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Spiritualité

 

Prêcher sur la montagne

ou souper avec les putains ?



Jacques Pohier

 

 

16 juin 2013

Il est rare que les professeurs de morale ou les responsables de la formation morale soient condamnés à mort pour cause d'immoralité par les autorités civiles ou religieuses de leur époque. Bien plus souvent, ils sont au contraire plus ou moins consciemment les auxiliaires des responsables ou des intérêts des différents « ordres », lesquels responsables n'hésiteraient pas, comme Napoléon, à inventer Dieu s'il n'existait pas, tant il est utile pour maintenir le bon peuple dans le droit chemin. Fort heureusement, ce qu'il y a dans la morale - quand il y en a - d'invention de l'homme et d'invention pour l'homme, n'est pas le fait des professeurs ou des pédagogues patentés en morale, mais le fait d'hommes qui, pour être les génies qu'ils ont été en humanité, en moralité, en sainteté, les génies de l'humain et du divin, ont dû se situer au-delà de ce que notre sagesse commune est obligée d'enfermer dans des paradoxes ou des contradictions qu'elle ne peut dépasser, tout en honorant souvent fort mal l'un quelconque des deux termes dont elle prétend qu'ils sont contradictoires. Mais elle fait payer fort cher d'échapper à ces dilemmes avec lesquels elle balise les voies communes. Et si elle rétribue les clercs et professeurs de morale qui s'inclinent devant ses exigences, elle tue les Socrate, les Jésus de Nazareth, et quelques autres en d'autres cultures et d'autres temps.

Quand les chrétiens se demandent ce que pouvait avoir d'original la formation morale chrétienne, ils ne doivent pas oublier que Jésus ne fut pas le seul à être condamné pour blasphème et immoralité par les autorités religieuses et civiles de son temps : d'autres que lui ont dû donner leur vie pour que germe ce dont ils étaient porteurs. Mais les chrétiens peuvent être assurés que leur façon de contribuer à la formation morale ne saurait être qualifiée de chrétienne s'ils ne se comportent pas de façon aussi socialement et religieusement scandaleuse que le fit Jésus d'une part en soupant avec les putains, d'autre part en prêchant sur la montagne - ce qui fut encore plus scandaleux en ces jours-là -, et enfin en faisant l'une et l'autre chose pour une seule et identique raison, laquelle raison est - aujourd'hui comme hier et demain - encore plus scandaleuse que l'une et l'autre chose.

 

 

I

FORMER A LA MORALE EN PRÊCHANT SUR LA MONTAGNE

 

Si Jésus n'a sans doute pas prononcé le Sermon sur la montagne, qui est vraisemblablement une collection postérieure d'enseignements dont une bonne partie remonte à Jésus lui-même, Jésus a enseigné la morale. Après vingt siècles de christianisme, nous avons bien du mal à réaliser combien cet enseignement était à la fois blasphématoire et immoral, et ceci aussi bien quant à son fond qu'à sa forme. Dans sa forme : « Vous avez appris qu'il a été dit aux Anciens... Et moi, je vous le dis : ... » (Mt 5,21-22 et autres.) Dans son fond : ce que Jésus présente en s'arrogeant une autorité aussi inouïe, ce sont tout bonnement des modifications de la Loi, et dans le cas particulier des modifications de la morale. L'audace de la forme et l'audace du fond sont une seule et même audace. En effet, on ne possède aucun parallèle dans le judaïsme antique à ces formules antithétiques de Jésus : aucun docteur de la loi, aucun scribe, aucun rabbin, aucun Maître de justice n'avait osé dire, après avoir présenté ce qu'était la Loi (« Vous avez appris qu'il a été dit aux Anciens... ») ; « Et moi je vous le dis... », car personne n'avait osé, quant au fond, faire ce que fait Jésus : toucher à la Loi.

