Connaissance de la
Bible
L'enfance de la Bible
hébraïque
Histoire du texte de
l'Ancien Testament
Sous la direction de
Adrian Schenker et de Philippe Hugo
318 pages
Ed. Labor et
Fides
Recension par Gilles
Castelnau
.
10 septembre 2008
Cet ouvrage de haute tenue
fait le point sur les connaissances
actuelles de la recherche biblique la plus pointue. Les dix textes
qu'il contient, plutôt destinés aux spécialistes
et au public cultivé sont d'intérêt et de
difficulté inégales.
Leur lecture montre d'une part que toute idée de l'inspiration
littérale des textes est absolument impossible et d'autre part
que tout mépris à l'égard de leur composition et
de leur transmission serait tout à fait injuste.
En voici quelques extraits qui en
donneront une idée et inciteront certainement ceux qui
s'intéressent à la Bible à l'acheter.
(G.C.)
p. 105ss
La nature du texte
massorétique
à la
lumière des découvertes du désert de Juda
et de la
littérature rabbinique
Emmanuel Tov
Université
hébraïque de Jérusalem
L'auteur compare trois origines
des textes de l'Ancien Testament.
La première est le « texte
massorétique »,
c'est-à-dire le texte actuellement publié dans les
bibles hébraïques que l'on trouve dans le commerce et
dont se servent les ceux qui savent lire en hébreu. Les
manuscrits que l'on utilise sont des copies de copies datant du 16e
siècle de notre ère. Leur nom vient des « massorètes », biblistes juifs des années 800
à 1200 de notre ère, qui ont ajouté les
points-voyelles aux textes jusqu'alors écrits uniquement en
consonnes et en ont ainsi fixé la prononciation et
éliminé les variantes possibles.
La deuxième est l'ensemble des textes récemment
trouvés dans plusieurs grottes du désert de Juda, comme
celle de la forteresse de Massada, à l'exception de Qumran. On
les nomme « proto-rabbiniques »
ou « proto-massorétiques ». Les divers manuscrits ainsi découverts sont
tous identiques, comme le montre l'étude du professeur
Emmanuel Tov.
La troisième est l'ensemble des textes trouvés dans les
grottes de Qumran et qui comportent les uns avec les autres des
variantes, certes peu importantes, mais néanmoins sensibles.
(G.C.)
1.
Contexte.
Puisque la totalité des textes
bibliques hébreux et araméens du désert de Juda
ont à présent été publiés dans
leur forme finale, et que les rouleaux de Samuel trouvés dans
la quatrième grotte sont sous presse, nous sommes
désormais en mesure d'évaluer leur témoignage
d'une façon adéquate.
Le décompte final des rouleaux
fragmentaires s'élève à 200-201 rouleaux
trouvés à Qumran (ce qui représente 205-206
livres bibliques) et des fragments de 23 rouleaux en provenance
d'autres sites du désert de Juda.
La
légère fluctuation du nombre de rouleaux à
Qumran se rattache à 4QGenhi et 4QGenh2 qui. selon son
éditeur (J. Davila), peut ou non refléter un seul
rouleau. Mais, au delà de ce fait, il subsiste
également plusieurs doutes sur des questions de détail.
Est-ce que les différents fragments de Mur 1 (Genèse,
Exode, Nombres) reflètent un, deux ou trois manuscrits ?
En outre, la division de plusieurs groupes de fragments en
différents manuscrits ou, au contraire, leur combinaison en un
manuscrit ne sont pas forcément correctes. Est-ce que
4Qjerb d,c., sont effectivement trois manuscrits, comme le
prétend E. TOV, in : E. ULRICH et al. éd., Qumran
Cave 4.X : The Prophet (DJD XV), Oxford. Clarendon Press,
1997 ? Et est-ce que les segments du Deutéronome et de
Exode en 4QDeut font réellement partie d'un même
manuscrit comme le prétend J.A. DUNCAN, in : E. ULRICH el F.M.
CROSS éd., Qumran Cave 4.1X : Deuteronorny, Jeshua. Judges.
Kings (DJD XIV), Oxford. Clarendon Press, 1995
[réimprimé 1999] ? A cause de ces problèmes
et d'autres similaires, la somme des manuscrits de livres bibliques
n'est qu'approximative.
