Ulysse refusait la vie éternelle
Luc Ferry
ancien ministre de l'Éducation nationale
philosophe
15 septembre 2010
Calypso est une nymphe d'une beauté sublime, et elle tombe follement amoureuse d'Ulysse. Elle passe son temps à faire l'amour avec lui ; l'île est également sublimissime, riante, verte, pleine de moutons bien gras et d'autres petites nymphettes qui servent des repas merveilleux et s'attachent à rendre la vie des amants délicieuse.
Tout cela n'a pas l'air franchement désagréable, mais pourtant le pauvre Ulysse n'a qu'une idée en tête : retourner chez lui et retrouver son fils Télémaque, sa femme Pénélope et sa ville Ithaque. Chaque soir, malgré tous les bienfaits de Calypso, il s'assied sur un rocher et il pleure, le regard perdu vers les siens...
Calypso, pour tenter de le garder à ses côtés, lui promet quelque chose qui demande singulièrement réflexion, un présent inouï, qu'aucun mortel n'a jamais reçu : elle lui promet l'immortalité et la jeunesse éternelle s'il reste avec elle.
Et pourtant Ulysse refuse son offre...
La signification de ce refus est abyssale : il révèle au fond que le sens de l'existence humaine n'est pas, ne doit pas être la quête de la vie éternelle. C'est, si vous voulez, par avance un message antichrétien et c'est pourquoi, bien sûr, je prends le temps de vous en parler ici car il faut bien mesurer avec quelle doctrine du salut le christianisme va rompre.
Aux yeux d'Ulysse, le but de l'existence ne réside pas dans le salut au sens d'une conquête à tout prix de l'immortalité. Il est ailleurs, dans la quête de l'harmonie, dans la mise en accord de soi avec l'ordre cosmique garanti par Zeus. Ce refus signifie qu'à ses yeux, une vie de mortel réussie est préférable à une vie d'immortel ratée. Et qu'est-ce qu'une vie de mortel réussie ? C'est une vie qui accepte d'abord et avant tout la finitude, la mortalité comme telle, mais qui cherche néanmoins à parvenir à une existence réussie en visant l'harmonie avec le cosmos - c'est tout le sens du voyage -, une vie dans laquelle on a trouvé sa place ou, pour parler comme Aristote, une existence dans laquelle on parvient à rejoindre son « lieu naturel ».
Et, pour Ulysse, ce lieu naturel dans l'ordre cosmique est dans sa ville, à Ithaque, avec son fils et sa femme. En quoi, paradoxe suprême d'une littérature tout imprégnée des dieux, la mythologie dessine une sagesse laïque, une sagesse non religieuse, une spiritualité qui reste à destination de mortels qui ne doivent pas attendre leur salut des dieux.
A l'inverse, une vie ratée pour Ulysse, consiste à pleurer sur son rocher en compagnie d'une nymphe, qui est certes beaucoup plus belle que sa femme, mais avec laquelle il n'est pas à sa place. Une vie ratée, pour lui, c'est une vie d'immortel délocalisée.
La Tentation du christianisme
en collaboration avec Lucien Jerphagnon
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