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De la pitié à la grâce

 

 

pasteur James Woody

 

Prédication sur le carême

à la radio France Culture
le dimanche 21 février 2010

 

Psaume 6

Au chef des chantres.
Avec instruments à cordes.
Sur la harpe à huit cordes.
Psaume de David.

Eternel ! ne me punis pas dans ta colère,
Et ne me châtie pas dans ta fureur.
Aie pitié de moi, Eternel !
car je suis sans force;
Guéris-moi, Eternel !
car mes os sont tremblants.
Mon âme est toute troublée ;
Et toi, Eternel ! jusques à quand ?...
Reviens, Eternel !
Délivre mon âme ;
Sauve-moi, à cause de ta miséricorde.
Car celui qui meurt n'a plus ton souvenir ;
Qui te louera dans le séjour des morts ?
Je m'épuise à force de gémir ;
Chaque nuit ma couche est baignée de mes larmes,
Mon lit est arrosé de mes pleurs.
J'ai le visage usé par le chagrin ;
Tous ceux qui me persécutent le font vieillir.
Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal !
Car l'Eternel entend la voix de mes larmes ;
L'Eternel exauce mes supplications,
L'Eternel accueille ma prière.
Tous mes ennemis sont confondus, saisis d'épouvante ;
Ils reculent, soudain couverts de honte.

 

24 février 2010

La pitié : stéréotype qui donne une image désastreuse de la foi chrétienne

Tel que nous l’avons entendu dans cette traduction, ce Psaume 6 donne une image de la foi que je trouve assez épouvantable. Nous y avons entendu un croyant qui demande à son Dieu de le châtier sans colère, un croyant qui implore la pitié de son dieu et qui tremble de tous ses membres. Je trouve qu’il y a là une image assez épouvantable car elle donne à penser que Dieu est celui qui châtie, qui punit, qui sanctionne, qui peut rendre notre vie intenable, insupportable, triste à mourir ! Au fond, cela fait penser que Dieu est celui qui est derrière les malheurs qui nous arrivent. Dans ce cas, Dieu n’est pas un dieu d’amour mais un justicier, rien qu’un justicier qui nous fait payer nos erreurs et nos faux-pas au prix fort.

Et si cela n’était pas suffisant, c’est un Dieu qui attendrait que ses fidèles demandent pitié. Oui, il faudrait mendier un peu de générosité à ce Dieu qui nous inflige son châtiment ! il faudrait s’humilier devant lui au point de n’être plus qu’un sac d’os tout tremblant qui accepte volontiers d’être châtié mais en espérant que ce ne soit pas trop violent. « Pitié »... « pitié pour nous pauvres pécheurs »... combien de fois l’avons-nous entendue cette supplique qui laisse entendre que Dieu n’agirait en notre faveur qu’à la condition de le supplier...

Non, manifestement, cela n’est pas suffisant puisque ce psaume semble nous montrer que le croyant va jusqu’à négocier avec Dieu pour obtenir un peu de gentillesse, pour que ça s’arrange. « Seigneur, délivre-moi, sauve-moi à cause de ta fidélité ! car, chez les morts, on ne prononce pas ton nom. Aux enfers, qui te rend grâce ? » Autrement dit, si tu me fais mourir, tu vas perdre un fidèle, tu vas perdre un témoin, tu vas perdre quelqu’un qui t’adore… quel marchandage ! quel chantage affectif ! Ce serait cela la foi ? un marchandage ?

J’ai peur, effectivement, que ce soit trop souvent cela ! j’ai peur que le temps du carême soit trop souvent compris comme cette période où il faut nécessairement souffrir un peu, où il faut nécessairement se faire un peu violence, se priver, se restreindre, s’abstenir de tout un tas de choses parce que nous ne méritons pas mieux, parce que c’est une pédagogie voulue par Dieu pour nous punir de nos erreurs, parce que c’est ainsi que Dieu va pouvoir nous corriger.

Voilà une image de Dieu qui existe toujours et qui écrase l’être humain, qui en fait quelqu’un de tellement minable qu’on se demande bien pourquoi l’Eternel s’en préoccuperait encore ! C’est l’image qui existe dans les expressions aussi stupides que « si tu ne ranges pas bien ta chambre le petit Jésus ne va pas être content ». C’est l’image qui est arrière-plan du Carême qui n’est pas une fête biblique, qui n’a pas été institué par Jésus mais qui a été mis en place par l’Eglise chrétienne et qui, dans l’esprit de beaucoup de personnes, en général assez éloignées de la vie d’une communauté, consiste à se priver de tout ce qui pourrait nous faire plaisir, voire tout ce qui pourrait nous faire du bien. Après tout, disent certains, le Christ a tellement souffert... il est normal que nous souffrions aussi...

Eh ! bien non, ce n’est pas normal, justement ! ce n’est ni normal, ni le souhait de Dieu à vrai dire. Ce n’est là que la projection perverse d’une frange d’un christianisme qui a versé dans le dolorisme et qui a contaminé la foi chrétienne avec ses problèmes personnels. Non, l’Eternel n’est ni un justicier insensible, ni un dieu qui nous mépriserait ou avec lequel il faudrait négocier son amour. Pour découvrir cela, il va nous falloir dépoussiérer un peu cette traduction du Psaume 6, abandonner les stéréotypes qui empoisonnent la vie chrétienne et laisser Dieu se révéler sous un jour autrement plus plaisant et joyeux, à la manière de cette fraîcheur qui jaillit dans cette musique de Gustav Mahler, au milieu d’une marche funèbre...