Plus déroutant encore : Jésus ne touche pas à la Loi toujours de la même façon. S'il l'avait toujours corrigée dans un sens plus large, il aurait pu passer pour un laxiste et un impie, et être facilement écarté comme tel. S'il l'avait toujours corrigée dans un sens plus sévère, il aurait pu passer pour un fanatique, et être non moins facilement écarté comme tel. Mais il modifie la Torah tantôt dans un sens plus sévère et tantôt dans un sens plus large. A vrai dire, le simple fait de toucher à la Torah suffisait à faire de lui un blasphémateur immoral. Tantôt il la radicalise : sur le « tu ne tueras pas » (Mt 5, 21), sur la définition de l'adultère (Mt 5, 27). Tantôt il la critique, en faisant un tri dans ce qu'elle disait, retenant certains éléments mais en abandonnant d'autres que la Torah associait pourtant toujours aux premiers (par exemple à propos de la vengeance eschatologique contre les païens en Mt 11, 5-6 et Lc 4, 16-30). Tantôt, il abroge la Torah : sur le divorce (Mt 5, 3l-32), sur le serment (5, 33-37), sur le talion (5, 38-42).

Le Sermon sur la montagne est un tissu de violations de la Loi, et donc de la morale. Ce que tout bon juif pouvait penser de cela est bien énoncé par la proposition tannaïtique : « Même de quelqu'un qui dit seulement : (toute) la Torah est de Dieu, à l'exception de tel ou tel verset prononcé non par Dieu, mais par Moïse de ses propres lèvre', on peut dire qu'il a méprisé la parole de Yahwé. » En fait, le plus immoral et le plus blasphématoire en Jésus, c'est sa prétention à être lui-même l'accomplissement de la Loi : il ne vient pas l'abolir mais l'accomplir (Mt 5, 17). C'est blasphématoire, car c'est se faire l'égal de Dieu, et c'est immoral, car c'est se mettre au-dessus de la Loi non pas en lui échappant mais en s'en faisant l'auteur. Il fallait que cet homme meure. Il en est mort.

On doit seulement se demander s'il n'en est pas trop mort : ce que Jésus a fait, en matière de révolution morale, n'est-il pas définitivement mort avec lui ? Et ce qui serait ressuscité avec lui, ce serait seulement une nouvelle Torah, désormais éternellement figée, fixée au-dessus de l'histoire, comme Jésus ressuscité serait figé, Christ et Seigneur, au-delà de l'histoire en attendant que celle-ci se dissolve dans sa parousie. L'histoire de la morale chrétienne consisterait alors à commenter, à discuter, à éclaircir, à interpréter cette Loi nouvelle, ce Nouveau Testament, cette nouvelle morale. Ce serait la fonction de tous les magistères. Mais d'une part, c'est oublier que Jésus a bien plus radicalement contesté le magistère qui commentait la Torah : la halakah, d'une façon qui - comme son attitude à l'égard de la Torah – n’a aucun parallèle dans le judaïsme antique.

Surtout, c'est oublier qu'être disciple de Jésus ne consiste pas à le répéter mais à l'imiter. Il ne s'agit pas de refaire Jésus, de le reproduire, mais il s'agit de faire la même chose que lui. Faire chrétiennement de la morale aujourd'hui, former chrétiennement aujourd'hui en matière de morale, ce n'est pas transmettre, avec toutes les vénérations de l'adoration, toutes les exactitudes de la reconstitution historique et toutes les précautions de la tradition, la momie embaumée de la révolution morale opérée par Jésus. C'est faire dans notre monde ce qu’il a fait dans le sien. Mais c'est aussi faire dans notre monde religieux, dans le monde de notre religion, ce qu'il a fait dans le siens. En matière de morale, ce qu'on pourrait appeler la crédibilité de la foi chrétienne - en tant que chrétienne - ne lui vient pas de la conformité de bon aloi que la morale chrétienne entretiendrait avec les ordres culturels, socio-économiques, politiques, et même religieux. La crédibilité de la foi chrétienne en matière de morale, le fait qu'elle est vraiment chrétienne c'est-à-dire qu'elle vit de l'Esprit qui était celui de Jésus et que Jésus lui a donné, c'est qu'elle est conforme (et cette conformité-là est toujours de mauvais aloi) à ce que Jésus a dit et fait, et qu’elle fait dans son monde ce que Jésus a fait dans le sien.

