Jésus, homme parfait ?
Jacques Pohier
1ère publication : revue « Jésus », mai 1975
19 mars 2012
Le Christ n'a pas été l'homme parfait, il ne l'est toujours pas et il ne le sera jamais, amen, alléluia !
C'est même fou, quand on y pense, tout ce qu'il n'a pas eu et n'aura jamais comme perfections ! Et pas de ces perfections trompeuses que l'espèce humaine, toujours portée sur la chose prométhéenne, passe son temps à guigner. Mais de ces bonnes perfections du bon Dieu que tous les messieurs prêtres vous disent que si vous ne les cultivez pas, race de pécheurs ! vous allez faire pleurer le petit Jésus.
Par exemple, pensez à la politique. A la bonne, bien sûr. C'est pas beau, ça, la politique ? De saint Augustin à Paul Vl, de la Cité de Dieu à Populorum progressio, c'est pas une perfection, ça ? Et si vous ne construisez pas la cité chrétienne, et si vous ne construisez pas chrétiennement la cité politique et sociale et économique, et si vous ne construisez pas chrétiennement le tiers-monde et le quart, c'est que vraiment vous n'avez rien compris à ce qu'est le bon Dieu et que vous n'entrevoyez pas le quart de la moitié du tiers de ce que doit être la perfection de l'homme selon le plan de Dieu.
Et bien, Jésus, de ce côté-là, c'était zéro. On n'aurait pas voulu de lui comme porteur de sandwichs dans un maquis de résistants juifs, ou comme troisième sous-secrétaire du sanhédrin, ou comme caporal dans la légion étrangère romaine (pour s'en tenir aux forces politiques réelles de son temps). Notez bien qu'il n'y aura pas des masses de gens dont l'influence politique aura été aussi grande à travers les siècles, à titre personnel ou surtout comme emballage pour refiler des marchandises qui n'étaient pas toujours très catholiques. Et ne me faites pas dire, puisque je ne le dis pas, que ce qu'il a dit et fait n'avait pas de « dimension politique », sinon je vais vous dire ce que je pense mais que vous n'êtes pas prêts à avaler, à savoir que ce qu'il a dit et fait avait même des déterminations politiques, et des causalités politiques et économiques et lutte des classes et tout ça.
Mais çà n'empêche pas que, côté perfection que représente pour l'humaine créature du bon Dieu l'activité politique et la visée politique, Jésus c'était pratiquement zéro. Surtout si vous le comparez au saint père le pape Grégoire Vll ou à l'abbé Camillo Torrès. Et les gens pieux qui lèvent les yeux au ciel en disant : « mais voyons, il a fait beaucoup mieux que cela, il n'avait pas besoin de faire ça ! » ces gens-là auront des mauvaises notes en philosophie et en théologie, pour la raison qui sera avancée ci-dessous : mais ils auront les circonstances atténuantes parce que, en disant qu'il avait autre chose à faire, ils prouvent ce qu'il fallait démontrer, à savoir que s'il a fait autre chose, il n'a pas fait cela, que si sa perfection est ailleurs, elle n'est pas là et que celle-là, il ne l'a pas, c.q.f.d. merci !
Autre exemple, vu que ces fortes évidences ont du mal à rentrer dans la caboche du sens commun. 1975, c'est l'année de la femme. Au moment où je vous cause, ça fait déjà des mois qu'on nous chante sur tous les tons les perfections de la femme et que rien que d'être une femme, c'est déjà une de ces perfections ! Et notre sainte mère l'Eglise en met d'autant plus un vieux coup sur la femme qu'elle fait des complexes et qu'elle se fait dire qu'elle a été misogyne, et que Eve et Marie ça faisait une drôle de paire, et tout ça. Bon.
Et bien, parmi toutes les merveilleuses perfections gue tout le monde va tresser en couronne à la mignonne statue-poupée-zig zig de la femme, eh bien Jésus, il n'en a pas eu une seule de ces perfections-là. Because que c'était pas une femme. Et çà, mes enfants, il y a pas à discuter : si vous êtes une dame, vous n'êtes pas un monsieur, et réciproquement (enfin, si on peut dire !). Ça s'appelle la différence des sexes, et c'est même une sacrée différence, au point que d'aucuns voudraient bien s'en débarrasser, en ce monde ou dans l'autre. Être un monsieur, ça permet certaines choses, ça permet de réaliser certaines perfections pas négligeables de l’homo sapiens (voir ci-joint le point de vue de Jésus sur la question). Être une dame, ça permet aussi d'en réaliser quelques-unes. Mais pas les mêmes. Et c'est tintin pour être les deux, même quand vous êtes le bon Dieu soi-même.