La grâce, véritable relation que Dieu entretient avec l’humanité

De même que le compositeur [de la musique que nous venons d'entendre] nous a sortis de la berceuse « Frère Jacques », il nous faut, à présent, sortir de ces refrains religieux qui endorment notre conscience, qui étouffent notre vie et nous font mourir peu à peu. Pour cela, penchons-nous sur le texte hébreu pour voir comment Dieu s’y révèle. Tout d’abord, il n’y est pas question d’un Dieu auquel on demande de châtier sans colère, de corriger sans fureur : la demande est, au contraire, qu’il n’y ait pas de punition. Evidemment, si Dieu raisonnait comme les hommes, il aurait de quoi être fâché, il aurait de quoi se mettre en colère, il aurait de quoi en vouloir rageusement aux hommes qui font tant de choses de travers. « Ne me punis pas, ne me châtie pas... jamais (comme l’indique la négation absolue utilisée dans le texte hébreu) »... ne me châtie pas, alors qu’il y aurait matière à le faire, voilà ce dont il est question dans la prière de ce croyant. Il n’est pas question d’accepter une punition mais de demander pardon et d’avoir une nouvelle chance.

Cela est confirmé par la suite de cette prière où, il faut bien le dire, il n’est pas question de pitié, de misère ou de tout ce qui peut passer pour une humiliation. Tout au contraire, la demande est une demande de grâce : « hannény », dit le texte hébreu : « fais-moi grâce » ! il ne s’agit pas d’implorer la pitié mais de recevoir la grâce de l’Eternel. Pas de misérabilisme mais une demande d’aide pour aller mieux. Car le psalmiste va mal. Ici, la personne qui prie est au plus mal : elle est épuisée, désespérée. Sans force, sans énergie, trempant son lit nuit après nuit : tout indique qu’elle est en proie à une dépression nerveuse qui la terrasse.

Et c’est au nom de sa foi en Dieu que cette personne demande à l’Eternel de la guérir - ce qui montre bien que Dieu n’est pour rien dans son mal être. A cela nous pouvons ajouter que cet appel à la grâce de Dieu, à sa bienveillance, pour aller mieux, pour en finir avec cet état lamentable, montre aussi que le dolorisme n’est pas ce que Dieu espère. La mortification n’est pas une manière d’être en christianisme. Si le psalmiste demande à Dieu de le guérir, c’est-à-dire de prendre soin de lui, de prendre soin de son corps, de sa santé, c’est parce que justement le corps n’est pas à brimer, à humilier.

Pas de dolorisme : le psalmiste nous révèle que le croyant est celui qui s’efforce d’utiliser toutes les potentialités que Dieu nous offre. Pas de mortification : cet appel à Dieu nous révèle que la foi en l’Eternel est ce qui nous permet de redécouvrir tout ce que Dieu nous rend capable d’accomplir.

La prière est ce qui permet au croyant d’être délivré, effectivement, de ces obsessions qui le hantent, qui le minent, qui le rongent, qui usent le regard au point qu’on ne voit plus rien que le malheur. Contre cette idée que Dieu attendrait que nous le supplions ou que nous ne ressemblions plus à rien pour intervenir en notre faveur, ce psaume souligne que la question est plutôt de savoir ce qui permet à l’homme de prendre conscience que Dieu intervient toujours en sa faveur.

C’est ainsi qu’il me semble préférable d’aborder le temps de Carême : faire un peu de place pour comprendre ce que Dieu construit en moi, un peu de place pour découvrir ce qu’il guérit en moi. Non, Carême, ce n’est pas un temps pour se diminuer ; Carême est un temps pour mieux être. Et ce mieux être passe par cette ouverture à Dieu qui s’évertue inlassablement à nous guérir de nos peurs, à nous délivrer de nos angoisses obsédantes. Fais-moi grâce ! pouvons-nous dire à la suite du psalmiste, pour permettre à Dieu de faire resplendir toute sa grâce dans notre quotidien. Fais-moi grâce ! pouvons-nous lancer à Dieu, pour qu’il nous aide à laisser de côté ce qui nous abîme, ce qui réduit notre horizon, ce qui nous détruit. Fais-moi grâce ! c’est ainsi que nous prions Dieu pour le laisser donner toute sa mesure dans notre histoire personnelle.

Tant qu’à faire quelque chose de ce temps de Carême, autant éviter que ce soit une préparation à ce vendredi saint qui s’achève sur la mort de Jésus, et faire en sorte que ce soit une préparation à Pâques où le dynamisme créateur de Dieu se manifeste de la plus belle façon qui soit. Parce que l’Eternel, nous dit ce psaume, est celui qui prend notre prière comme il nous prendrait par la main, pour nous sauver, à cause de sa bienveillance. Amen

 

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