 

II

FORMER A LA MORALE EN SOUPANT AVEC LES PUTAINS

 

A vrai dire, c'est chez un pharisien que Jésus soupait ce soir-là, et peut-être n'était-ce pas un souper mais un déjeuner. Le texte (Lc 7, 36 et sq.). ne dit pas que la femme était du repas. Mais « elle avait appris qu'il était à table dans la maison du pharisien. Apportant un flacon de parfum en albâtre et se plaçant par derrière, tout en pleurs, au pieds de Jésus, elle se mit à baigner ses pieds de larmes ; elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux du parfum. » L'accusation maintes fois portée contre Jésus ne fut pas de souper avec les putains mais de manger avec les pécheurs. Mais quelqu’un peut difficilement-imaginer au XXe siècle l'immoralité, religieuse et civile, qu'il y avait alors pour un juif de bonne moralité à manger avec les pécheurs. Dire aujourd'hui que Jésus a mangé avec les pécheurs, c'est édulcorer ce qui est en cause, à quoi je rends la virulence qui convient en disant : souper avec les putains, et en écartant volontairement le mot plus pudique de prostituée.

Un même décalage est à corriger à propos de diverses catégories de gens à qui Jésus s'est spécialement adressé : les lépreux, les boiteux, les aveugles, les muets, les sourds, etc. Notre piété chrétienne en fait les. symboles respectables et méritants de vicissitudes plus ou moins spirituelles. Or, du temps de Jésus, ces gens étaient des exclus, rejetés plus ou moins aux marges civiles et religieuses de la communauté, parce que leur mal physique était plus ou moins explicitement rattaché à un mal moral qui leur valait une aura de suspicion : quelqu'un de bonne moralité s'écartait d'eux et se contentait de leur faire l'aumône. A fortiori en allait-il de même pour ceux dont la profession paraissait si louche qu'ils étaient souvent désignés sans autre précision par l'appellation de « pécheurs », ou que leur nom vient toujours former avec le mot de pécheur comme une litanie, dans les Evangiles comme dans les textes du judaïsme de l'époque : « publicains et pécheurs », « publicains et prostituées », « rapaces, injustes, adultères, publicains », « percepteurs d'impôts, brigands, changeurs, publicains », etc. Après avoir soigneusement rappelé quels types d'exclusives religieuses, civiles et morales étaient prévues pour ces différentes catégories, J. Jeremias conclut : « On peut donc dire en résumé que l'entourage de Jésus comportait en premier lieu ceux qui étaient victimes du dédain de la masse..., les gens incultes, ignorants, auxquels leur ignorance religieuse et leur conduite morale (souligné par Jeremias) interdisaient, selon les sentiments d'alors, l'accès au salut. »

