Connaissance de la Bible
Une maison
pour tous les peuples
Deutéronome 5.15
Henri Persoz
Prédication donnée au temple de Dieulefit
2 août 2009
4 août 2009
Esaie 56, 1-8
Ainsi parle Yahvé :
« Veillez à l’équité, agissez selon la justice, car mon salut est prêt d’arriver, ma justice est sur le point de se dévoiler. Heureux l’homme qui fait cela, l’être humain qui s’y tient, observant le sabbat, pour ne pas le profaner, et gardant sa main de toute action mauvaise !
Que l’étranger qui s’attache à Yahvé ne dise pas : « Yahvé me séparera de son peuple ». Que l’eunuque ne dise pas : « Je suis un arbre sec ! ». Car voici ce que dit Yahvé aux eunuques qui observent mes sabbats, qui choisissent ce à quoi je prends plaisir et qui demeurent fermes dans mon alliance : « Je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument et un nom meilleur que des fils et des filles ; je leur donnerai un nom pour toujours, qui ne sera jamais supprimé.
Quant aux étrangers qui s’attacheront à Yahvé afin d’officier pour lui, qui aimeront le nom de Yahvé au point de devenir ses serviteurs, tous ceux qui observent le sabbat en se gardant de la profaner et qui demeurent fermes dans mon alliance, je les mènerai dans ma montagne sainte et je les réjouirai dans ma maison de prière ; leurs holocaustes et leur sacrifices seront agrées sur mon autel ; car ma maison sera appelée « Maison de prière pour tous les peuples ».
Déclaration du Seigneur Yahvé qui rassemble les expulsés d’Israël : « J’en rassemblerai d’autres avec ceux qui sont déjà rassemblés ».
Ce très volumineux livre d’Ésaïe, 66 chapitres au total, est une véritable bibliothèque. Nous savons aujourd’hui qu’il n’a pas été écrit par un seul homme, mais par une suite d’auteurs, qui se sont succédé sur une période assez longue. Le livre est donc le témoin de toute une époque qui se situe de part et d’autre de l’exil à Babylone, cet évènement dramatique de l’histoire d’Israël qui fut un véritable coup de massue et une interrogation interminable : mais pourquoi donc Dieu a-t-il abandonné le peuple qu’il s’était choisi ?
Les exégètes distinguent trois couches au moins dans cette bibliothèque. Celle du premier Ésaïe (Ch 1 à 39), écrite au moment où la menace de l’invasion d’Israël par les Assyriens commençait à se faire sentir.
La deuxième couche, celle du deuxième Ésaïe, daterait de l’exil à Babylone et même de la fin de l’exil, au moment où l’espoir de la libération par le Perse Cyrus commençait à poindre à l’horizon.
Enfin, à partir du chapitre 56, justement celui que nous avons commencé à lire, la couche du troisième Ésaïe, écrite quelques décennies après la fin de l’exil, au moment où un bon nombre de déportés sont revenus sur la terre de leurs ancêtres.
Une préoccupation importante des dirigeants était alors de reconstituer et de redéfinir le peuple d’Israël après la dispersion et le remue-ménage résultant des invasions assyriennes et babyloniennes. Certaines familles avaient fui en Égypte ou ailleurs avant même les invasions ; d’autres étaient restées en terre d’Israël ou de Juda, d’autres qui étaient en déportation à Ninive ou à Babylone, étaient revenues, d’autres encore étaient restées sur la terre de leur exil. Et enfin des populations étrangères étaient venues s’installer en terre d’Israël puisque beaucoup de ses habitants en avaient été chassés et nous savons bien que la nature a horreur du vide.
En face de cette dispersion, de ce brassage de populations, de cette situation compliquée et relativement conflictuelle, se posait la grande question :
Mais qui est Israël ?
Qui a droit à cette terre ?
Qui a droit à l’élection promise par le Seigneur ?
Chacune des populations que je viens de citer avait de bonnes raisons de penser que c’était elle le peuple élu. Elles cultivaient donc, les unes par rapport aux autres, des ressentiments, voire des antipathies ; le seul point sur lequel elles s’entendaient était que les étrangers n’avaient rien à faire dans ce pays qui n’était pas le leur.
C’est donc dans ce contexte exacerbé que s’inscrit le discours qui ouvre le troisième Ésaïe. Et c’est à cette époque que commencent à fleurir les généalogies dont nous avons un bon exemple dans les évangiles de Matthieu et de Luc, à propos des origines de Jésus. Elles avaient pour fonction de prouver la validité de son appartenance au peuple d’Israël. Avec un peu de chance on pouvait remonter aux ancêtres d’avant l’exil et avec encore plus de chance ou de hardiesse aux douze tribus d’Israël. En ce temps-là, comme encore aujourd’hui dans beaucoup de pays, c’était donc l’ascendance, la généalogie, qui définissait l’appartenance à un peuple, le droit du sang comme on dit couramment.
Et voilà qu’au milieu de cette idée fixe de la filiation correcte, une voix s’élève courageusement pour proclamer que le Seigneur Yahvé rassemble son peuple sur la base d’autres considérations.
« Veillez à l’équité, agissez selon la justice. »
C’est par ces mots que s’ouvre le discours qui va permettre à Yahvé de s’expliquer sur ce qu’il demande à ceux de son peuple. Ce ne sont pas les parentés qui séparent ceux qui ont le droit de rester et ceux qui doivent partir, c’est la manière d’agir. Si vous pratiquez la justice, vous faites partie de mon peuple. Le troisième Ésaïe propose une révolution. Il ne regarde plus aux ancêtres, mais aux comportements des demandeurs à faire partie du peuple.