A l'intérieur du corpus qumranien,
qui s'élève à 930 textes, les 200 textes
bibliques constituent 21,5% (sans compter les tefillîn et les
mezûzôt), alors que la part des textes bibliques, dans le
corpus littéraire de Massada, constitue un pourcentage plus
élevé de 46,6 ou 43,75 % suivant que l'on adopte
le chiffre de 15 ou 16 textes littéraires à Massada.
Dans ce corpus biblique, un intérêt pronon?cé
pour la Tora se manifeste dans tous les sites du désert de
Juda : 87 textes (43,5 %) à Qumran et 14 textes
(61 %) dans les autres sites.
Une analyse des textes du désert de
Juda nous aide à comprendre non seulement la
réalité textuelle des environs de l'an zéro,
mais aussi la nature de textes qui nous étaient connus avant
les découvertes faites au désert de Juda, y compris le
texte massorétique (TM) médiéval. Le TM est une
vieille connais?sance, attesté sous sa forme consonantique
depuis plus de 2200 ans, et il semble souvent superflu
d'indiquer sa nature tant il est connu. Pourtant la provenance et le
caractère du TM restent, de bien des façons, aussi
énigmatiques qu'ils l'étaient au siècle
précédent. Désormais, nous pouvons obtenir une
meilleure compréhension du TM par l'examen des divers
exemplaires trouvés dans le désert de Juda. en les
rapprochant des descriptions présentes dans les sources
rabbiniques. Cette étude est centrée sur le TM, faisant
occasionnellement référence aux autres sources.
2. Textes proto-rabbiniques
(proto-massorétiques) du désert de Juda
L'auteur montre que les textes
trouvés à Qumran ne sont pas identiques aux autres
textes trouvés dans le désert de Juda (G.C.)
[...]
Nous pouvons maintenant évaluer les
rouleaux du désert de Juda d'une façon plus
précise qu'il y a une ou deux décennies, lorsque la
recherche était limitée aux rouleaux de Qumran. A cette
époque, certains rouleaux de Qumran - par exemple lQlsab
et 4Qjera,c, pour ne mentionner que les plus longs des manuscrits
préservés - étaient dits
proto-massorétiques alors qu'ils n'étaient pas
identiques aux manuscrits médiévaux. Aujourd'hui, nous
réalisons que cette caractérisation n'est ni
précise ni suffisamment spécifique, bien qu'elle ne
soit pas strictement fausse. La publication complète de ces
témoignages nous permet d'effectuer une distinction entre les
rouleaux que nous sommes en droit de qualifier d'identiques au TM
médiéval, et ceux qui n'en sont que très
proches. De plus, cette distinction est en relation avec l'aire
géographique : Qumran a fourni des textes
proto-massorétiques semblables à L, alors que les
textes du désert de Juda lui sont identiques.
[...]
Le degré de proximité par
rapport aux manuscrits médiévaux. Lorsque nous
effectuons une distinction entre une première catégorie
de roouleaux proto-massorétiqaues qui s'accordent
précisémet aux textes médiévaux et une
seconde catégorie de rouleaus
« semblables » à ceux-ci, nous notons que
la plupart des rouleaux émanant de Qumran se rattachent
à cette seconde catégorie. Seul un petit nombre de
textes de Qumran appartiennent au premier groupe, probablement les
seuls fragments de 4QGenb (une seule variante orthographique en
douze lignes) et de 4Qprovb (trois différences sur 36 lignes).
D'autre part la totalité des rouleaux trouvés dans les
autres sites du désert de Juda appartiennent à la
première catégorie de rouleaux
proto-massorétiques. De fait, les 23 textes découverts
dans ces sites sont si proches de L qu'il est possible de les
considérer identiques aux manuscrits
médiévaux.
[...]
Cette première catégorie de
23 rouleaux proto-massorétiques comprend les sites et les
textes suivants : à Massada (Genèse,
Lévitique, Deutéronome, Ezéchiel et les
Psaumes), à Wadi Sdeir (Genèse), à Nahal Se'elim
(Nombres), à Nahal Hever (Nombres, Deutéronome, les
Psaumes), à Murabba'at (Genèse, Exode, Nombres,
Deutéronome, Isaïe, les Petits Prophètes), ainsi
que trois rouleaux d'origine inconnue.
