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Jésus

 

Pasteur Martine Millet

 

Sermon donné au temple de Paris-Oratoire
le 18 décembre 2005

 

19 décembre 2005
La fiction invente un monde imaginaire
à la mesure de l'imperfection du monde « réel ». Elle dit un autre monde externe possible. Elle dit aussi notre monde interne. Elle nous offre des personnages auxquels nous pouvons nous identifier, à travers eux nous exprimons nos émotions, angoisses, peurs, peines, joies, questions, impatience, sans être en première ligne.

 

Au début de notre ère, de nombreux récits ont été écrits sur Jésus, on les appelle « apocryphes », textes qui n'ont pas été retenus dans le canon de le Bible, mais qui ont largement influencé la tradition chrétienne. Le second tome des Apocryphes chrétiens vient de sortir dans la Pléiade, magnifique cadeau de Noël pour découvrir des traditions orales des premières communautés chrétiennes qui face aux Évangiles de lumières du Nouveau Testament font figure d'Évangiles de l'ombre.

 

Ainsi ce matin, je vous propose une fiction... Je vous invite à partir en voyage avec moi à la rencontre d'un homme qui étonne, Jésus, dont le nom signifie « Dieu sauve ».

 

Notre guide est un jeune juif, né au début de notre ère, mais il ne sait pas qu'il est né à un tournant, entre avant et après Jésus-Christ !

Son nom : Mathatya.

L'Empire romain a instauré une certaine paix ce qui favorise les échanges commerciaux, la découverte d'autres pays, mais son pays a lui, la Palestine, traverse toujours des turbulences politiques, sociales et économiques. Le gouvernement sanglant de Ponce Pilate crée des tensions. Pilate veut plier la Palestine au nouvel ordre romain, à sa culture, à ses lois économiques, à ses dieux. Sa tentative d'introduire dans le Temple des images de l'Empereur a soulevé le peuple et Mathatya était le premier à participer à la révolte du peuple. Il a aussi su que Pilate voulait utiliser l'argent du temple pour payer la construction d'un aqueduc, ce qui a provoqué insurrection et bain de sang. Luc a relaté cet événement dans l'un de ses livres

« A cette époque survinrent quelques personnes qui informèrent Jésus que Pilate avait fait tuer des Galiléens pendant qu'ils offraient leurs sacrifices. » Luc 13,1

 

Mathatya veut devenir pharisien pour mettre la Tora à la portée des hommes de son temps. L'esprit humaniste du pharisianisme le séduit. Il veut redonner aux hommes et femmes une espérance enracinée en Dieu, la seule espérance qui fait vivre !

 

A l'affût de tout ce qui se passe dans son pays et autour de lui, Mathathya entend parler d'un prédicateur charismatique dans le désert, Jean le Baptiste, qui s'insurge contre le souverain Hérode Antipas, son immoralité, sa cupidité, sa collaboration avec les Romains. Le pays vit dans l'impureté, tous en sont menacés, fustige ce prophète, la filiation d'Abraham n'est pas une protection,

« N' allez pas dire en vous-mêmes, nous avons Abraham pour Père, car je vous dis des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants d'Abraham  » Luc 3,8

de même les sacrifices au Temple sont devenus inopérants. Il faut se purifier et se faire baptiser en rémission des péchés.

 

Un peu partout dans le pays se lèvent des hommes qui se dressent contre l 'infidélité du peuple et annoncent la colère de Dieu. Judas le Galiléen se dresse contre Rome invoquant le Dieu d'Israël à qui appartient la terre, payer les impôts à l'Empereur est une violation du premier commandement :

«  C'est moi le Seigneur, ton Dieu, tu n'auras pas d'autres dieux face à moi ! »

 

Mathatya sait qu'une résistance active contre les Romains s'organise dans le pays, on les appelle les « sicaires » ou « zélotes », ils sont ultra-nationalistes et utilisent la violence armée. Il s'interroge, faut-il les rejoindre ?

