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Jésus-Christ

contemporain de tous les temps


 

 

Jacques Pohier

 

Les Cahiers protestants
octobre 1983

« Images de Jésus-Christ et quête de Dieu  »

 

 

4 mars 2012

Les lignes qui suivent sont écrites par un catholique romain: j'ignore quelles consonances éveillera chez d'autres chrétiens le thème que je vais y traiter, mais j'ai quelques raisons de penser qu'il est de nature à susciter des consonances dont la diversité m'intéresserait fort. Il s'agit du problème que pose à notre foi la diversité des représentations que le christianisme s'est faites de Jésus-Christ à travers les vingt siècles de son histoire. Je ne suis ni un dogmaticien ni un historien des doctrines, et je voudrais me contenter de poser le problème comme peut le faire un croyant qui essaie de réfléchir.


 

Diversité des figures de Jésus-Christ

Il n'est pas nécessaire de dévorer les bibliothèques pour découvrir le problème en question : il suffit de se promener dans les églises ou les temples, de visiter les musées ou d'entendre de la musique religieuse. Un jour, dans un des musées de Bruxelles, je contemplai une toile de Rubens où l'on voit un gigantesque Jésus-Christ tenant dans sa main droite les foudres du jugement ; au bas de la toile, des humains minuscules s'enfuient en tous sens pour échapper au juste jugement divin; au deuxième plan, la mère de Jésus lui tend en un geste suppliant le sein qui l'a nourri comme le seul argument susceptible d'arrêter son bras vengeur. Je me demandai quel rapport il y a entre le Jésus-Christ auquel je crois et celui de Rubens. Et je me le demandai d'autant plus que je sais fort bien que Rubens n'était pas un cas aberrant, que pendant des siècles nombre d'hommes et de femmes plus intelligents et plus saints que moi se sont représentés le Christ comme Rubens et non pas comme je me le représente avec nombre de mes contemporains.

Si je dévore les bibliothèques, ce qui est souvent bien intéressant, je ne prends que plus clairement conscience du problème. Je découvre, par exemple, que du IIIe au XIIe siècle de notre ère, ont fleuri ce qu'on appelle les théories « économiques » de la rédemption : l'humanité était devenue par le péché d'Adam la propriété du diable ; pour la sauver, il fallait donc que Dieu la rachète au diable qui en était devenu le légitime propriétaire : le sacrifice de son Fils sera le prix acquitté au diable par Dieu qui redevient ainsi le légitime propriétaire de l'humanité. Là encore, quel rapport y a-t-il entre cette « économie » du salut en Jésus-Christ et celle à laquelle je crois avec nombre de mes contemporains, alors que, là encore, ces hommes et ces femmes étaient au moins aussi intelligents et saints que nous ?

Si je quitte les rayons de ma bibliothèque théologique et que j'ouvre mon journal, je vois que, par exemple en Amérique latine, des catholiques s'affrontent jusqu'à l'emploi des armes au nom d'un même Jésus-Christ dont ils se font deux représentations littéralement antagonistes: les forces d'extrême-droite veulent maintenir la sécurité nationale et prennent pour ce faire le Christ-Roi comme emblème, les forces de gauche veulent renverser cet ordre et font la guerre au nom de Jésus-Christ libérateur. Si je suis effrayé par le fracas du monde et que je me réfugie chez moi pour écouter de la musique, j'entends par exemple le Requiem de Verdi, ou celui de Mozart ; comprenant fort bien le latin, j'entends les strophes du Dies irae. J'ai d'ailleurs moi-même chanté en latin pendant des années cette liturgie médiévale, et cette fois-ci c'est à l'intérieur de ma propre histoire que le problème se pose avec plus d'acuité: comment ai-je pu me représenter ainsi Jésus-Christ d'une façon tellement étrangère à la représentation que j'en ai maintenant, cette différence ne m'étant d'ailleurs pas propre mais se reflétant dans l'évolution, depuis vingt ans, de la liturgie catholique romaine pour les funérailles?

