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Manuel d'exégèse

de l'Ancien Testament


 

237 pages

 

Sous la direction de Michaela Bauks et Christophe Nihan (éd)

Édition Labor et Fides

 

Recension Gilles Castelnau

23 mars 2009

Cet important ouvrage est destiné aux pasteurs, aux étudiants en théologie et au grand public cultivé que ne rebute pas une lecture de niveau universitaire.
Après une excellente préface sur le texte de la Bible et ses variantes, le canon et son établissement par Michaela Bauks et Christophe Nihan, Jan Joosten  explique clairement et de manière très intéressante la critique textuelle : la recherche du texte original de la Bible, ses manuscrits, ses anciennes versions ; Jean-Pierre Sonnet présente la nouvelle méthode dite « analyse narrative » ; Michaela Bauks et l’analyse des formes et des genres et histoires des traditions ; Christophe Nihan expose l’analyse rédactionnelle. Il se termine par un modèle d’analyse de texte biblique avec le bref récit de Nombres 12 (Myriam, la sœur de Moïse et Aaron lui reprochent son mariage avec une femme éthiopienne) par Jan Joosten et Thomas Römer.

Les auteurs – catholique et protestants 
Michaela Bauks
professeur d'Ancien Testament à la Faculté de théologie protestante de Montpellier
Jan Joosten
professeur d'Ancien Testament à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg
Christope Nihan
maître d'enseignement et de recherche en Ancien Testament et hébreu biblique à la Faculté de Théologie de l’Université de Genève
Thomas Römer
professeur au Collège de France, professeur d'Ancien testament à la faculté de théologie de l'université de Lausanne
Jean-Pierre Sonnet
jésuite, professeur à l'Institut d'études théologiques de Bruxelles.

 

En voici quelques passages.

 

Page 13

La critique textuelle
 Jan Joosten

La critique textuelle en tant que discipline scientifique est née de la reconnaissance de ce que les textes anciens ne nous sont pas parvenus de façon inaltérée. Nous ne disposons pas, pour les textes littéraires anciens, des « autographes » originaux, mais de copies écrites à la main. La transmission manuscrite crée des changements, accidentels ou voulus : une copie manuscrite n'est jamais entièrement identique à son modèle. La discipline s'applique aussi bien aux textes classiques qu'aux textes bibliques, aussi bien à l'Ancien qu'au Nouveau Testament. Cependant, chaque texte pose des problèmes spécifiques.

Le point de départ sera donc le constat que « le » texte de l'Ancien Testament n'existe pas. On est plutôt confronté à une pluralité textuelle. Chaque manuscrit ancien diffère sur certains points de tous les autres ; les manuscrits se regroupent en « familles » textuelles qui, elles, divergent souvent de façon importante. Les traductions anciennes apportent également leur lot de variantes. Cette pluralité a sa pertinence pour l'exégèse : selon que l'on se fonde sur l'une ou l'autre tradition textuelle, l'exégèse peut s'infléchir différemment.

Traditionnellement, la critique textuelle s'est donné pour objectif « d'identifier les erreurs et de les corriger ». Dans cette perspective, la pluralité est considérée comme secondaire. Tous les témoins textuels - manuscrits, traductions, citations - descendent d'un texte unique. Par la confrontation des différences entre les témoins, on peut espérer remonter le courant et établir un texte plus ancien, plus proche de l'original. Les éléments de ce texte ne se trouveront pas toujours dans le même manuscrit, ni dans la même famille. Le texte reconstruit par les critiques sera donc un texte « éclectique », empruntant à chaque tradition ce qu'elle a de meilleur, et rejetant le reste. La critique textuelle traditionnelle montre peu de respect pour ce qui n'est pas jugé original.

Depuis une trentaine d'années, les chercheurs réalisent toutefois que ce qui relève de l'altération secondaire n'est pas forcément de moindre valeur. Tous les changements textuels ne sont pas des « erreurs » ; et même les erreurs, à l'instar de lapsus freudiens, peuvent avoir un sens. Ainsi, les critiques textuels apprennent le respect pour la cohérence de chaque tradition textuelle, pour chaque manuscrit ancien. Les variantes textuelles montrent souvent comment un passage biblique a été interprété dans tel milieu, par telle communauté. Les témoins textuels - les traductions anciennes avant tout, mais les traditions hébraïques également - se révèlent être autant de jalons de l'histoire de l'interprétation.

On a parfois opposé l'ancienne critique textuelle à la nouvelle : la polémique fait rage. Mais à tout bien considérer, les deux approches se complètent. C'est à travers l'histoire du texte qu'on peut espérer remonter à un stade plus ancien de la tradition ; en même temps, l'histoire du texte témoigne du foisonnement des interprétations.

