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Connaissance de la
Bible
La tempête non
apaisée
Gilles
Castelnau
« C'est moi,
n'ayez pas peur »
Étant montés dans
une barque, ils traversaient la mer pour se rendre à
Capernaüm.
Il faisait déjà nuit, et Jésus ne les avait pas
encore rejoints.
Il soufflait un grand vent, et la mer était agitée.
Après avoir ramé environ vingt-cinq ou trente stades,
ils virent Jésus marchant sur la mer et s'approchant de la
barque. Et ils eurent peur.
Mais Jésus leur dit :
- C'est moi ; n'ayez pas peur !
Ils voulaient donc le prendre dans la barque, et aussitôt la
barque aborda au lieu où ils allaient. Jean 6.17
.
26 septembre 2004
Avant que la tempête soit calmée - dans ce récit d'ailleurs, on ne dit
pas que la tempête a été calmée -
avant que Dieu ait fait quoi que ce soit, la seule parole de
Jésus
« C'est moi, n'ayez
pas peur »
change tout, change le visage des disciples
dans la barque. Jésus révèle la Présence
réelle de Dieu qui fait que dans l'obscurité, dans une
barque ballottée par un grand vent, on peut, ne plus avoir
peur.
Si on demandait à chacun d'entre nous quelle est sa
définition de la présence de Dieu, du Royaume de Dieu,
de la foi, nous aurions sans doute autant de réponses que de
personnes. En voici une : la foi
chrétienne c'est lorsque notre visage change et
s'apaise.
Rappelez-vous l'histoire d'Anne, la
mère de Samuel, qui
était tourmentée par sa rivale, Pennina, l'autre femme
de son mari, qui la persécutait parce qu'elle n'avait pas
d'enfants (1
Samuel 1). Anne qui va au temple de
Jérusalem et dit
« je répands
mon âme devant l'Éternel ».
Le récit ne nous dit pas qu'elle
obtient tout de suite un enfant, mais qu'après avoir
prié, « son visage
ne fut plus le même ». Quelques pages plus loin, on nous apprend que le
petit Samuel est effectivement né ensuite. Mais c'est tout de
suite que le visage d'Anne n'est plus le même.
Connaissez-vous l'histoire du vieux
Martin qui, tous les jours, en fin
d'après-midi, entrait dans l'église et en ressortait
presque aussitôt. Son curé qui le voyait depuis la
fenêtre du presbytère lui a demandé une
fois :
- Père Martin, puis-je
savoir ce que vous faites ?
- Je vais devant Jésus et je
lui dis : « Jésus, c'est Martin ». Et
comme je ne sais pas bien que dire de plus, je sors.
Quand le père Martin a
été malade à l'hôpital, le curé est
allé lui rendre visite et l'infirmière lui
dit combien sa présence transformait l'ambiance dans la
salle commune.
- C'est à cause de mon
Visiteur, dit Martin. Tous les jours, en fin d'après-midi, il
vient et me dit : « Martin, c'est
Jésus »
Dieu, dans l'histoire de la mère
de Samuel, dans l'histoire de la
tempête, dans l'histoire du père Martin, n'est pas un
Dieu qui intervient de l'extérieur pour résoudre les
problèmes de manière surnaturelle, faire des miracles.
Dieu est une présence intérieure qui fait qu'on peut ne
plus avoir peur.
Le théologien Paul Tillich
disait de chercher Dieu à
l'intérieur de nous-même, comme le fondement de notre être, comme le terreau dans lequel nous sommes
s'enracinés.
André Gounelle parle du dynamisme créateur de Dieu qui monte en nous et nous recrée.
Henri Bergson propose les mots d'élan vital.
C'est un courage de vivre.
Les théologiens nomment : le saint Esprit.
Maître Eckhart dit que Dieu vient nicher au creux de notre âme.
Les juifs disent : la
Shekinah, la Présence.