Jésus n'a pas été une femme « Nobody is perfect »., comme dit le philosophe américain Billy Wilder dans son immortel ouvrage « Some like it hot » (aye, aye, aye, elle est morte, la Marilyn !) Mêmes mauvaises notes en philosophie et en théologie, et mêmes circonstances atténuantes, pour les gens pieux qui disent : « mais enfin, il ne pouvait pas tout faire ! » C'est précisément ce que je vous dis : il n'a pas tout fait, il n'a pas été tout l'homme (il y avait déjà 50 % de chute au départ, vu que c'était un monsieur et pas une dame), il n'a pas été l'homme parfait.
On pourrait même faire une litanie de ce que Jésus n'a pas été, côté perfections brevetées, garanties, estampillées et tout : Einstein, Béatrice (celle de Dante}, Picasso, la rempailleuse de chaises (qui me donne toujours envie d'en casser une sur la tête à Péguy), Mozart, Florence Nightingale, Eddy Merckx, Greta Garbo, le type qui a inventé la roue, la madame aux quinze enfants à qui le président de la République donne 1000 balles et le prix Cognacq-Jay, etc. Même sa sainte femme de mère, la vierge Marie, Jésus ne l'a pas été : ça vous donne une idée de ce qui lui a manqué comme perfections !
Comme vous allez encore me dire qu'il a été quelque chose de bien mieux, et que ça remplace tout le reste, et que même c'est bien mieux ça tout seul, et que par conséquent il a été l'homme parfait, il faut que je vous montre rapidement en quoi de tels propos sont philosophiquement nuls et religieusement blasphématoires pour la belle créature humaine du bon Dieu, et donc pour la création du bon Dieu, et donc pour le bon Dieu lui-même, et par conséquent pour Jésus et sa perfection.
Pour éviter des horreurs pareilles, il suffit de penser à Beethoven au moment où il a envie d'une bonne portion d'œufs brouillés parce qu'il va s'attaquer aux chœurs de la IXe ; ça va être un gros morceau, du coup il sent un petit creux, et il lui faut ses œufs brouillés toute symphonie cessante. Eh bien le Beethoven, il a beau avoir toute la perfection symphonistique que vous voudrez, la perfection musicochose a beau avoir toute la supériorité que vous voudrez sur la perfection (ô combien grande, pourtant !) des œufs brouillés bien faits, s'il ne sait pas faire les œufs brouillés et s'il n'a pas ces autres perfections que sont le charme ou le gros portefeuille qui lui vaudraient la mignonne capable de lui concocter ça vite fait bien fait, eh bien il est coincé le Beethoven. Et nous avec, parce qu'il y aura pas de final à la IXe et qu'il faudra nous contenter des trois premiers mouvements. Une perfection ne remplace pas l'autre. Et la plus grande perfection du monde ne remplace pas la moindre petite perfection de rien du tout. Et même le bon Dieu, qui est plus que parfait et tout, pour les œufs brouillés ou pour les chœurs de la IXe, il vaut mieux vous adresser à la maison d'en face parce que, sur ces points-là, il est pas bon à grand-chose le bon Dieu.
Donc, non seulement c'est faux cette idée qu'une perfection, même celle du bon Dieu, peut en remplacer une autre. Mais en plus, ça fend le cœur. Parce que le bon Dieu, il a envie que sa bonne créature de création, elle accouche de toutes les perfections dont elle est capable. Non seulement il a envie que tout ça, ça fasse des petits et que chaque perfection croisse et se multiplie, mais il a envie que sa bonne créature humaine, elle en invente des perfections : il a dû trouver ça formidable, le jour où un génie inconnu s'est aperçu que les œufs, ça pouvait servir non seulement à faire des poules mais aussi à faire des œufs brouillés. Et les chœurs de la IXe, vous pensez s'il aime ça. Et tout, et tout. Et c'est pas fini. Alors quand on dit qu’une perfection en remplace une autre, on lui fait de la peine au bon Dieu : il y a de quoi lui donner envie de rentrer dans son coin et de reprendre ses billes, parce que vraiment dans ces conditions c'est plus très marrant d'être le Créateur.
Et si vous croyez qu'avec son Jésus de fils, c'est pas pareil parce que Jésus, il est tellement parfait que ça remplace tout, et si vous croyez obtenir une augmentation uniquement en faisant mousser le petit, et bien non seulement vous êtes à côté de la plaque, mais vous lui faites encore de la peine au bon Dieu. Parce que si son fiston c'était tout pour lui et ça lui suffisait, il se serait arrêté là et il se la serait coulée douce avec sa merveille de fils. Mais qu'est-ce que vous faites de la Trinité, de la Création, de l'Incarnation, du Salut, et de tous ces machins que vous récitez dans le Credo ? Ça veut dire quelque chose, ou ça veut rien dire ? Déjà, il paraît que d'être ensemble, le Père et le Fils, ça leur suffit pas : ils sont trois. Et puis, d'être dieu ces trois-là, faut croire que ça ne les empêche pas d'avoir envie qu'il y ait autre chose qu'eux : et c'est la création. Et que ça les intéresse d'être là-dedans: et c'est l'incarnation. Et que vous, ça les intéresse : oui, vous ! (et pourtant !) toi, moi, les autres : et c'est le salut. Une vraie famille, quoi !
