Spiritualité
Homélie pour une Pâque :
Dieu le ressuscité
Jacques Pohier
1926-2007
Lettre N° 343, juin 1987
13 juillet 2011
« Cet homme que Dieu avait accrédité auprès de vous..., vous l’avez livré et supprimé..., mais Dieu l’a ressuscité » (Actes 2).
Si cela était arrivé une bonne fois pour toutes, il y a deux mille ans, Pâques ne m’intéresserait guère. Si, il y a deux mille ans, Dieu avait ressuscité Jésus pour le faire siéger à sa droite afin qu’il soit, une bonne fois pour toutes, en dehors, au-dessus, au-delà des vicissitudes que pourrait lui infliger notre histoire, Pâques n’aurait guère pour moi d’autre intérêt que de manifester que Dieu est capable de ressusciter un mort et que Jésus méritait la suprême récompense. C’est ce que toutes les religions ont toujours cru de leurs dieux et de leurs fondateurs.
Pâques m’importe, Pâques nous importe parce que cela se passe aujourd’hui. Non pas comme un écho d’il y a deux mille ans, même si cet écho serait à peine affaibli tant aurait été puissante le battement originel. Non pas comme une répétition ou une réitération, même si l’événement fondateur avait été suffisamment bouleversant pour pouvoir rester neuf bien qu’étant incessamment redit. Mais comme quelque chose que Dieu fait aujourd’hui, que Dieu va devoir faire aujourd’hui pour être Dieu parce qu’il est Dieu. Que Dieu va faire neuf. Sinon, demain, Jésus est mort. Sinon, demain, notre foi est vaine. Sinon, Jésus n’est plus accrédité auprès de nous. Sinon, le Dieu accrédité par Jésus n’aura plus crédit, n’aura plus cours, n’aura plus lieu.
Car c’est aujourd’hui que Jésus est livré et supprimé. Par nos péchés ? La facilité à répondre positivement est aussi grande et aussi trompeuse que celle qui fit penser qu’il avait été livré et supprimé par des « juifs perfides » avec la complicité de « païens impies ». Jésus et livré et supprimé après tout ce qui, en nous et autour de nous, refuse le Dieu que Jésus a voulu accréditer le Dieu qui cherchait à s’accréditer en Jésus.
Comme Pâques, l’attente d’un roi, l’exigence d’une toute-puissance sont d’aujourd’hui.
Comme Pâques, la mise à mort de celui qui refuse d’exaucer cette attente et d’exercer cette toute-puissance est d’aujourd'hui.
Comme Pâques, la recherche par les ordres sociaux, politiques, psychiques et religieux d’une caution divine est d’aujourd’hui.
Comme Pâques, la mise à mort de celui qui refuse à ces ordres et à ces puissance la garantie de Dieu est d’aujourd’hui.
Comme Pâques, le maintien des réseaux que les humains tissent entre eux pour s’asservir et s’exploiter est d’aujourd’hui.
Comme Pâques, la mise à mort de celui qui refuse à ces réseaux la bénédiction de Dieu est d’aujourd’hui, la mise à mort de celui qui veut au nom de Dieu libérer les humains de ces réseaux d’oppression est d’aujourd’hui.
C’est donc aujourd’hui que je m’étonne. C’est donc aujourd’hui que, incrédule et stupéfait, je suis obligé de me lever pour dire : « J'en suis témoin : Dieu le ressuscite. » C’est aujourd'hui que, éberlué et réticent, je suis tiré par la manche, relevé, réveillé, ressuscité par des hommes et des femmes qui me disent : « Dieu l’a ressuscité. »
Car aujourd’hui, des hommes et des femmes refusent que Dieu serve de caution à tous les pouvoirs – fussent-ils religieux – qui s’arrogent sa bénédiction. Car aujourd’hui, des hommes et des femmes refusent que Dieu soit annexé par tous les systèmes d’oppression et d’exploitation qui invoquent en vain le nom de Dieu. Car aujourd’hui, des hommes et des femmes essaient de faire brèche et pause dans le tintamarre de la croyance et de l’incroyance pour essayer de dire ce que Jésus avait accrédité de Dieu et comment Dieu s’était accrédité en Jésus. Et aujourd’hui, des hommes et des femmes sont mis à mort à cause de cela, tués dans leur âme, dans leur parole, dans leur corps. Livrés. Supprimés.
Mais aujourd’hui, Dieu le suscite à nouveau. Je dis : « le », car j’hésite presque à l’appeler Jésus, Jésus-Christ, tant pour nous ce Jésus-Christ ressuscité est lié à ce que nous voudrions tellement que soit le Christ ressuscité : le signe incontestable d’une incontestable toute-puissance de Dieu. Car c’est bien là ce que les christianismes, dès l’origine, ont voulu faire de Jésus. Mais Pâques ne fut pas cela il y a deux mille ans, la Pentecôte ne fut pas cela il y a deux mille ans, la naissance des premières communautés chrétiennes et leur rapport à Pâques et à la Pentecôte ne furent pas cela, il y a deux mille ans. Si l’on cherche aujourd'hui la force du christianisme dans la puissance de l’attestation sociale de son identité, alors effectivement il faut penser qu’il y a deux mille ans Pâques et la Pentecôte furent des manifestations de puissance qui permirent l’attestation sociale de l’identité d’une Église et de ses chefs.
Grâce à Dieu, c’est vraiment le cas de le dire, il n’en fut rien. Comme Paul, nous n’avons pas d’autre richesse, pas d’autre puissance – en matière de Dieu - , nous n’avons rien d’autre à annoncer que la mort et la résurrection de Jésus. Comme le tison passant entre les victimes dépecées par Abraham, comme le bruit d’un silence ténu qui passe sur la montagne devant Élie, comme le passant du jardin et des bords du lac. comme ce qui surgit au détour de notre vie au moment le plus imprévu et sous un visage à peine reconnaissable mais avec la force qui fait que les victimes l’emportent parfois sur leurs bourreaux.
Je ne l’appelle pas l’Absent car c’est trop le contraire et le symétrique du Présent. Je ne l’appelle pas le Tout-Autre car c’est trop le contraire et le symétrique du Même, du plus Moi-Même. J’essaie de l’appeler : « Jésus… », comme il nous est dit qu’il appela : « Myriam… » « Elle se retourna et lui dit : ‘Rabbouni’ » (Jean 20.16). Et j’espère qu’il se retourne et qu’il me dit… J’espère que vous vous retournez que vous me dites…
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