La proclamation parle de sabbat, parce qu’il symbolise la façon de vivre d’Israël. Le sabbat rappelle la libération d’Égypte, comme nous l’avons lu dans le Deutéronome, et aussi un temps de repos pour toute la création, car c’est le moment où Dieu est parvenu à l’achèvement de son œuvre. Le sabbat est la récapitulation de la loi, le rappel de l’alliance que Dieu a conclue avec son peuple ; bref, l’image de toute la culture ancienne d’Israël qui s’était formée avant l’exil. Celui qui observe le sabbat, dans cette proclamation d’Ésaïe, est celui qui accepte que le peuple, au sein duquel il demande à vivre, se reconstruise sur la base de ces longues traditions qui remontent à la nuit des temps et qu’il ne faut pas perdre.
A cette époque, la religion n’existait pas en tant que telle. Le mot même n’existait pas. Ce que nous appelons la religion était tellement partout qu’on ne la voyait pas. Chaque peuple avait ses coutumes, sa façon de vivre, protégés par ses Dieux ou son Dieu. Et celui qui voulait s’intégrer dans un peuple, par exemple Ruth la Moabite, se rangeait de facto sous la protection du Dieu de ce peuple et lui rendait un culte. Pour Israël, c’était Yahvé.
Pour revenir à notre texte, deux populations sont prises comme exemple pour montrer la largeur de vue du Dieu d’Ésaïe, les étrangers et les eunuques. Ésaïe garantit aux premiers que, s’ils observent les lois d’Israël, symbolisées ici par le sabbat, s’ils aiment Yahvé au point de se considérer comme son serviteur, s’ils gardent cette alliance ancestrale conclue avec Moïse au pied du Sinaï, ils pourront entrer dans la maison de Yahvé qui est faite pour rassembler tous les peuples. Israël est ouvert à tous ceux qui acceptent ses traditions et sa culture. Il y a dans cette déclaration une ouverture aux étrangers assez extraordinaire qui résonne à nos oreilles en 2009 d’une manière particulière : du moment que vous acceptez notre loi et ce qui en découle, vous êtes rassemblés dans mon peuple.
Venons-en aux eunuques. Pourquoi s’intéresser particulièrement, dans cet important discours sur les limites du peuple, aux eunuques, qui n’étaient pas aimés en Israël, au point qu’ils étaient interdits de culte. Justement, me semble-t-il, parce qu’ils ne pouvaient pas s’inscrire dans la filiation, dans la définition du peuple par la continuité du sang de père en fils. Ésaïe explique que Yahvé leur donnera un nom et un monument pour toujours (Yad Vachem en hébreu), qui sera meilleur, et qui ira donc bien au-delà du fils ou du fils de ce fils, puisqu’il sera pour toujours. Le nom, c’est toute la personnalité de celui qui le porte et qui se transmet avec les valeurs, comme on dit aujourd’hui, valeurs qui forgent l’âme d’un peuple, bien mieux que la filiation. C’est pourquoi ces eunuques ne doivent pas se considérer comme des arbres secs, mais penser que leur renommée, lorsqu’ils demeurent fermes dans l’alliance qui est à l’origine du peuple, vaut autant que ces fils et ces filles qu’ils n’auront pas.
Dans cette situation complexe que je rappelais au début, où l’on ne sait plus bien qui a le droit de faire partie du peuple et qui doit en être exclu, qui peut rester et qui ferait mieux de s’en aller ; dans cette situation où chacun se protège derrière une liste de ses ancêtres pour bien montrer qu’il est en règle, qu’il a tous ses papiers, le courageux Ésaïe s’élève pour présenter un Seigneur Dieu qui rassemble largement les « expulsés d’Israël » comme dit textuellement la déclaration, c’est-à-dire tous ceux-là qui devraient quitter le territoire et à qui le Seigneur dit au contraire « J’en rassemblerai d’autres avec ceux que j’ai déjà rassemblés ». Du moment que vous observez mon sabbat et mon alliance, du moment que vous me restez attaché, vous pouvez rester. Je vous réjouirai dans ma maison.
Frères et sœurs, cette déclaration d’Ésaïe a quelque chose d’émouvant parce que nous voyons bien que le sujet traité n’a pas perdu de son actualité. Bien sur, nous réalisons que, si Ésaïe écrit cela, c’est bien parce que, justement, il voyait trop d’expulsés de façon injuste à ses yeux. Et nous devons nous garder d’une lecture trop simpliste qui ne tiendrait pas compte des différences de situations entre l’orient du 7° siècle avant Jésus-Christ et notre Europe actuelle.
Cependant, si ce texte a été conservé et relu par des générations entières depuis des millénaires, c’est bien parce qu’il contient une sagesse qui a traversé l’histoire et la traverse encore. On l’appelle parfois la révélation. Sagesse de ces prophètes qui se sont élevés contre l’injustice et contre les mauvais traitements infligés aux plus vulnérables. La sagesse des prophètes n’est pas directement transposable à notre monde compliqué et qui ne comprend pas très bien ce qui lui arrive. Mais elle éclaire de la justice de Dieu qui réclame toujours plus que ce que nous voulons bien concéder. C’est bien pour cela qu’elle est « de Dieu »
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