Article paru dans le revue Dialogue, N° 104, 2e trimestre 1989
Jacques Pohier
28 novembre 2019
Sous ce titre « Dieu est-il encore père ? », il sera question des représentations que l’on se fait de Dieu. Ni élaboration théorique ni analyse clinique, cet exposé se propose, simplement, de livrer quelques jalons à votre réflexion.
Pour faciliter mon propos, je ferai comme si jusqu’il y a environ une cinquantaine d'années, en France, dans le contexte des religions chrétiennes qui ont façonné la culture et les mentalités, Dieu était considéré comme Père par tout le monde, aussi bien par les incroyants que par les croyants.
Pour ceux-ci, les représentations étaient claires : Dieu le Père, Jésus-Christ fils de Dieu ; tous les chrétiens étaient enfants de Dieu, avec tout ce que cela suppose de jeux d'amour et de haine, d'obéissance et de révolte, mais aussi avec tout ce que cela ouvre comme possibilités de définition de soi-même et de sa propre identité ; en effet si Dieu était nommé Père, c’était aussi pour que les êtres humains puissent se dire enfants de Dieu. Dieu était nommé Père parce qu'on trouvait son identité à se désigner soi-même comme fils ou fille d’un tel Père. Ce n’était pas l'aspect le moins important de la paternité de Dieu dans ce type de foi.
Mais les incroyants eux aussi se représentaient Dieu comme un Père. La célèbre expression « s'il y avait un Bon Dieu, tout cela n'arriverait pas » en témoigne parmi d'autres. Parmi ces incroyants, nombreux étaient ceux qui avaient « perdu la foi » à cause du problème du mal et de la souffrance : Dieu s'avérant ne pas remplir les fonctions qui sont censées être celles d'un bon Père, ils cessaient de croire en lui, ce qui sous-entendait que c’est dans la mesure où il n’y a pas de bon Père qu’il n'y pas de Dieu. C’est à ce titre qu'ils le récusaient. Certains le rejetaient également comme principe de filiation identificatrice, refusant de trouver leur identité à se définir comme étant fils ou filles de Dieu, car ce n’était par par ces filiations là qu'ils voulaient trouver leur identité. Donc il existait, me semble-t-il, une certaine unanimité pour se représenter Dieu sous la figure d’un Père, que ce soit pour y croire ou pour le récuser.
Mais depuis la seconde guerre mondiale, au moins dans un pays comme la France à laquelle je limiterai principalement mon propos, cette représentation de Dieu comme Père a beaucoup évolué, et elle a changé en premier lieu pour les croyants eux-mêmes. Je parlerai donc ici de la représentation de Dieu comme Père du point de vue des pratiquants réguliers, les considérant à tort ou à raison comme plus significatifs que les non pratiquants ou les non croyants. Il faut cependant observer que, pour définir ce qu’est un pratiquant régulier, les sociologues catholiques ont été obligés de réviser leurs critères à la baisse. Il y a 20 ans on appelait pratiquant régulier quelqu'un qui allait à la messe tous les dimanches, maintenant on désigne par ce nom une personne qui va à la messe au moins une fois par mois. De ces changements dans les représentations de Dieu comme Père, je vais essayer de donner un certain nombre de signes.
Dieu n‘édicte plus la loi en matière de sexualité
Le premier point qui me semble avoir beaucoup changé est celui qui ressort de la question suivante : Dieu est-il encore Père à partir du moment où on ne le considère plus comme celui qui édicte la loi en matière de sexualité, ou celui à l'égard de qui on se sent coupable en matière de sexualité ? Bien que la culpabilité sexuelle ne soit peut-être pas le fin mot en matière de psychanalyse ni en matière de christianisme, elle n’en garde pas moins certaine importance. Ce qui est très nouveau depuis vingt-cinq ans, c’est que les comportements sexuels des pratiquants réguliers n’ont plus guère de rapports avec ce qu’édicte la hiérarchie religieuse, comme le démontrent toutes les études effectuées à ce sujet, et comme la hiérarchie elle-même est la première à en être consciente. Et ces pratiquants réguliers n’en ressentent pas une culpabilité particulière. Certes je ne dis pas qu’ils sont libres de toute culpabilité car celle-ci reste qualitativement et quantitativement toujours aussi importante, mais pour eux la culpabilité s’est déplacée, et elle se joue ailleurs et autrement. Cela veut dire que les pratiquants réguliers n'éprouvent plus par rapport à leur représentation de Dieu comme Père les mêmes difficultés intérieures.