En se comportant avec tous ces gens de telle sorte qu'il lui fut si souvent reproché de « manger avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs » (Mt 9, 11), d'être « un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs » (Mt 11, 19), de « faire bon accueil (chez lui) aux pécheurs et manger avec eux » (Lc 15, 2), et en rétorquant aux Pharisiens : « En vérité, je vous le dis, collecteurs d'impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu » (Mt 21,31), Jésus ne se soucie certes pas d'abord de morale, car c'est avant tout d'une révélation sur Dieu qu'il s'agit. Il s'agit pour lui de montrer qui est son Dieu, et qu'il n'est pas tel que sa manifestation et sa rencontre soient soumises aux restrictions et aux exclusives qui faisaient que, selon les docteurs et les prêtres d'alors comme de toujours ces gens n'avaient pas droit à Dieu sous prétexte de leur conduite morale ou de leur ignorance religieuse. Mais s'il ne s'agit pas d'abord de morale, il s'agit aussi de morale, et même de formation morale. De même, quand, dans la parabole du bon Samaritain, Jésus substitue un Samaritain au troisième terme de la triade juive classique : un prêtre, un lévite, un Israélien, il s'agit d'abord d'une révélation sur Dieu, puisque c'est d'abord à propos de Dieu que Juifs et Samaritains étaient divisés. Là encore, il s'agit de dire qui est Dieu. Et le scandale était le même qu'à dire à une Samaritaine que Dieu était tel qu'il n'était pas soumis à de tels clivages : « Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père... (et) où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père » (Jn 4, 21. 23). Mais s'il ne s'agit pas d'abord de morale, il s'agit aussi de morale, et même de formation morale. Car dire ceci et faire ainsi, c'est dire ce qu'il convient de faire pour que vive la vie qu'il s'agit de faire vivre parce qu'elle est la vie de Dieu lui-même donnée en partage à l'homme, la vie dont le Dieu Vivant veut faire vivre l'homme et qu'il veut partager avec lui.

S'il s'agit là de morale et de formation morale, ce n'.est pas parce que Jésus y signifierait que l'adultère, le vol, l'oppression des pauvres, l’ignorance de la Loi sont choses bonnes ou indifférentes à Dieu : il s'est au contraire maintes fois exprimé sur ces sujets avec une sévérité supérieure à celle de ceux qu'il critiquait et qui le critiquaient. Mais c'est parce que ce qu'il y a à faire pour que Dieu soit Dieu au milieu des hommes et pour que son Royaume advienne, n'est pas d'abord de renforcer le mur au-delà duquel on rejette le pécheur et qui sert à l'enfermer dans son propre état. Avant même et plus .encore que de libérer le pécheur de son péché, il s'agit d'abord de le libérer de l'esclavage que constitue le jugement que lui-même et sa société portent sur son état.

Nous approchons ici de ce qui est à la fois le plus scandaleux et le plus spécifique de la révolution opérée par Jésus en matière de morale. Mais avant d'y venir, il convient de noter, comme à propos du Sermon sur la montagne, que faire de la morale aujourd'hui, que former à la morale aujourd'hui, ne peut se faire de façon qui mérite d'être appelée chrétienne et d'être référée à la personne qu'a été Jésus, que si quelque chose est fait qui soit dans notre monde civil, social et religieux d'au- jourd'hui, ce qu'a été l'extraordinaire, l'invraisemblable transgression morale par Jésus des catégories civiles, sociales et religieuses qui servaient à dire qui avait droit à Dieu et qui n'y avait pas droit parce qu'elles servaient à dire qui était bon et qui était mauvais.

En matière de morale, la crédibilité de la foi chrétienne - en tant que chrétienne - ne lui vient pas d'abord de sa conformité aux catégories qu'établissent les ordres sociaux, politiques, économiques et même religieux, pour dire qui est bon et qui ne l'est pas, qui a droit à la récompense que mérite la vertu et à la punition que mérite le vice, mais de sa conformité aux conditions dans lesquelles Jésus a transgressé les catégories de ce genre existant dans sa société, afin de pouvoir dire qui était son Dieu et le bon droit qui est le sien de faire grâce à ceux qu'on prétend écarter de lui. Ici encore, il ne s'agit pas de répéter ce qu'a fait Jésus, mais de l'imiter. Les clivages engendrés par nos sociétés, nos systèmes économiques, culturels, moraux et religieux, ne sont pas les mêmes que ceux de son temps. Mais il nous revient, si nous nous prétendons chrétiens, de faire par rapport à nos clivages ce qu'il a fait par rapport aux siens. Sinon, nous pourrons répéter indéfiniment que Jésus a pu, de son temps, répondre aux envoyés de Jean-Baptiste pour lui dire ce qu'il faisait : « Les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 5). Mais nous n'aurons rien annoncé à ceux que notre société traite en aveugles ou qu'elle rend tels, à ceux qu'elle traite en boiteux ou qu'elle rend tels, à ceux qu'elle traite en pauvres ou qu'elle fait pauvres, en morts ou dont elle fait des morts. Oh, certes ! nous n'aurons fait trébucher personne, trébucher aucun ordre établi ou aucun désordre établi. Mais pourquoi Jésus terminait-il son message à Jean-Baptiste en souhaitant : « et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! » ?

