Spiritualité
Ascèse et
mortification
Maurice
Béjart
L'Art
sacré n°1
1er trimestre
1969
transmis par le
pasteur
Jacques Gradt
10 juin 2008
Je crois que l'ascèse est une des
choses principales pour le
développement de l'être humain et que l'ascèse
est nécessaire à la construction d'un art quel qu'il
soit. L'ascèse consiste à choisir
perpétuellement l'essentiel.
C'est en ne gardant que l'essentiel et le
nécessaire que l'on trouve tout à coup les forces de la
vitalité et de la vérité.
Je crois que la mortification est
nuisible parce qu'elle a toujours un
côté de répression et qu'elle a toujours un
côté qui facilite la débauche inverse...
L'épanouissement doit être une ascèse, un
dépouillement qui n'est pas une contrainte négative
comme la mortification. Les ascètes peuvent vivre d'une
façon encore plus frugale qu'une personne qui se mortifie,
mais les ascètes le prennent comme une espèce de
décontraction totale, alors que la mortification implique
toujours l'obligation.
L'ascèse, c'est se contenter du
verre d'eau et du morceau de pain,
et c'est les savourer avec délice, parce qu'au fond vous avez
l'essence de la vie qui est l'eau et le pain et que vous n'avez pas
besoin d'autre chose. Mais si l'eau et le pain sont une
mortification, vous êtes condamnés au pain sec et
à l'eau : c'est une punition. Au fond l'ascèse,
c'est la joie, c'est une chose qu'on découvre petit à
petit.
Le corps doit être
profondément travaillé pour trouver sa
liberté. Cette liberté
est au-delà de la discipline. Pour que le corps participe
à cette joie et à cette liberté totale, il doit
passer à travers différentes étapes
purificatrices. Pour parler simplement du métier de danseur,
un danseur est un être qui a commencé entre dix et
quatorze ans à faire une série d'exercices chaque
matin, et ils les fait toute sa vie, sans aucun jour d'interruption,
tous les matins. Il s'impose une espèce de discipline au
départ, qui lui permet de trouver sa plus grande
liberté.
Finalement, quand on me dit :
« Qu'est-ce que la danse ? », je réponds :
- A l'échelon des gens qui ne savent pas, c'est se mettre
debout et faire n'importe quoi ; à l'échelon des
très bons danseurs, c'est avoir une discipline de dix ans ou
de quinze ans et faire des choses très codifiées ;
à l'échelon du véritable danseur, c'est se
mettre debout et faire n'importe quoi, mais après avoir
passé vingt ans d'ascèse... C'est retrouver l'innocence
et la liberté, mais avec un travail
préliminaire.
Le danseur idéal, ce serait un
être libéré de notre civilisation. Je crois qu'actuellement le drame de
l'époque consiste à faire croire aux gens qu'en
multipliant leurs besoins on augmente leur joie. En
réalité, on augmente alors leurs attaches... La seule
issue pour le monde actuel, c'est non la privation, je n'aime pas ce
mot-là, mais c'est la joie dans le
dépouillement.
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