Cette conception de Dieu n'est
pas celle d'un Être qui
demeurerait dans le ciel, là-bas, là-haut,
tout-puissant, regardant toutes choses, intervenant de manière
plus ou moins épisodique, de manière surnaturelle, de
l'extérieur, fréquemment ou à l'occasion, en
réponse à des prières ou sans qu'une
prière l'ait appelé, modifiant les lois de la nature,
calmant la tempête, donnant un enfant à la femme
stérile, guérissant tel ou tel malade à
Lourdes.
L'évêque Spong à New-York a eu la joie de voir sa
femme atteinte d'un cancer, bénéficier d'une
rémission de longue durée. Lorsque des paroissiens lui
ont dit :
- Nous avions tous
tellement prié pour elle,
il s'est mis en colère
- Pensez-vous que Dieu a
guéri ma femme parce qu'elle est très connue et que
beaucoup de monde prie pour une épouse d'évêque,
alors qu'il se détournerait d'une pauvre personne solitaire
que personne ne connaît ?
Je ne crois pas, en effet, que Dieu soit
ainsi.
Nous revenons de Sicile, ma femme et
moi et nous avons vu sur les murs de
Palerme des affiches, dont une grande banderole sur le parcours de la
procession de la sainte :

Sainte Rosalie
délivrez-nous du « pizzo »
(l'impôt de la
Mafia)
Un Dieu qui permettrait qu'Anne soit
stérile, que la tempête
engloutisse certains et pas les autres, que la femme de Spong
guérisse et qu'une autre meure, que la Mafia collecte son
« pizzo » de la manière réactionnaire qui est la
sienne ; un Dieu qui permettrait les accidents sur les
routes : ce n'est pas ce Dieu là dont je lis la
présence dans le récit de Jean.
Sisyphe avait été
condamné à monter avec
peine et sans fin un rocher en haut d'une colline. Arrivé en
haut le rocher retombait et Sisyphe devait recommencer. Symbole de la
vie humaine. J'ai été aumônier de prison. Les
détenus disaient :
- le matin, nous devons
nous aussi monter un rocher tout au long de la journée,
jusqu'à ce que, le soir, on éteigne la lumière.
Et le lendemain matin, tout est à recommencer.
Peut-on se contenter de leur suggérer
de prier Dieu qu'il les libère tous de prison ? qu'il
empêche le rocher de Sisyphe de toujours retomber ?
Jésus dit :
- C'est moi, n'ayez pas
peur. Si je roule le rocher avec toi, pourras-tu continuer ?
- Avec toi, Jésus, oui ! J'aurai le courage et la force
de monter mon rocher et de recommencer demain.
En vérité, il est possible de
puiser en soi cette présence, ce courage apaisant. Et le
visage change, rayonne.
.
Ne pas chercher Dieu dans les exaucements
surnaturels, prodigieux, dans les
miracles, dans les guérisons. Chercher Dieu dans le quotidien,
dans le naturel, dans la présence permanente, en nous.
Cela implique, bien sûr, de nous ouvrir à sa
Présence, de participer, de saisir l'élan, le dynamisme
créateur qui monte en nous et de ne pas faire comme les
Palermitains qui n'attendent que de sainte Rosalie qu'elle
arrête la Mafia.
Dieu disait au prophète Ésaïe :
- Je suis venu, pourquoi
n'ai-je trouvé personne ?
J'ai appelé, pourquoi personne n'a-t-il répondu ?
Es 50.2
Il n'est pas nécessaire de demander
à Dieu d'intervenir, c'est lui, au contraire, qui nous demande
et nous redemande de tenir compte de sa présence.
.
Vous direz peut-être que les autres
évangiles disent pourtant que
Jésus a effectivement calmé la tempête et que si
les disciples ont été rassurés c'est bien parce
qu'ils croyaient que Jésus allait le faire. Et que le visage
d'Anne n'a été apaisé que parce qu'elle croyait
également que Dieu ferait un miracle pour elle.