[...]
Le fait de reconnaître la
proximité entre les manuscrits médiévaux et les
textes du désert de Juda n'est pas une nouveauté pour
la science. Mais la nouveauté, c'est la découverte que
les deux groupes distincts de textes antiques proviennent de sites
différents. Mais la description de la premère
catégorie comme des éditions « de
luxe », plus conforme aux prescriptions rabbiniques en
matière de copie de l'Ecriture que les autres textes,
représente aussi une réelle nouveauté.
3. Les
rouleaux proto-massorétiques et les sources
rabbiniques.
L'auteur montre que les textes
du désert de Juda étaient systématiquement
« corrigés », ce qui n'était pas le
cas des textes trouvés à Qumran. (G.C.)
Il est intéressant de noter que la
même distinction entre deux types de textes bibliques
hébreux se retrouve dans les textes grecs trouvés dans
le désert de Juda. Les textes grecs du Pentateuque
retrouvés à Qumran présentent la tradition
centrale de la LXX, et, quelque fois, une étape
précédente, qui parfois diffère du texte
massorétique. En revanche, 8HevXII gr qui provient d'un autre
site dans le désert de Juda, Nahal Hever, présente une
révision datant du 1er
siècle av. J.-C. qui se rapproche du texte
proto-massorétique. Ainsi, et les textes hébreux et les
textes grecs de Qumran se font le reflet d'une communauté qui
manifeste une approche ouverte de l'Ecriture, ne se limitant pas
strictement au texte proto-massorétique, alors que les autres
sites du désert de Juda furent occupés par des cercles
juifs nationalistes adhérant exclusivement au texte
proto-massorétique en hébreu et aux révisions
juives de la LXX en direction de ce dernier.
[...]
Le fait de trouver des formes textuelles
antiques et médiévales identiques ne va pas de soi.
Cela représente une situation inhabituelle qui
nécessite une explication. Il faut en effet se demander
comment une telle identité s'est réalisée entre
les rouleaux du désert de Juda eux-mêmes, puis entre ces
rouleaux et les textes conservés à Jérusalem, et
finalement entre les rouleaux et les manuscrits
médiévaux. Il nous semble qu'une telle identité
entre deux ou plusieurs textes ne peut se réaliser que
dans la mesure où tous ces textes ont été
copiés à partir d'une seule source, en l'occurrence un
(des) exemplaire(s) modèle(s) situées) dans un centre
important, c'est-à-dire au Temple jusqu'à l'an 70, et
plus tard dans un autre centre (Jamnia ?). L'unité
textuelle décrite ci-dessus a nécessairement une
origine unique et le postulat d'exemplaires modèles,
déjà proposé par Krauss et Lieberman,
correspond à une nécessité.
[...]
Les
différents éléments de cette description sont
confirmés par des preuves positives et négatives
à Qumran : les « exemplaires corrigés »
furent trouvés dans les différents sites du
désert de Juda, mais pas à Qumran. Les qumraniens
n'étaient pas tenus de respecter les règles de copie en
vigueur dans les cercles proches du Temple. Cela est indiqué
non seulement par l'absence de ce type d'exemplaires exacts à
Qumran, mais aussi par la variété textuelle ainsi que
le grand nombre de corrections, de pratiques orthographiques et
morphologiques nouvelles que présentent les textes de Qumran.
Ceux-ci ont probablement été produits par une
école de scribes sur le site même.
Nous ignorons quand, pour la première
fois, des exemplaires exactes furent déposés au Temple
et quand ils devinrent des modèles. Une possibilité
serait que, au début de la période hasmonéenne
seulement, un exemplaire modèle ait été
déposé dans la cour du Temple en réponse
à l'ampleur de la diversité textuelle, mais aucune date
n'est vérifiable, ni tardive ni ancienne. De même,
l'idée opposée, selon laquelle le texte modèle
serait le résultat d'un processus de standardisation, ne
saurait être démontrée, non seulement parce que,
à notre avis, un tel processus délibéré
n'a jamais existé, mais encore parce que différents
textes bibliques continuèrent de coexister avec le codex
modèle. Progressivement et au cours d'une longue
période, il y a certainement eu un mouvement vers une
rigidité textuelle dans le Temple et son cercle d'influence,
alors que dans d'autres cer?cles, la liberté textuelle
était admise.