Je pourrais multiplier à l'infini les exemples: chaque lecteur pourra le faire à sa façon. Je ne sais quelle impression lui fera cette diversité des figures de Jésus-Christ à travers l'histoire, mais je puis au moins dire quelle impression m'a faite la découverte progressive de cette diversité. A vrai dire, ma « culture générale » était suffisante pour que la diversité des figures de Jésus-Christ à travers l'histoire ne me déroute pas plus, à première vue, que la diversité à travers les siècles des réalités culturelles et sociales que manifeste I’ histoire. Mais il m'était beaucoup plus difficile d'accepter que ma propre représentation de Jésus-Christ, ou plus exactement - car je n'ai guère d'originalité en la matière - la représentation de Jésus-Christ que j'avais reçue de mon milieu et que j'avais approfondie par la prière et par l'étude, que cette représentation donc soit aussi « historique » et donc aussi partielle et relative que celle des siècles passés. Il faut dire que le système catholique romain n'est sans doute pas le plus favorable pour découvrir que la représentation qu'il se fait de Jésus-Christ n'a peut-être pas une valeur absolue à travers les siècles et les cultures.

 

L'illusion du progrès

Il faut dire surtout - et ceci ne concerne pas que le catholicisme romain - qu'une certaine idéologie du progrès, héritée du siècle des Lumières et relancée par l'essor scientifico-technique du XIXe et du XXe siècles, nous incline à penser plus ou moins explicitement que divers facteurs, dont ne pouvaient profiter nos ancêtres dans la foi, nous permettent d'avoir une représentation de Jésus-Christ meilleure et plus exacte, non pas parce que nous serions plus saints mais parce que les « progrès » de l'exégèse « scientifique » ou de la connaissance historique « scientifique » des premiers siècles du christianisme nous rendent possible de faire un tri entre ces représentations et, par exemple, d'atteindre « les paroles mêmes », « les actes mêmes » (ipsissima verba) de Jésus-Christ. Même si cette recherche du Jésus historique ne se fait plus dans les mêmes conditions depuis Bultmann et les post-bultmanniens, nous avons tendance à penser que l'énorme et remarquable progrès de nos connaissances sur l'origine du christianisme nous permet de nous faire de Jésus-Christ une représentation moins inadéquate. Dès lors, on admet d'autant plus volontiers la relativité et la particularité des diverses représentations de Jésus- Christ qui ne sont plus les nôtres, qu'on est persuadé - à tort ou à raison - que la nôtre propre, garantie par le magistère de l'Eglise ou par celui de la science, nous apparaît comme (exacte).

C'est là un piège redoutable, et qui conjugue diverses erreurs tant sur l'historicité que sur la foi elle-même. Mais avant d'en énumérer quelques-unes, il faut insister sur le fait que le croyant ne se trouve pas là dans une situation facile. Sa situation n'est pas celle de l'historien des religions ou des mentalités qui peut en toute impunité constater la relativité et la précarité des représentations de Jésus-Christ à travers les âges : pour lui, Jésus-Christ est quelqu'un à qui il donne sa foi. On ne vit pas, on ne reçoit pas sa vie, on ne donne pas sa vie pour une représentation fragile et vacillante. Par ailleurs, il y va de la réalité, et même du réalisme de la manifestation de Dieu: oui ou non, Dieu s'est-il manifesté en Jésus-Christ, ou bien le croyant n'a-t-il à faire qu'à un chatoiement lui aussi fragile et vacillant ? Mais comment la foi s'en accommoderait-elle ? A moins de découvrir que cette fragilité et cette vacillation ont quelque chose à voir avec ce qui serait au contraire exigé par la foi dans le Dieu qui s'est manifesté en Jésus-Christ ?

 