 

Mathatya entend aussi un homme parler du Royaume de Dieu, mais ce dernier ne fait aucune référence à la terre d'Israël, à la restauration d'Israël à la fin des temps. Il annonce :

« beaucoup viendront du levant et du couchant pour prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les héritiers du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors » Matthieu 8,11 - 12

 

Propos qui choquent profondément Mathatya. Cet homme qui parle est en rupture avec le nationalisme messianique. Dieu enverra son Messie, son Envoyé restaurer Israël et faire de Jérusalem la ville céleste, les prophètes l'ont tous dit. Lorsque Jésus ,parle du Royaume de Dieu, il n'est pas un théologien qui disserte avec d'autres théologiens, mais un prophète bouleversant qui informe tout Israël de l'intervention finale et ultime de la royauté du Seigneur Dieu pour toutes et tous, juifs, païens, étrangers, hommes, femmes. Pour Mathatya, ce sont des propos subversifs !

 

Son Royaume arrive, son Règne est là, ajoute Jésus ; il y urgence ! Il faut se préparer, se convertir.

« Veillez ! » dit Jésus

et il ajoute :

« ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez ! »

 

Mais à quoi ressemble le Royaume de Dieu ?

« A quoi pourrais-je le comparer ? » dit Jésus. Il ressemble à une graine de moutarde qu'un homme a prise pour la semence de son jardin ; la graine pousse jusqu'à devenir un arbuste, et les oiseaux du ciel nichent dans ses branches » Luc 13,18

 

La graine dont parle Jésus est une petite graine de sénevé nocive et indésirable. Mathatya en sait quelque chose, il est fils d'agriculteur, et il se souvient combien son père a toujours évité de mélanger les différentes graines pour respecter la loi qui dit

« Tu ne sèmeras pas dans ton champ deux espèces de graines » Lév. 19,19

Or il faut être fou pour jeter des graines de mauvaise herbe dans son jardin. Aucun agriculteur sensé ne planterait du sénevé dans son jardin, cela ferait un terrible ravage ! Et qui plus est, c'est pour y accueillir des oiseaux, alors que l'on sait que les oiseaux sont les pires ennemis des paysans qui mettent des épouvantails pour les chasser, car ils mangent toutes les bonnes graines. C'est d'un ridicule fini !

 

Mais à quel Royaume, cet homme, ce dénommé Jésus, fait-il référence se demande Mathatya ?

 

N'est-ce pas l'Empire romain qui écrase Israël ?

Et si cette petite graine nocive, indésirable qui fait pousser des arbres magnifiques était le Royaume de Dieu qui s'implante au sein de l'Empire romain ?

 

Mathatya sourit... tout compte fait, l'image lui plaît, il la comprend comme une forme de résistance.

 

Les prophètes itinérants charismatiques rencontrés sur les routes ont un message qui appelle à la restauration de la pureté d'Israël, en éliminant et excluant les infidèles...

 

Jésus fait tout le contraire, il les intègre ! Il bouleverse l'ordre et les conventions sociales. Il se montre déterminé, impatient et coléreux, avec une force de caractère, un tempérament de fer et avec l'audace de ses prédécesseurs, Jérémie, Amos, Michée.

 

Jésus marche, Jésus, guérit, Jésus prêche, Jésus mange.

 

Il aime les repas composés de pain et de poisson, symbole vivant de la communauté humaine. Il invite comme convives autant le pauvre, l'indigent que le soldat, le percepteur d'impôts, la prostituée, le pécheur et les autres marginaux, parmi eux l'estropié, l'aveugle et le boiteux, la femme et l'enfant, considérés comme des personnes mineures dans la société méditerranéenne. Pour Jésus, toutes et tous, chacun, chacune sont des personnes à part entière.

 

Il est parfois excessif. Il a maudit un figuier qui ne porte pas de fruits alors qu'il a faim. Habitué à manger en Galilée des figues 10 mois sur 12, il ne savait pas qu'à Jérusalem, à 800 mètres d'altitude, le climat est plus rude qu'au bord de la mer.