C'est ainsi qu’il y a une cinquantaine d'années, dans une messe catholique, seulement 10 % des fidèles communiaient, Aujourd’hui 90 % de ceux qui assistent à une liturgie dominicale communient. Cela ne veut pas dire que le comportement sexuel des fidèles a changé, mais cela signifie qu’ils n’éprouvent plus la même nécessité impérieuse de se confesser de leur comportement sexuel avant de communier. Ils font désormais directement affaire avec Dieu. On dira : dans ce cas-là ce n’est pas l'image de Dieu qui est en question mais seulement celle de l’Église et de « notre saint Père le pape ». Cependant, le fait que la culpabilité ne soit plus comme jadis négociée sous l’emblème privilégié de la sexualité ne peut manquer d'avoir des conséquences sur la représentation du Dieu Père que les croyants véhiculent. Si pour eux Dieu est encore Père, il ne s'agit pas du même Père que celui qui était censé édicter la loi en matière de sexualité et avec qui, pour le meilleur et pour le pire, la culpabilité s’en donnait à cœur joie.
La Providence de Dieu
Une antre figure de Dieu Père qui a changé est celle d’un Dieu pourvoyeur qui donne à ses enfants les êtres humains ce dont ils auraient besoin.
C’est à cette image de Dieu qu'on a donné de nom de providence, en l’empruntant à la philosophie stoïcienne. Aujourd’hui, cette fonction semble disparaître. Un indice en est ce que les gens du métier, laïcs ou prêtres, appellent « la crise de la prière de demande ». Naguère, cette prière de demande alimentait à longueur de vie et de liturgie l’existence des croyants, On avait toujours quelque chose à demander à Dieu. Aujourd’hui, alors que la prière d’adoration ou de louange est toujours à l’honneur, les chrétiens ne savent plus exactement quoi demander à Dieu ni s’il faut lui demander quelque chose. L'appréhension que les hommes et les femmes d’aujourd'hui ont des causalités fait que désormais, lorsqu’ils ont besoin de quelque chose, ce n'est pas forcément à Dieu qu’ils s’adressent, car ils estiment que dans la plupart des cas il y a mieux, plus direct ct plus efficace, ailleurs.
C'est donc là une des modifications les plus radicales des fonctions du Dieu Père. Ce n'est plus à lui qu’on demande de pourvoir.
Le Père tout puissant
Une troisième modification importante pour les croyants des attributs du Dieu Père concerne le Père Tout Puissant. Cette formule de base de l'image de Dieu a été remise en question depuis une trentaine d'années ; l'on a vu apparaître, dans la lignée des travaux de Dietrich Bonhoeffer, théologien protestant fusillé lors d’un des derniers complots contre Hitler, une nouvelle théologie de la puissance de Dieu, selon laquelle la seule puissance que Jésus-Christ a manifestée, ce fut sur la croix. On ne peut réduire cette théologie de la puissance de Dieu sous le signe de la croix de Jésus à l'une de ces idées bizarres qui fleurissent régulièrement en théologie, car ce qui est notable, c’est le succès qu'ont rencontré les théories de Bonhoeffer. Depuis lors il existe de nombreux courants au sein du christianisme qui cherchent la manifestation de Dieu non pas dans la figure toute-puissante de celui qui régit le ciel et la terre et à qui tout obéit, mais bien plutôt dans la figure de quelqu’un qui meurt dans l’abandon et dans l’échec. Il faut alors entendre la toute puissance de Dieu dans un tout autre sens que dans celui du traditionnel « Pantocrator ».
Certes les cliniciens et les théoriciens avisés savent que ce genre de choses se prête au retournement et que l'extrême du dénuement peut se retourner en l'extrême de l’exaltation. Certains textes du Nouveau Testament ne se privent pas de dire que parce que Jésus-Christ s’est réduit à rien dans l’obéissance, du coup il est devenu au-dessus de tous : son nom est au-dessus de tout nom et toute créature doit plier le genou devant lui. Ce retournement formidable de l’extrême anéantissement en l’extrême exaltation qui fait que soi-même on est devenu Dieu a un nom bien précis en théologie et s’appelle la kénose. On peut à juste titre le penser très pervers. Mais chez Bonhoeffer il n’est pas question de retournement : le Dieu chrétien serait un Dieu qui se manifeste sous les humbles apparences et les humbles réussites et échecs d'un homme crucifié.