 

Page 118

Analyse et histoire des traditions
Michaela Bauks

 

La mise en perspective des traditions qui figurent dans la Bible suppose une compréhension profonde d'une culture ancienne qui a fonctionné selon des paramètres autres que les nôtres. Cette tâche n'est pas toujours facile et l'étudiant a besoin d'une initiation à cette culture. Pour comprendre cette difficulté, empruntons un exemple à la culture française. Dans son recueil de chants « Trésors de la chanson populaire française » (1994), G. Massignon commente « Le Temps des Cerises ». Cette chanson, dit-elle, « évoque pour chacun de nous le temps de la Commune, temps de lutte et d'espérance, temps de sang et de misère. Et pourtant ce fut d'abord une chanson d'amour, écrite par Jean-Baptiste Clément à Montmartre en 1866, et que rien ne destinait à devenir un jour le symbole des barricades de 1871 ».
Massignon raconte comment une suite d'événements à caractère anecdotique a provoqué un glissement et fait de cette chanson d'amour l'hymne de la Commune. Ainsi, même si la chanson ne cesse de porter sur le caractère éphémère de l'amour et les douleurs qu'il engendre, sa métaphore illustre plus la passion politique l'amour humain. Pour comprendre pourquoi on qualifie cette chanson de chant de la Commune, le lecteur ou l'auditeur ont besoin de connaissances historiques étroitement liées à l'histoire politique et culturelle française.
Il en va même pour la lecture de la Bible. Lorsque l'on a lu et analysé le texte, on n'a pas forcément compris de quoi il traite vraiment. L'analyse et l'histoire des traditions essaient de mettre en évidence le contexte culturel dont on a besoin pour comprendre le message véhiculé par le texte biblique...

 

Page 150

L’analyse rédactionnelle
Christophe Nihan

...

Des phénomènes de révision et d'amplification au cours de la transmission des textes sont abondamment attestés pour l'AT, que ce soit à travers la LXX, les manuscrits bibliques retrouvés à Qumran, certains papyri grecs anciens (p. ex. le pap.967 dans le cas d'Ez, cf. Lust), voire certains manuscrits palimpsestes de la Vieille Latine (Bogaert).
En réalité, Ces processus rédactionnels ne sont pas limités à la tradition biblique : On les rencontre également dans la 1ittérature extra-canonique, et plus généralement dans la littérature proche-orientale.

...

Un exemple célèbre est celui de l'épopée suméro-akkadienne de Gilgamesh : les différentes tablettes qui en ont été retrouvées attestent que cette épopée, régulièrement recopiée entre le 3e et le 1er millénaire avant notre ère, a graduellement été développée et amplifiée au cours de sa transmission, selon un processus qu'il est possible de reconstruire dans ses grandes lignes, du moins jusqu'à un certain point (voir Tigay, George). A côté de cet exemple classique, on pourrait mentionner la légende d’Atrahasis, ou, du côté de la littérature de l’Égypte ancienne, le « Livre des morts », dont on a également retrouvé plusieurs versions qui semblent témoigner d'une histoire rédactionnelle complexe.
Tous ces exemples sont importants, dans la mesure où ils offrent une confirmation indiscutable de l'existence même de processus rédactionnels dans l'Antiquité. Cette observation vaut tout particulièrement contre les publications récentes de John Van Seters (Van Seters, 2003, 2006 ; voir en particulier la réponse critique de Ska), lequel propose de rejeter le concept de « rédacteur » au profit de celui d'« auteur », sans jamais cependant discuter véritablement les témoignages manuscrits discutés ci-dessus. En un sens, la conception actuelle de l'histoire rédactionnelle reprend et prolonge une intuition ancienne, qui reste profondément juste : l'AT n'est pas une littérature d'auteur (pace Van Seters) en tout cas au sens moderne du terme, mais une littérature de « tradition » (Traditionsliteratur), dont l'origine résulte d'un processus d'amplification et d'actualisation continuel. L'histoire de la rédaction ne peut pas reconstruire ce processus dans ses moindres détails, mais elle peut néanmoins s'efforcer d'en identifier les principales étapes sur la base de certaines indications internes. C'est cette démarche que nous allons maintenant présenter...

 

Page 184

L'attention portée aux phénomènes d'« exégèse intra-biblique » fait voler en éclats la distinction rigide entre « canon » et « exégèse » : l'exégèse (l'interprétation d'une tradition reçue comme autoritaire) ne commence pas avec la clôture du canon, elle est au contraire déjà à l'œuvre dans la formation de ce canon (voir notamment Levinson, ainsi que l'étude de Sonnet). En ce sens, traditum (le contenu transmis par la tradition) et traditio (le processus de transmission lui-même) dans la littérature biblique entretiennent bien plutôt un rapport indissociable et complexe. La loi de centralisation cultuelle en Dt 12, par exemple, reprend très clairement le langage et la formulation de la loi sur l'autel d'Ex 20,24-26 - laquelle, pourtant, autorise et même valide le principe d'une pluralité de lieux de culte !
Ce processus de réinterprétation continuelle accompagne, d'une certaine manière, toute l’histoire de la formation du canon biblique. Particulièrement lorsqu'un texte est rédigé en s'inspirant d'un texte plus ancien, non pour simplement le remplacer mais plutôt pour le compléter ou le réviser, la relation entre texte source et texte récepteur devient authentiquement dialectique.
En effet, le texte récepteur ne se comprend pas sans le texte source et lui reste indissociablement lié, même dans les cas de figure où il révise ou corrige radicalement ce dernier ; à l'inverse, le texte source voit simultanément son autorité reconnue par le texte récepteur, même si, par ailleurs, la nature même de cette réception implique une réinterprétation et une reformulation du texte source.
C'est ainsi, par exemple, que la promesse faite à David d'une dynastie éternelle (2 S 7) est reprise et réinterprétée, après l'exil, dans le livre (le rouleau) d'Esaïe : cette promesse demeure, mais en étant désormais transférée sur le peuple, comme le signale notamment Es 55,3 (où YHWH affirme : « Je conclurai pour vous me alliance perpétuelle : oui, je maintiendrai les bienfaits de David ! »), ainsi que plusieurs autres passages du livre reliés au chapitre 55.

 

 

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