 

 

III

DIEU N'EST PAS UNE RÉCOMPENSE À LA VERTU

 

Mais, en matière de ce que son milieu a ressenti non pas comme une formation morale mais comme une déformation morale, Jésus a fait pis... ou mieux ! Il a traité le péché et le pécheur de façon exactement contraire à celle qu'exige ce qu'on appelle couramment la morale. Tout système raisonnable, toute pédagogie raisonnable en matière de morale aurait traité Zachée, la femme adultère, la prostituée qui baisait ses pieds, etc. de tout autre façon. Constatant l’immoralité dans laquelle vivaient tous ces gens, toute pédagogie morale avisée commence par leur dire : Dieu est un Dieu d'une infinie miséricorde, venu pour sauver ce qui est perdu (jusque-là, Jésus est sur la bonne voie), son plus grand désir est que vous puissiez revenir à lui ; à cette fin et pour pouvoir répondre à un si grand amour, vous devez commencer par chasser l'immoralité de votre vie et tout remettre en conformité avec l'ordre moral. Alors, Dieu pourra vous rencontrer de nouveau. Bref, si Jésus s'était comporté selon les lois normales de la formation morale habituelle, il aurait dit à Zachée : « Zachée, descends vite : il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison (jusque-là, Jésus est sur la bonne voie : Lc 19,6) ; mais puisque tu as escroqué tant de gens et volé tant de pauvres, commence par leur rendre ce que tu leur as pris. Et ensuite, je pourrai venir chez toi comme j'en ai envie. »

De même, normalement Jésus aurait dû dire à la femme adultère : « Je te condamne, parce que l'adultère est condamnable et que, personnellement, je le condamne encore plus sévèrement que la loi de Moïse. Mais si tu me promets de ne plus pécher, si tu remets ta vie dans l'ordre exigé par la morale, alors je te pardonnerai. » De même, avant de laisser cette pécheresse lui embrasser les pieds, les enduire de parfum et les essuyer avec ses cheveux, il aurait dû lui demander des comptes et obtenir d'elle qu'elle remette sa vie en ordre.

Or, comme on sait, Jésus ne s'y est pas du tout pris de cette façon-là. I1 n'a rien demandé à cette femme, dont la présence aurait beaucoup moins choqué si e1le avait été une pécheresse repentie, et rien dans le texte ne dit qu'elle avait cessé le commerce de ses charmes ou qu'elle avait commencé par exprimer à Jésus son intention de le faire. Tout dit au contraire qu'on continue de la considérer comme une pécheresse en activité. La femme adultère n'a exprimé aucun désir de s'amender ou aucun repentir, non plus que Zachée. Et Jésus ne le leur a pas demandé.

Ceci est incroyable. Aussi, personne ne veut le croire. Et l'on réintroduit spontanément dans la « leçon morale » qu'on tire de ces textes la pédagogie habituelle et normale, celle qui respecte l'ordre des choses : le pécheur n'a droit au pardon, n'a droit à Dieu que s'il commence par exprimer sa contrition, que s'il est d'abord puni ou s'il se punit lui-même, ou qu'en tout cas s'il fait pénitence. C'est la pénitence opérée par le pécheur qui rend possible le pardon et la nouvelle rencontre avec Dieu.