 

Inflexible, chaleureux, totalement consacré à Dieu dont il essaie d'imiter la perfection et la miséricorde, Jésus se démarque des hommes de Dieu de son temps.

 

Un jour, un de ses hôtes s'écrie

« qu'il est heureux celui qui prendra part au banquet du Royaume de Dieu »,

Jésus répond en racontant l'histoire d'un homme qui a organisé une grande réception, il a invité beaucoup de monde, mais le jour même, chacun c'est excusé, alors le Maître a envoyé son serviteur chercher ceux qui étaient sur les routes, les éclopés de la vie, les SDF, les handicapés...

 

Mathatya n'avait pas du tout apprécié cette histoire, on ne mange pas avec les pécheurs, c'est la loi qui le dit, et elle est là pour donner une orientation à la vie, donner des repères.

 

Il y a eu un incident sur le chemin de Jérusalem qui a convaincu Mathatya de rentrer chez lui et de faire des études pour devenir pharisien pour redonner au peuple des fondements religieux solides.

 

Jésus s'est adressé à un jeune homme

« suis-moi ! »

L'homme a hésité, a fait quelques pas vers Jésus, et a dit

« Seigneur, permets que j'aille d'abord enterrer mon père ! »

Et Jésus a eu cette phrase terrible

« laisse les morts enterrer les morts »,

alors que la piété filiale et le respect pour le mort sont exigés par la loi.

 

Jésus n'a aucun respect pour les siens. Alors que sa mère, ses frères et soeurs sont venus l'attendre, Jésus les a regardés et a dit

« Qui sont ma mère, mes frères, mes s�urs, celui et celle qui écoute la parole et la met en pratique sont la mère, mes frères, mes soeurs. »

De toutes les façons, chez lui, à Nazareth, on dit qu'il est devenu fou et qu'il est sous l'emprise de Béelzéboul, c'est à dire de Satan !

 

Mathatya rentre chez lui !

 

Et Jésus continue à marcher, prêcher, manger, il garde le cap choisi.

Son message menace le statu quo, l'ordre établi dans la société juive et l'empire romain.

 

Quelques mois plus tard, Mathatya apprend que cet homme passionnément inspiré, authentiquement humain et pleinement théocentrique, habité par une urgence du « ici et maintenant » a connu une fin tragique sur la croix. Jésus est mort à cause de son message, sa loyauté à l'empire de Dieu. Il est mort à cause du grain de sénevé nonchalamment jeté dans le potager.

 

La mort ne l'a pas gardé.

La pierre du tombeau a été roulée.

Vivant, il précède sur le chemin de Galilée où tout recommence.

 

Le mouvement de Jésus a repris souffle suite au choc provoqué par sa mort prématurée. Les apôtres se mettent à imiter la manière de faire de Jésus : voyager, guérir, prêcher et manger. Les Actes des Apôtres en racontent les péripéties.

 

Et le temps a passé. Mathatya n'a pas fait de choix religieux, il est devenu commerçant et a participé à l'essor économique de son pays, oh certes, il a eu des difficultés, on le traitait souvent de pourri, vendu, collabo parce qu'il travaillait avec les Romains. Vieilli, désabusé, lorsque les Romains ont envahi Jérusalem, il s'est réfugié à Ephèse... et là, il a eu entre les mains des manuscrits qui circulaient racontant la vie d'un dénommé Jésus dont le nom « Dieu sauve » dit son programme de vie.

 

Jésus de Nazareth, le guérisseur, le sage, le prophète, l'exorciste, l'homme de Nazareth est reconnu comme le ressuscité, accueilli, prié, aimé comme le Messie de Dieu, le Christ ! Vivant, ouvrant un chemin de vie à tous ceux et celles qui le suivent.

 

Mathatya se souvient...

 

Jésus s'était tourné vers ses disciples et la foule qui était autour de lui, des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, Mathatya était là

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

 

Aujourd'hui, la question le rattrape...

 

Et toi... « qui dis-tu que je suis ? »

 

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