Comment le Fils révèle le Père
Jésus est exalté comme le Fils de Dieu, et à la figure du Père est forcément symétrique la figure du Fils. Depuis la dernière guerre, on assiste à une très importante mutation. Traditionnellement Jésus était « le Fils » en fonction de sa relation avec « le Père » et parce qu’il révélait le Père. C'est dans sa relation avec son Père qu'il était censé révéler qui était Dieu. Cependant on observe un glissement. Prenons comme exemple comportement de Jésus avec les pécheurs de son temps. Dans l’optique traditionnelle, Jésus manifestait qui était Dieu en s'offrant lui-même en sacrifice au Dieu offensé par le péché des êtres humains, pour obtenir le rachat des êtres humains. On voit que c’est donc le comportement du Fils à l’égard de son Père qui révèle ce qu’est Dieu à l’égard du pécheur et ce que Jésus-Christ attend du pécheur. Une telle conception n’a pas disparu des horizons du christianisme, mais on observe un glissement significatif. Désormais, Jésus est considéré comme révélateur de Dieu, non pas parce qu’il s’offre en victime sacrificielle à la juste colère de son Père, mais parce qu’il va manger avec les pécheurs, ce qui de son temps était un péché et une faute religieuse et civile punie par tes tribunaux (un bon Juif ne partageait pas de repas avec les pécheurs ou les publicains). C’est désormais son comportement humain ; concret avec les hommes et les femmes de son temps qui est considéré par les croyants comme ce qui manifeste le mieux ce qu’est Dieu. Dans les deux cas, il y a manifestation de ce qu'est Dieu par Jésus, mais dans un cas la manifestation porte sur le fait que le fils en s‘immolant révèle comment Dieu est père; alors que dans l’autre, Jésus révèle ce qu'est Dieu en traitant les pécheurs avec une humanité qui est censée révéler la façon même dont Dieu serait avec les pécheurs. Cela représente un énorme glissement dans la représentation de Dieu.
La Trinité
Il faut remarquer que dans le christianisme occidental, bien que Dieu soit trinitaire, le Saint Esprit est toujours escamoté et considéré comme la cinquième roue du carrosse. En effet, les délices et les vicissitudes de la relation duelle entre le Père et le Fils sont telles qu’aucun troisième terme ne saurait être admis. C’est comme s'il importait avant tout de rester dans ce face à face où l’on trouve à la fois sa vérité, son identité, la soumission, la cruauté, la révolte, l'amour, la fusion, etc. Il existe dans le christianisme une conception de la paternité de Dieu : qui s’enferme dans cette relation duelle.
Dès lors que l'on introduit un troisième terme qui ne se présenterait pas seulement comme ce qui définirait la relation entre les deux protagonistes et procéderait de leur lien, mais comme un véritable tiers personnellement distinct du premier et du second, on peut voir se modifier substantiellement le schéma Père-Fils dont certaines formes de christianisme ont nourri avec délices toutes les identifications possibles et toutes les cruautés possibles. Ce n'est sans doute pas un hasard si certaines formes actuelles de christianisme font reparaître ce troisième terme en la personne du Saint-Esprit. De ce fait, la position du père et la position du Fils ne peuvent plus être définies par le même face à face grandiose et fascinant, et les relations du Père et du Fils n'ont peut-être plus la même importance exclusive : le Père n'est plus le tout du Fils et le Fils n’est plus le Tout du Père.