Une figure du Christ à l'image du temps

Absolutiser la représentation qu'on peut se faire de Jésus-Christ est une erreur tant du point de vue historique que du point de vue de la foi ; mais une certaine façon de relativiser les diverses représentations que les chrétiens se sont faites de Jésus-Christ est, elle aussi, une erreur du point de vue historique comme du point de vue de la foi. Et effet, lorsqu'on commence à étudier de plus près des représentations comme le Christ - juge - incorruptible de Rubens ou les théories « économiques » de la rédemption, on s'aperçoit qu'elles ne sont pas le fruit de fantaisies ou d'aberrations, mais qu'elles procèdent d'expériences anthropologiques fondatrices pour les hommes et les femmes de ce temps-là et de ce lieu-là, et d'expériences fondatrices de leur foi et de leur interprétation de l’Évangile. Jusqu’au XIIe siècle, beaucoup d'êtres humains ont vécu, en effet, en étant la propriété plus ou moins immédiate d'un maître, d’un chef ou d’un seigneur, et savaient parfaitement bien ce que cela signifiait de changer de maître, pour le meilleur ou pour le pire, parce que des instances supérieures sur lesquelles ils n'avaient aucune prise décidaient de leur sort et se les échangeaient à coup de guerres, de rançons, de pactes, d'alliances diplomatiques ou familiales. De même le XVIIe siècle a-t-il été une époque où, dans le domaine juridique et dans tous les domaines dépendant peu ou prou du juridique (c’est-à-dire presque tous les domaines majeurs de la vie), le jugement et les conditions dans lesquelles il était rendu et sa justice pouvait être assurée, furent un enjeu anthropologique et social de première importance. Enfin, toutes les études récentes sur la seconde moitié du Moyen Age montrent quelle fut l'importance sociale et culturelle du type de rapport à la mort et à la vie qui a trouvé dans le Dies irae une formulation qui a tant de parallèles dans toutes les formes de l'art et de la piété de cette époque. Il faut donc être bien injuste et bien ignorant pour ne pas comprendre que ces hommes et ces femmes vivaient le meilleur de leur foi en Jésus-Christ en se représentant son statut à travers ces expériences, et il suffit d'avoir lu ne serait-ce que très superficiellement le Nouveau Testament pour savoir qu’il comprend de nombreux textes autorisant ces diverses représentations.

Mais ce qui nous fait découvrir le sérieux de ces diverses représentations et en quoi elles furent de grandes et fécondes aventurés de la foi, nous fait découvrir du même coup deux choses dont la seconde est plus difficile à admettre que la première bien qu'elle en découle: en découvrant ce qui fondait ces diverses représentations de Jésus- Christ, nous découvrons en même temps dans quelle mesure elles ne peuvent plus être les nôtres, selon que notre condition historique présente nous met face à la Parole de Dieu dans une situation plus ou moins radicalement différente de la leur. ce qui nous permet de mieux les comprendre et de mieux percevoir comment une foi authentique mettait en œuvre ces représentations, ce qui donc nous les rend plus proches et plus fraternels dans la foi, est en même temps ce qui nous les rend étrangers et fait que nous ne pouvons qu'être « autres » qu'eux. Mais une deuxième conséquence s'impose de ce fait, et qui est sans doute plus déconcertante: notre propre représentation de Jésus-Christ est tout aussi « historique » que les autres, tout aussi liée à l'état présent de notre condition humaine et à l'état présent de la venue de la Parole de Dieu dans notre monde, que l'étaient toutes les autres représentations de Jésus-Christ, donc tout aussi caduque, tout aussi contingente. (Je rappelle, en m'inspirant des arbres à feuilles caduques, qu'une feuille caduque n'est pas une mauvaise feuille ou une fausse feuille, c'est une feuille qui tombe à un certain moment) .

Or, je le répète, la foi, ce qu'on peut bien appeler l'absolu de la foi, s'accommode mal - au moins en première instance - de la découverte de la caducité et de la contingence des représentations qu'elle se fait de Jésus-Christ. Et l'expérience de toutes les religions, en tout cas l'expérience de la violence des conflits à l'intérieur d'une même confession chrétienne ou entre les diverses confessions chrétiennes, montre bien que la tendance est de transposer l'absolu de Dieu, l'absolu de Jésus-Christ, l'absolu de la foi, dans l'absolu qu'on prête à la représentation qu'on se fait de Dieu et de Jésus-Christ. Mais comment éviter de le faire si on ne veut pas tomber dans cette autre absurdité, qui serait de vouloir que la foi se contente d'un relativisme ou d'un scepticisme plus ou moins élégant ou plus ou moins désespéré lorsqu'il s'agit pour elle de se demander qui est Jésus- Christ et de l'annoncer ?

