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Spiritualité

 

 

Des jambes pour marcher

 

 

J.-M. Pohier, o.p.

 

La Vie spirituelle

Un peuple en marche.

 

Editions du Cerf
novembre 1964

 

 

4 mars 2012

6 heures du soir, carrefour Alésia-Orléans. Pour ceux qui ne connaissent pas Paris, la chose est sans doute assez difficile imaginer : six grandes rues qui convergent en étoile ; c'est un endroit où l'on ne passe en voiture que lorsqu'on ne peut pas faire autrement, et il semble y en avoir beaucoup à ne pas pouvoir faire autrement. Quant au stationnement… Il passe de tout : des autobus, des camions, des camionnettes, des taxis, des voitures et encore des voitures. J'ai compté douze agents. Dès que l'on quitte le centre de Paris, on se retrouve dans des « quartiers » : celui-ci est très habité, et il y a plus encore de piétons que de voitures. Douze trottoirs noirs de monde : des mamans qui traînent derrière elles un gosse qu'elles sont allé chercher à l'école et qui s'arrête à toutes les vitrines, des garçons et des filles plus âgés qui rentrent tout seuls, des femmes qui font leurs courses (dans un rayon de cent mètres, il y a tous les magasins nécessaires ou possibles), des hommes qui passent en allant vite quelque part. les bouches de métro dégorgent des gens qui rentrent de leur travail : d'autres. Qui partent ailleurs, ont bien du mal à descendre contre le flot montant. Une fille qui sort arrive quand même à courir vers le gars qui l’attend. Des voitures et des voitures, des gens et des gens...

Qu'est-ce que je fais là ? Eh bien, il faut que j’écrive un article pour La Vie Spirituelle. Le numéro s’appelle « un peuple en marche ». Il s'agit de l'Église. J’ai tout ce qu'il me faut : un peuple en marche, et une église. Car il y a une église au cœur de ce carrefour : elle est même dédiée à saint Pierre, le pasteur du troupeau. Je viens d'aller y faire un tour : une dizaine de femmes sont dispersées dans les chapelles latérales. Quand on ressort, et que le flot glissant le long des murs vous emporte à nouveau, on a l'impression qu'elles ont été jetées là par le tourbillon, comme on voit, aux creux des rochers, quelques objets laissés par les vagues. Ïl faut que je reste là. J'ai tout ce qu'il me faut : un peuple en marche, et une église. Èvidemment, l'église est vide et les trottoirs sont pleins. Les trottoirs sont peuplés de gens qui savent où ils vont, au moins jusqu'à ce qu'ils y soient arrivés. Ce n'est pas une situation très confortable pour le croyant, pour le prêtre, pour le théologien que je suis. Où est-il, le peuple de Dieu ?

Bien sûr, il y a une issue. Je n’ai qu'à me sauver en Égypte, à trente siècles d'ici. « Le peuple de Dieu qui s'avance à travers l’immense désert... » J'ai lu les bons auteurs : je peux faire un sermon, je peux faire un cours de théologie (et même dix cours ou dix sermons) sur la notion de « peuple de Dieu », sur les « marches » du peuple de Dieu. Sur Abraham qui a quitté Ur et qui marcha deux jours avec Isaac : et « cela lui fut imputé à justice ». Sur Moïse et son troupeau de mangeurs d'oignons, sur l’entrée triomphale dans la Terre Promise : « et tout Israël passait à sec, jusqu'à ce que la totalité de la nation eût achevé de traverser le fleuve ». Sur David, sur Élie marchant vers l'Horeb, qui se couche sous un genêt parce que c'en est assez et qu'il n'est pas meilleur que ses pères (lisez : il est au bout de son rouleau), et qui repart car l'Ânge de Dieu lui a donné une galette ; et Dieu est au bout, dans la tendresse d'une brise légère. Et sur l'Exil, et sur le retour de l'Exil, et sur Marie qui marche vers Élisabeth, et sur Siméon qui marche vers le temple, et sur Jésus qui marche vers Jérusalem, et saint Paul qui marche vers Corinthe et puis, lui aussi, vers Jérusalem... Bien sûr que l'Église est un peuple, et qu'il est en marche.

Seulement, je ne veux pas sortir de mon carrefour Alésia-Orléans. Parce qu'enfin, le peuple de Dieu est comme les autres peuples : pour marcher, il lui faut des jambes. Et ce n'est pas avec les jambes de Moïse qu'il marchera aujourd'hui, ni avec celles d'Élie, de Marie ou de saint Paul. C'est avec toutes ces jambes qu'il y a là sur le trottoir ou qui s'énervent sur les pédales dans ce damné carrefour. Et je voudrais bien que le peuple de Dieu marche ailleurs que dans la Bible ou que dans mes sermons, je voudrais bien que ce soit ce peuple-là qui soit le peuple de Dieu en marche. Imaginez un instant que j'aie le ridicule d'arrêter les gens sur le trottoir, et que j'improvise un Gallup ou du cinéma-vérité. « Bonjour madame, excusez-moi mais je fais une enquête. .Je vous vois en train de marcher. Où allez-vous, d'où venez-vous... Etes-vous le peuple de Dieu en marche ? » C'est ridicule, je vous l'accorde. Je vous accorde tout ce que vous voudrez, sauf une chose : le peuple de Dieu n'a pas d'autres jambes pour marcher que ces jambes-là. Et si elles ne sont pas les jambes du peuple de Dieu en marche, eh bien, le peuple de Dieu ne marche pas. Il marche peut-être dans les sermons des prédicateurs, dans les manuels de théologie biblique ou dans les schémas du Concile : il ne marche pas pour de bon.

Or, les gens qui marchent savent ce que c'est que marcher pour de bon. Et la mère de famille, qui fait je ne sais plus combien de kilomètres par jour dans son appartement et dans les rues, et dont les jambes à quarante ans (et oui, déjà... et puis les grossesses...) savent ce que cela veut dire, elle voudrait bien savoir quel rapport tout cela peut avoir avec le peuple de Dieu en marche. Et l'homme qui passe deux heures par jour dans le métro ou le train de banlieue, et le camionneur de ce vingt tonnes que je viens de voir passer partant vers le Midi, et le monsieur à la DS (complet foncé, chemise blanche), et la fille qui a retrouvé son gars à la sortie du métro. Le peuple de Dieu en marche, c'est eux ou ce n’est personne. Qu'est-ce que leurs jambes font marcher ?

Cette année, dans mon couvent, à la fin de la cérémonie d'ordination, nous avons chanté : « Peuple de prêtre, peuple de rois, assemblée des saints, peuple de Dieu... » Ét cela a fait une très belle sortie : les familles, les religieux, les nouveaux prêtres, l’évêque... Oui, un peuple en marche. Mais avez-vous vu les funérailles de Thorez ? En tout cas, je me souviens d'une sortie du stade de Colombes, après un merveilleux France-Angleterre de rugby... Et cet été, partant pour la Bretagne le 1er août : des centaines de milliers de Français qui partaient, en train ou en auto, vers le soleil et la mer... Rappelez-vous seulement cette femme que j'ai vu courir vers le brisant des vagues (vous avez vu la même), tirant son enfant par la main, et tous deux criaient de joie.

 


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