Or, Jésus a toujours opéré de façon exactement inverse : il réalise lui-même la nouvelle rencontre, sans poser de condition préalable. Il rétablit la relation avec celui, avec celle qui était exclue, non pas en leur disant qu'ils ne sont pas pécheurs ou que cela n'a pas d'importance, mais en leur disant qui est Dieu du simple fait d'aller vers eux. La pénitence, ou l'appel à la pénitence, vient alors comme une conséquence de la rencontre rétablie, elle est un fruit de la rencontre rétablie, un fruit de ce dont Jésus a eu l'entière initiative : c'est après, et non avant, que Zachée donne la moitié de ses biens aux pauvres et rend le quadruple de ce qu'il a extorqué. C'est après lui avoir dit : « Je ne te condamne pas », que Jésus dit à la femme adultère : « Va et ne pèche plus » (Jn 8, l1), au lieu de lui dire avant : « Je te condamne, mais si tu es décidée à ne plus pécher, je ne te condamne plus, va ! » Le schéma n'est pas :
a) le pécheur dit qui il est en confessant son péché,
b) il fait pénitence,
c) en conséquence, Dieu peut de nouveau être Dieu avec lui,
mais le schéma est exactement le contraire :
a) Jésus dit qui est Dieu, montre comment Dieu est Dieu avec cette femme, avec cet homme,
b) le pécheur se retrouve du coup avec Dieu,
c) le pécheur confesse son péché et fait pénitence.
C'est la manifestation de la façon dont Dieu est amour qui engendre la conversion, et non pas la conversion qui permet à Dieu de donner libre cours à son amour.

C'est là le contraire, exactement le contraire de la façon dont nos morales, dont nos sociétés, dont nos religions, mais aussi dont nos réactions psychiques personnelles - conscientes ou non - croient devoir traiter la culpabilité. La formation morale faite par Jésus ne consiste pas à d'abord manifester ce qu'est le mal du péché et ce que serait le bien de la vertu, elle commence par manifester qui est Dieu. Sans condition préalable. Le Dieu de Jésus Christ n'est pas une récompense que la religion serait chargée d'accorder aux vertueux et de refuser aux pécheurs. Si le christianisme se veut une religion chrétienne, donc imitant ce qu'a fait Jésus, il doit traiter la femme adultère, la prostituée, le publicain, comme Jésus les a traités, et non pas comme les traitent spontanément les divers systèmes civils, sociaux, moraux, et même religieux. Le Dieu de Jésus Christ n'est pas une récompense pour le pécheur repenti. C'est au contraire le pécheur repenti qui semble être une récompense pour Dieu, si l’on en croit tant de paraboles.

 

 

.

 

 

On s'est souvent interrogé ces dernières années sur ce que la morale chrétienne pourrait avoir de spécifique ; on s'interrogeait du même coup sur ce que la formation morale chrétienne pouvait avoir de spécifique. On craignait d'autant plus de voir se diluer la spécificité du christianisme que certaines valeurs morales originellement spécifiques du christianisme sont désormais devenues des valeurs sinon mises en œuvre par tous, en tout cas reconnues par tous, chrétiens ou non, croyants ou non. Devant cette dilution, ou plutôt cette universalisation des valeurs morales chrétiennes, on a voulu réagir en insistant sur ce que la théologie pastorale française appelait ces dernières années : l'exigence évangélique. En somme, au milieu de diverses morales non chrétiennes professant les mêmes valeurs que le christianisme, l'originalité de celui-ci aurait été d'être plus exigeant. Pour prendre une comparaison sportive, le christianisme placerait plus haut la barre, et il faudrait être, ou en tout cas vouloir être champion de saut en hauteur ès moralité, pour être chrétien. La chose n'est pas à exclure, et le Sermon sur la montagne place très haut la barre.

Mais on peut se demander pourquoi on a si peu cherché la spécificité de la morale chrétienne, et par conséquent de la formation morale chrétienne, dans des attitudes qui sont pourtant tout aussi spécifiques de ce que fut Jésus, et devraient par conséquent être tout aussi spécifiques du christianisme : souper avec les putains, et ne pas faire de Dieu une récompense pour les justes mais faire de ce qui était perdu une récompense pour Dieu.

 


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