 

Des figures caduques

Des croyants et des croyantes plus jeunes que moi, et par conséquent plus accoutumés au caractère « éclaté », en tout cas « pluriel », de la pensée et de la culture actuelles, ressentent peut-être tout autrement que moi ce problème. Pour ma part, je ne suis plus très loin de la soixantaine, et il vient peut-être de mon âge et de mon passé culturel et religieux (et de son aspect catholique romain?) que j'aie découvert ce problème relativement tard, et que j'aie passé plusieurs années de ma vie de croyant et de théologien à me trouver pris dans ce dilemme: je savais qu'il ne fallait que j'en lâche aucun des deux termes (l'absolu de la foi, la contingence des représentations de Jésus-Christ), mais je ne voyais pas comment les articuler l'un à l'autre. Il me semble que j'y vois un peu plus clair depuis que j'ai eu la chance de lire la belle étude que Pierre Gisel a consacrée à Ernst Käsemann (Pierre Gisel, Vérité et histoire, Paris-Genève 1977). Je ne prétends pas ici rapporter fidèlement ni la pensée de Käsemann ni celle de Pierre Gisel. Je veux seulement dire comment, grâce à eux, je vois maintenant que cette contingence, cette caducité des représentations de Jésus-Christ est une condition sine qua non de leur vérité, tenant à la nature même de la foi et de Dieu.

D'une part, s'il s'agit vraiment de Dieu, alors aucune représentation ne peut lui être adéquate, et il est même nécessaire que chacune des représentations que nous nous en faisons se sache partielle et se veuille telle. Toute représentation de Dieu, tout système théologique ou ecclésial qui se prétendrait adéquat et totalisant à propos du Deus absconditus serait idolâtre. Cela ne veut pas dire que du coup n'importe quelle représentation de Dieu est vraie, cela veut dire qu'il n'y a pas contradiction, mais au contraire condition de vérité, à ce qu'une représentation de Dieu soit à la fois un vrai rapport à l'absolu de Dieu et partielle, caduque, contingente. Il faut même dire que la plénitude de Dieu, la plénitude du mystère du Deus absconditus impose une pluralité et une diversité des représentations de Dieu. Ce qui est vrai de Dieu l'est aussi de Jésus-Christ dans la mesure où sa résurrection par Dieu le fait Seigneur et lui confère le même statut que Dieu : ce n'est pas d'abord à cause des inévitables limites de l'histoire et de l'historicité que Jésus-Christ échappe à l'unicité d'une représentation adéquate, c'est d'abord parce qu'il est le Seigneur. Aussi bien est-ce à l'origine même du Nouveau Testament qu'apparaît cette irréductible et nécessaire pluralité des représentations de Jésus-Christ.

D'autre part, c'est aussi parce qu'il s'agit vraiment de nous, parce que Dieu se fait vraiment « Dieu-avec-nous », que nos représentations de Jésus-Christ sont nécessairement soumises à la contingence, à l'historicité, à la caducité qui sont le fait de notre condition humaine, non pas d'abord parce que nous serions des pécheurs, mais parce que nous sommes des créatures, parce que nous ne sommes pas Dieu. L'historicité et la contingence sont bien moins la rançon que la condition et la garantie que c'est bien avec nous que Dieu se fait « Dieu- avec-nous ». Un registre de représentation unique, non-historique, non-contingent, non-caduque, de Dieu et de Jésus-Christ serait un registre in-humain de représentation du Dieu de Jésus-Christ et de Jésus-Christ lui-même, et donc un registre non-chrétien et même idolâtrique, car il irait contre ce qu'on appelait dans un autre contexte et en un autre temps la logique de l'Incarnation.

C'est donc à la fois à cause de ce qu'est Dieu et à cause de ce qu'est l'être humain qu'il est nécessaire, bon, digne et salutaire que les représentations de Jésus-Christ soient historiques, de par ce que cela signifie non seulement de contingence et de caducité mais de possibilité pour Dieu d'advenir dans l'ici et le maintenant de notre vie, d'être aujourd'hui notre Seigneur comme il a pu l'être hier - même si hier se l'est représenté autrement - et comme il pourra l'être demain - même si demain se le représentera autrement. Car l'Eternel n'est pas celui qui échappe aux figures du temps: il est celui qui peut être le contemporain de toutes les figures du temps.

 


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