Je vous propose de ne pas raisonner ainsi, car ce n'est pas sur des
« faits » qu'il faut fonder sa foi mais sur la
témoignage intérieur de Dieu.
Et ceux qui ne peuvent pas croire à ces « faits », ceux qui ne peuvent pas croire que Jésus
apaise les tempêtes, que Dieu donne des enfants à une
femme stérile qui le prie avec ferveur, il ne faut pas leur
faire croire que Dieu n'est pas pour eux.
D'ailleurs, Jésus n'a pas dit aux disciples dans la
barque :
- vous allez voir, je
vais calmer la tempête, attendez seulement.
Il leur a dit :
- C'est moi, n'ayez pas
peur
L'important n'est pas que Jésus
ait pu vraiment calmer la tempête (le récit de Jean ne le dit
précisément pas), mais que les disciples dans la
tempête, ont pu ne plus avoir peur. L'important c'est la
chaleur de cette présence divine qui montait en leurs coeurs.
L'important c'est qu'ils ont pu être enracinés dans le
fondement de leur vie.
Comme ces plantes du Midi que l'on ne peut jamais arracher vraiment :
plus on les arrache, plus on s'aperçoit qu'il y a encore des
racines. Nous ne pouvons jamais arracher de nos coeurs cette
présence divine parce que Dieu est toujours le fondement de
notre vie.
.
Ceux qui cherchent le fondement de leur
foi dans des « faits »
surnaturels, dans des miracles, de
l'extérieur, ceux qui disent que les « faits » bibliques se sont passés comme ils sont
écrits, qu'aujourd'hui nous devons nous attendre toujours
à nouveau à des interventions surnaturelles, que nous
devons même les demander et les anticiper, ou ceux qui se
scandalisent de l'absence de « miracles » et en tirent la conclusion qu'il n'y a pas de Dieu,
ceux-là empêchent tous les autres d'avoir foi en la
présence de Dieu.
Il y a ceux qui disent que c'est un
« fait » que Jésus a apaisé la tempête du
lac. Que c'est un « fait » qu'Anne a eu un fils malgré sa
stérilité. Que le linceul de Turin est un
« fait » encourageant pour la foi. Ceux qui ont
demandé au premier cosmonaute russe s'il avait vu Dieu dans le
ciel, parce qu'ils y auraient vu un « fait » sur lequel fonder leur foi. Ceux qui disent que la
résurrection de Jésus est un « fait » puisqu'on peut voir son tombeau vide à
Jérusalem.
Et il y a ceux qui ne peuvent pas
croire qu'un cadavre couché
dans l'obscurité de la tombe se soit levé à
l'aube du dimanche, ait marché jusqu'à la pierre et
l'ait traversée pour sortir (lorsque l'ange ouvre la pierre,
raconte l'évangéliste Matthieu, Jésus ne se
trouve déjà plus à l'intérieur). Qui ne
peuvent pas croire à la naissance virginale de Jésus,
car on sait aujourd'hui qu'il faut les chromosomes XY d'un homme
et XX d'une femme pour faire un enfant. Tous ceux-là ne
peuvent-ils pas écouter Jésus lorsqu'il leur dit
« c'est moi, n'ayez pas
peur ».
Ceux qui ne peuvent pas croire que
Josué ait arrêté le soleil pour que la bataille
puisse se poursuivre (Josué 10) ni que Moïse, en
tendant la main ait ouvert la mer Rouge (Exode 14) ne
peuvent-ils pas être pourtant enfants de Dieu ?
Le théologien Jim
Lacey, professeur de
théologie en Australie, propose (Les faits de la
Bible) qu'on donne des
noms différents aux différentes sortes de
« fait ». Il y a d'abord des métaphores, des
manières de parler, des mythes, des paraboles.