Le sexe de la représentation de Dieu
Quant au sexe de la représentation qu'on se fait de Dieu, je me rappelle ma surprise, la première fois que j’ai assisté aux États-Unis à une liturgie catholique des plus classiques et honorables, dans la ligne de Vatican II, d’entendre qu’en anglais Dieu était désigné tantôt comme « Lui » et tantôt comme « Elle » - une fois sur deux par exemple « He is good » et une fois sur deux « She is good ». Des catholiques américains ont en effet pris l'habitude d’employer alternativement le pronom masculin et le pronom féminin dans leurs liturgies ordinaires. Certains ajoutent même un troisième genre et le nomment également « lt », le pronom neutre. Personnellement cela ne m’enthousiasme guère qu’en plus d'être le Père grandiose Dieu soit aussi toutes les formes de Mère... En effet si à toutes les formes de Père on ajoute toutes les formes de Mère, cela devient si je puis dire un individu très dangereux ! Mais, même si par ailleurs on peut estimer que l’image de Dieu n’a pas à concentrer sur lui l'image de tous les attributs du Père et de tous les attributs de la Mère, il faut se rendre à l'évidence de la transformation formidable que va induire dans les représentations ce passage devenu « normal » dans des liturgies réellement révolutionnaires, hors toutes théologies féministes avancées, de « He » à « She », de « Lui » à Elle ».
Le caractère personnel de Dieu
Autre point, le caractère personnel de Dieu. Un Dieu Père est forcément un Dieu personnel, mais on assiste en France depuis la guerre à une sorte de réticence par rapport à un excès de personnalisation de Dieu. Ce n’est pas seulement une réticence par rapport à l'anthropomorphisme, mais une réticence à l’égard de la personnalisation de Dieu. Cette réticence a deux sources. La culture contemporaine a acquis un certain sens d’une transcendance que dans le langage spécialisé on appellerait « intramondaine », c'est-à-dire que la transcendance est déjà de ce monde. Dans les perspectives traditionnelles, la transcendance nous emmenait vers un autre monde que le nôtre, le monde au-dessus de notre monde, alors que maintenant s'inscrit dans la culture occidentale une conception de la transcendance qui n’exige pas que nous sortions de notre monde pour l’atteindre. Dans cette conception, personnaliser Dieu à l’excès semble nier qu’il existe déjà de la transcendance à l’intérieur de notre monde humain.
Une autre source de cette réticence est une conception supra-personnelle ou extrapersonnelle de la transcendance, qui est à relier aux séductions que diverses spiritualités orientales ou extrême-orientales exercent sur la culture occidentale contemporaine. Certains croyants, qui ressentent très vivement la valeur de telles conceptions, estiment que règne dans les formes traditionnelles du christianisme un excessif anthropomorphisme. Ils valorisent en conséquence une représentation où il n’est pas question de circonscrire la transcendance divine à ce que nous appellerions des personnes, à notre propre image. Personnaliser Dieu leur semble faire bon marché de sa transcendance, et la figure du Père leur apparaît comme une dévaluation ou une réduction de la transcendance du divin.
Cherchent-ils un Père désespérément ?
Par rapport au thème de notre colloque, la plus grosse transformation me semble être qu’aujourd’hui, pour de nombreux croyants, le vécu individuel et collectif de la foi ne consiste plus guère à chercher un Père. C'est une transformation majeure, d’autant que le message de Jésus a été d'opérer lui-même une révolution tout à fait inédite dans le judaïsme de son temps en appelant son Dieu « Abba » et en invitant ses disciples à faire de même - « Abba », c’est-à-dire un mot araméen qui signifie père, mais plus exactement se situe entre « papa » et « papy », et constitue un vocable simplement familier et familial.
Est-ce à dire qu‘ aujourd’hui les croyants qui ne cherchent plus leur Dieu du côté de la figure du Père vivent une rupture complète avec Jésus-Christ et sa révolution en matière de représentation de Dieu ? En fait, un certain nombre de chrétiens pensent que faire à propos de la représentation de Dieu une révolution aussi radicale que celle que Jésus a accomplie de son temps ne consiste pas forcément à continuer d’appeler Dieu « Abba », Père. Pour eux, la fidélité n'est pas mimétisme ou répétition ; elle consisterait plutôt, par analogie, à découvrir qu’en appelant Dieu « Père », avec le sens que cela a pris aujourd’hui, on fait peut-être dire à Jésus le contraire de ce qu'il voulait dire. Le « Dieu-Père », le « Dieu-Abba » de Jésus était une révolution, une révélation inouïe il y a vingt siècles, mais l’expression « Dieu-Père » s'est chargée de toute une série de significations qui font que désormais elle peut nous tromper sur le Dieu que Jésus a révélé et peut nous le cacher. Pour certains croyants, chercher Dieu (et pas forcément désespérément), ce n’est pas nécessairement chercher un Père.