Un élément central de notre
description est l'idée que le Temple avait suffi?samment
d'autorité sur une partie de la population pour lui imposer
une forme spécifique du texte de la Bible. Cette
autorité ne s'étendait pourtant pas sur la
totalité d'Israël, puisque d'autres textes
continuèrent à être utilisés.
Nous pouvons maintenant
récapituler l'analyse faite jusqu'ici :
1. Nous pouvns à présent distinguer deux
groupes de rouleaux proto-massorétiques.
- Les textes découverts dans les sites autres
que Qumran appartiennent à la même famille que les
textes massorétiques médiévaux. Cette tradition
se retrouve aussi dans les citations bibliques présentes dans
la littérature rabbinique, ainsi que dans la plupart des
Targumim. Ces rouleaux sont donc considérés comme la
première catégorie du proto-TM et de la tradition
proto-rabbinique, comme le souligne le témoignage fourni par
les tefillin.
- Des textes semblables, originaires de Qumran,
dévient de la tradition médiévale par certains
détails, ils sont moins exacts et ne sont pas conformes aux
prescriptions rabbiniques concernant la mise par écrit de
l'Ecriture sur rouleau sous l'aspect de certains détails
techniques. Ces rouleaux appartiennent à la seconde
catégorie de rouleaux proto-massorétiques.
2. Les rebelles de Massada et les combattants de Bar
Kochba possédaient des rouleaux bibliques en grec et en
hébreu qui reflètent de près les recommandations
du centre spirituel de Jérusalem, ce à quoi on est en
droit de s'attendre considérant son influence en d'autres
domaines.
3. L'identité entre deux ou plusieurs textes n'a
pu se réaliser que si la totalité d'entre eux a
été copiée à partir d'un unique rouleau,
probablement l'exemplaire modèle de chaque livre biblique
préservé dans le Temple jusqu'en 70 après
J.-C.
4. La
localisation du rouleau de la cour du Temple
L'auteur montre que si les
textes du désert de Juda étaient identiques c'est parce
qu'ils étaient tous copiés à partir d'un
manuscrit unique officiel déposé au temple.
(G.C.)
Si nous organisons les sources dans un ordre
chronologique, nous arrivons à la séquence suivante. A
un certain moment, un exemplaire des livres de la Bible fut
institué exemplaire modèle dans la cour du Temple, bien
que les circonstances de cet événement nous soient
inconnues, ainsi que la nature de cet exemplaire. Celui-ci devint
alors le modèle des « exemplaires
corrigés » circulant en Israël, et parmi eux,
les exemplaires trouvés dans le désert de Juda. A leur
tour, ces exemplaires furent utilisés pour fournir les
citations présentes dans la littérature rabbinique, les
Targumim et dans toute la tradition médiévale. Ceci
n'est qu'un essai d'organisation des indices, mais, même s'il
reste beaucoup d'aspects problématiques, l'intention
derrière cette reconstruction était de donner une
réponse à la question posée par
l'identité tout à fait étonnante de toutes ces
sources sur une durée de 2200 années. Une telle
approche, un attachement extrême à tous les
détails de l'Ecriture, est unique dans le monde antique, mais
cela doit être l'objet d'études plus
approfondies.
[...]
Finalement, en
réponse à la question de la localisation du rouleau de
la cour Temple, je pense qu'il n'y a aucune preuve indiquant que
Titus l'ait pris mme butin de guerre. Il est perdu, mais son contenu
a été soigneusement nservé par la tradition
médiévale grâce à des copies anciennes.
Une fin heureuse pour un rouleau qui a survécu aux
événements tumultueux de l'an 70.
Selon Josèphe, Bell. Jud.
VII. 150, 162, « un exemplaire de la Loi » a
été enlevé du Temple par Titus et emmené
à Rome. Les mots de Josèphe peu?vent se
référer à n'importe quel exemplaire. Le
déménagement d'un tel exemplaire de Jérusalem
à Rome a aussi été rapporté par une
tradition de la littérature rabbinique, mais dans ce cas il
n'est jamais mentionné qu'il provenait du Temple.
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