Et vous allez dire au bon Dieu que Jésus, ça lui suffit ? Mais c'est du blasphème, ça ! Et vous allez dire que Jésus - d'accord, il est le Seigneur, le Sauveur, le Fils de Dieu et tout - vous allez dire que Jésus c'est tellement parfait que ça remplace le reste et que Dieu il a besoin de rien d'autre et que vous ça vous suffit, que vous n'avez besoin de rien d'autre vu que c'est tellement parfait et que ça remplace tout le reste ? Eh bien vous n'êtes pas dégonflés ! Jésus lui-même, qui avait pourtant pas peur de se pousser et de dire, par exemple, qu'à côté de lui, Abraham et Moïse et la reine de Saba, c'étaient des pas grand-chose, et que lui et Dieu c'était tout comme, jamais il a osé dire des trucs pareils à son Père : il était trop bien informé. Et ses apôtres, qui n'ont jamais hésité à se tromper dans les grandes largeurs, et le premier saint père le pape, Simon-Pierre, qui n'a jamais hésité à être faillible, ils ont jamais osé dire des choses pareilles à Jésus, vu que, pour de pareilles horreurs blasphématoires, il te vous les aurait changés ric-rac en figuier desséché ou en femme de Lot.
De telle sorte que, pour parler comme dans les vieux livres, c'est pas seulement côté perfections « naturelles » que Jésus n'est pas l'homme parfait (cf. ci-dessus Greta Garbo, Einstein, Eddy Merckx, les chœurs de la IXe et les œufs brouillés), mais c'est aussi côté perfections « surnaturelles ». Ah oui, ça, il était Dieu ; en tout cas, c'est ce que je crois, moi qui suis un bon catholique romain, et je vous expliquerai ça dans le prochain numéro : il était le Fils de Dieu fait homme. Il l'est toujours, d'ailleurs. Mais ça n'empêche qu'il n'est pas toute l'Incarnation, ni toute la grâce, ni tout ça. Parce que, encore une fois s'il avait été tout, y aurait pas de raisons pour que ça continue. Mais il fallait que ça croisse et que ça se multiplie.
Attention, faudrait pas vous tromper : Jésus-Christ, le bon Dieu le trouve formidable. Même qu'il ne s'en lasse pas (moi non plus, d'ailleurs). Mais ça ne lui suffit pas : il lui faut Pierre, Paul, André, Jacques, Marie-Madeleine, Marthe, Marie, et tous les saints, et tous les pas saints comme vous et moi. Parce que nous sommes quelque chose que Jésus n'est pas : c'est ontologique, mathématique, théologique, métaphysique, hyperréaliste. Et le bon Dieu, c'est un gourmand : Il lui faut tout !
Et ne me faites pas des objections sur le mode rabbinique en allant chercher (et en caviardant !] des textes de saint Paul pour me dire que le Christ il est tout, qu'il est tout le corps puisqu'il est la tête, etc., etc., parce que, pour vous apprendre à lire et à penser, je vous dirai que vous, vous êtes les pieds. Et que si le Christ est la tête, il n'est pas les pieds. Et qu'il suffit d'avoir été fantassin, ou d'avoir dansé avec une jolie qui vous plante ses talons aiguilles dans les métatarses pour savoir qu'une tête sans pieds ou avec des pieds qui marchent mal, c'est pas le rêve, même si la tête est mignonne, même si elle est parfaite.
Voilà, je m'arrête parce qu'il n'y a plus de place pour écrire. De toutes façons, si vous n'avez pas encore compris, ça ne sert à rien que je recommence : méditez jour et nuit ce qui précède, ça finira pas rentrer. Moi j’ai tout juste la place pour le feu d'artifice de la fin : si Jésus-Christ avait été l'homme parfait, il n'y aurait plus d'avenir pour lui, parce que ça serait bouclé. Or, il a de l'avenir. S'il avait été l'homme parfait – « naturel » et « surnaturel », il n'y aurait plus d'avenir pour l'homme, pour l'humaine créature du bon Dieu et pour l'humaine filiation du bon Dieu. Or, l'homme a de l'avenir. Et Dieu aussi.
Alors, en avant pour la fiesta. Moi, pour commencer, je vais aller me faire faire des œufs brouillés par une dame qui est quasiment la championne du monde des œufs brouillés. Parce que tout ça n'a l'air de rien, mais ça mène assez loin. Et je ne voudrais pas caler en route.