- Ainsi dire que « Dieu est au
ciel » (mauvaise
compréhension du « notre Père qui es aux
cieux »).
Ainsi parler de la « Trinité » : ce dogme est une manière d'expliquer les
relations de Dieu et de Jésus qui présente certainement
des avantages. Néanmoins considérer comme le font
certains qu'il y a trois personnes dans le ciel qui s'aiment et dont
l'amour est un exemple pour es hommes est un « fait » que bien des gens (dont je suis, ne peuvent pas
admettre) et qui sont alors écartés de la foi. Pour
désigner ces métaphores, Jim Lacey propose qu'on
emploie un autre mot que le terme de « fait » qui a une connotation historique.
- D'autres « fait » incluent du surnaturel, comme la tempête
apaisée ou le soleil de Josué. Ainsi les
légendes de la Nativité, les mages et leur
étoile, l'armée des cieux en masse venue chanter devant
les bergers.
Ainsi la légende de l'Ascension :
Jésus qui monte vers le ciel, alors que nous savons
aujourd'hui qu'en montant on n'arrive pas au paradis mais on se
satellise en orbite !
Ainsi les comptes-rendus de la Résurrection
de Jésus que l'on ne peut accorder entre eux. Ces
récits sont importants, édifiants ; ils nous font
comprendre, pénétrer et vivre la présence de
Dieu qui nous rend capables de ne plus avoir peur ; ils nous
enrichissent et nous fortifient.
Mais, nous dit Jim Lacey, ce ne sont pas des récits
historiques analogues à des rapports de journalistes qui en
auraient été les témoins et il nous faudrait
trouver un autre mot que « faits » pour les désigner.
Les tableaux anciens montrant un Christ
triomphant jaillissant de la tombe en brandissant une bannière
ressemblant au drapeau anglais, à la croix rouge sur un fond
blanc, sont une image qui gonflent la poitrine d'espérance et
d'enthousiasme, de courage et d'apaisement. Mais je ne comprends pas
ce symbole de toutes les espérances me un « fait » qui se serait passé ainsi un certain jour. Si
vous ne pouvez pas croire qu'un cadavre s'est levé dans sa
tombe et en est sorti en traversant la pierre, vous pouvez
néanmoins dire « grâce à lui, je n'ai plus
peur ».
Le vieux père
Martin était fortifié
par celui qui lui disait
- « Martin, c'est
Jésus ».
L'apôtre Paul dans la
tempête dont parle le livre
des Actes (Actes 27) était le seul à ne pas avoir
peur parce qu'il vivait de cette présence. Je sais bien que
nombreux sont les marins péris en mer. J'ai été
un temps pasteur à Brest et dans le Finistère et j'y ai
vu toutes les photos de pères, de maris et de fils
péris en mer. Je pense toutes ces prières qui sont
montées vers Celui que l'on qualifiait de « Tout-puissant » pour lui demander d'arrêter la tempête.
Je pense à Dieu qui n'a pas arrêté ces
tempêtes, parce que ce n'est pas cela qu'il fait.
Mais je crois que dans la tempête qui les noyait, ces hommes
ont pu périr avec au coeur cette foi, cette espérance
et ces amour d'une présence qui, mystérieusement, les
gardait.
Lorsque vous visitez un
mourant, ne lui parlez pas
forcément de sa résurrection : cela pourrait
l'enfoncer dans son désespoir, si justement il ne peut pas y
croire. Dites-lui plutôt comme le psalmiste :
- Si je marche dans la
vallée de l'ombre de la mort je ne crains aucun mal, car tu es
avec moi.
Ta houlette et ton bâton me rassurent Psaume 23
Ne persécutons pas nos
voisins en les obligeant à
croire en des « faits » qui ne leur paraissent pas crédibles, afin de
ne pas les détourner de la présence de Dieu, de sa paix
et de son dynamisme créateur.
N'ayez pas peur, c'est
lui !
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