoncent, d'un
Dieu qui interfère dans la vie du monde, ne fait pas partie du
message chrétien traditionnel dont elle est une
déviation imaginée par les philosophes des
Lumières.
La Bible présente plutôt, en
effet, le Dieu qui « se cache dans les
ténèbres » I Rois 8.12,
dont on ne doit pas faire de représentations, que les plus
hauts cieux ne peuvent contenir, qu'aucun homme ne peut voir et
vivre, origine mystérieuse de tout ce qui existe. Le Dieu
biblique est aussi éloigné de nos pensées que
l'infini est éloigné du fini. Il ne
saurait « interférer » dans un univers qui n'est pas indépendant ou
autonome et dont l'existence ne fait que refléter la
majesté et la gloire divines dont il est la
concrétisation et le sacrement. Ce Dieu est, comme le dit
Platon, « au-delà de
l'être » dans la
mesure où son existence n'est pas finie comme celle des autres
êtres.
Ce qui manque finalement aux
théologiens radicaux est le
sens de l'infini de Dieu, qui dépasse infiniment nos
pensées humaines. C'est précisément pourquoi ils
ignorent la notion classique de révélation, qui fait
pénétrer l'éternité dans le temps et dont
aucun langage humain ne peut adéquatement rendre
compte.
La révélation n'est pas le
message clair émanant d'une personne invisible. Ce qu'elle
apporte est un éclairage nouveau à la
réalité quotidienne dont elle révèle la
mystérieuse transcendance.
Schleiermacher disait qu'une religion
vivante s'enracine dans « le sentiment de l'infini » et non dans la croyance abstraite en un personnage
céleste. Cette conception d'un Dieu infini est bien celle des
théologiens de la première Église. Comme celle
des radicaux, elle récuse l'arbitraire d'un interventionnisme
surnaturel. Mais à leur différence, elle souligne le
pouvoir de transformation de l'immense océan de la vie, que la
connaissance ne peut atteindre et que seul l'amour peut
pénétrer.
« Vivre de l'infini dans
l'épaisseur du fini » n'est pas élaborer des théories ou
discuter les causalités de la réalité. Ce n'est
pas se prétendre capable de projeter sur le ciel les plus
hautes valeurs de nos pensées. C'est reconnaître la
Beauté parfaite dans la beauté finie de la
réalité quotidienne, c'est découvrir l'infini de
l'Amour au plus profond du coeur de nos contemporains, c'est trouver
la trace de la Vérité infinie dans nos constructions
humaines.
Les théologiens radicaux ont, certes
raison, de souligner le refus généralisé de nos
contemporains de concevoir Dieu comme un tyran machiste
menaçant le monde de la damnation éternelle et
n'acceptant que les membres d'une certaine association centrée
sur Jésus.
Mais la naïveté d'une telle
religion pratiquant une lecture littérale de la Bible comme on
le ferait d'un quelconque mode d'emploi, ne correspond en rien
à la tradition de l'Église. Celle-ci a toujours compris
Jésus comme celui en qui l'éternelle vie divine
s'unissait à notre vie humaine.
La vocation de l'Église est
d'être un sacrement du mystère d'amour - elle le
serait vraiment s'il n'y avait pas des paroissiens dans mon
genre ! - Mais telle qu'elle est, elle est la
communauté de ceux qui cherchent et trouvent au moins un peu
leur accomplissement humain dans l'amour sans mesure que l'on puise
en la source que nous nommons « Dieu ».
Les théologiens radicaux ont
raison de récuser le divin
vieillard barbu que peignait Michel Ange au plafond de la chapelle
Sixtine. Mais nous ne pouvons pas non plus nous contenter d'un Dieu
qui soit seulement la déification de nos valeurs morales, et
faire de l'Église une simple association de réflexion
éthique. Il existe tout de même en nous une Puissance
intérieure qui nous permet de vaincre notre ego et nous ouvre
à un épanouissement nouveau de nos
potentialités.
Les théologiens radicaux
sous-estiment l'ambiance de
mystère et la poésie qu'utilise la Bible en parlant de
Dieu. Ils moralisent et - suprême ironie -
reconstruisent un Dieu à l'image de l'homme ! Dieu qui
est le fondement de toute réalité, dont le nom est
ineffable et qui est à l'origine de tout ce qui est dit. Dieu
qui est la plénitude de toute joie et qui demeure dans le
secret des ténèbres. Dieu vers qui les coeurs se
tournent devant les mystères du monde et dans les
désirs secrets.
Thomas d'Aquin a écrit : « la
Révélation... nous unit à Dieu comme à un
inconnu ». Union avec
l'incommensurable, avec Celui qu'aucun mot ne saurait définir
vraiment. Dieu que l'on prie...
Les théologiens radicaux ont
raison de s'adresser à tous
ceux qui sont rebutés par les fausses images de Dieu. Mais ils
seraient bien inspirés de revoir leur copie et de s'engager
à nouveau dans le chemin théiste de la doctrine traditionnelle.
Traduction Gilles
Castelnau
Retour vers
"Nouveautés"
Retour vers
"radicaux"
Vos
commentaires et réactions
haut de la page