A.C.T.U.E.L.
Lire et actualiser la
Bible
Roger
Parmentier
29 juin 2004
C'est à
vous !
Une parole incomparable qui a
traversé les siècles, résisté à
tant d'oppressions et de fanatismes, que rien n'a pu détruire
et qui a gardé toute sa vigueur de contestation et
d'espérance, voilà ce qui est à vous, à
nous, et qu'il faut trouver ou retrouver. Ne vous en laissez pas
priver par ceux qui l'ont accaparée, déformée,
momifiée. Retrouvez-la vous-mêmes, pour votre joie. La
parole des Évangiles, des écrits bibliques, peut
être retrouvée dans toutes ses dimensions
révolutionnaires et créatrices.
Cet essai voudrait vous y aider ; il ne
vous dispensera pas de recherches et de réalisations
personnelles.
D'où ?
Il y a quelques années nous
avions été frappés, dans un petit groupe de
chrétiens militants, par les résonances de cette
parole, convenablement dépouil-lée de sa gangue
ecclésiastique, auprès de ceux qui luttent contre les
injustices. On aurait dit qu'ils l'attendaient, alors que les usagers
des Églises paraissaient ne plus attendre grand-chose.
D'où une expérience tentée pendant la guerre
d'Algérie pour retrouver les vrais destinataires de cette
parole :
Le « bon
Samaritain » à Rodez
Nous avons proposé à
quelques correspondants locaux de journaux régionaux de
publier le fait divers que voici. Vous les reconnaîtrez
très vite.
Un accident grave s'est produit
récemment entre Millau et Rodez. Dérapant à la
nuit tombante dans des virages verglacés un conducteur s'est
grièvement blessé et n'a pu se dégager de son
véhicule.
Une voiture survient, conduite selon les uns par le pasteur de Rodez
(telle était alors ma
charge) et selon d'autres par un
prêtre voisin. Ayant vu le blessé, le chauffeur ne
s'attarde pas. Arrive une autre voiture qui s'arrête davantage
et dont le conducteur, instituteur pour les uns, syndicaliste connu
pour d'autres, examine soigneusement la situation... et s'en va.
Puis des hommes au visage basané, donnant le sentiment
d'être pourchassés, arrivent dans une troisième
voiture mal maîtrisée
(c'était l'époque
où des milliers d'Algériens étaient
internés dans le camp militaire du Larzac).
Après avoir hésité
ils s'arrêtent, réconfortent le blessé de leur
mieux, le chargent avec soin dans leur voiture et, malgré la
route dangereuse, rejoignent à vive allure la plus proche
clinique. Puis ayant vérifié que le blessé
était entre bonnes mains, ils disparaissent dans la nuit. Nous
ne manquerons pas d'informer nos lecteurs de ce que nous pourrons
apprendre sur cette étrange affaire...
Voir
Le bon Samaritain en
1603
Le bon Samaritain en
2004
Le bon Samaritain en
Angleterre
Protestations
Les lecteurs s'indignèrent,
tantôt contre ceux qui n'avaient pas assisté le
blessé, tantôt contre les journalistes coupables
d'accuser à la légère des personnes honorables.
Peu après parut un entrefilet précisant que, pour plus
de détails sur les circonstances de l'accident, il convenait
de se reporter à l'Évangile de Luc, chapitre 10
(parabole du bon Samaritain).
Il devint alors évident qu'actualiser
les récits anciens permettait de retrouver la vigueur
polémique originelle contre religieux et notables, contre tous
ceux qui ont une bonne opinion d'eux-mêmes et de leur groupe.
D'où le désir de retrouver, dans de nombreux textes, le
feu sous la cendre. Des siècles plus tard, en
interprétant les situations historiques et culturelles
changées, il devrait être possible d'être à
nouveau atteints par l'incroyable et nécessaire violence des
vieux textes, désireux d'obtenir nos
résurrections.
Formulés comme dans ce récit
d'accident, les textes nous frappent davantage de plein fouet qu'en
évoquant sacrificateurs, lévites ou samaritains dont
personne ne se soucie plus. Comment entendre maintenant les accents
contestataires d'autrefois, tellement insupportables qu'on n'a
guère supporté en effet leur auteur, leurs
auteurs ? Comment donc rendre aujourd'hui à
l'irremplaçable parole le même pouvoir d'émotion,
peut-être la même virulence ?
L'Évangile selon Delfeil
de Ton
Plus récemment on s'est
réjoui d'une formule superbe parue dans Le Nouvel Observateur sous la plume de Delfeil de Ton. Comme on aimerait
que tous apprennent à actualiser ainsi
l'Évangile ! Il raconte une histoire vraie,
récente, un déconcertant « conte de
Noël » :
Après la messe de minuit, trois prêtres s'acheminent
vers le parking pour rentrer chez eux. Ils aperçoivent alors
un gitan de vingt-cinq ans en train de voler leur voiture. Ils se
saisissent de lui (comme disent les Écritures) et... le
livrent à la police. Oui, la nuit de Noël. Pour
fêter Jésus !
Delfeil de Ton s'indigne contre ces étranges chrétiens
et proteste avec ce mot merveilleux: D'abord Jésus a
dit :
« Si on veut te
faucher ta bagnole, vérifie que tu as bien fait le
plein ! »
« Si quelqu'un prend ton manteau, ne l'empêche pas de
prendre encore ta tunique » Matthieu 5.40
On reconnaît sans peine la phrase du
Sermon sur la montagne
concernant la tunique ou le manteau.
Mais tellement plus actuelle. La phrase de Jésus n'en est que
plus choquante. Et qui sait si, formulé de la sorte,
l'Évangile n'apparaîtra pas réellement
inconcevable et inadmissible à ceux qui se disent
chrétiens ? Et digne du plus vif intérêt
à beaucoup d'autres ?
Nouvelles tentatives
Des
« Communautés de base » et des groupes de « Chrétiens pour le
socialisme » ont poursuivi
à leur tour ce genre d'études et d'expression de la foi
dans un « langage » renouvelé. C'est grâce à eux et
pour eux que des textes ont été rédigés
de façon approfondie. On parle souvent de la
nécessité d'un « nouveau langage de la
foi », mais qui s'efforce
de l'inventer et de le parler ? Qui prend le risque de
tâtonner, de se tromper ? Comment reformuler les
interpellations anciennes en s'efforçant de ne rien renier des
acquis de la modernité, notamment dans les domaines
scientifique, politique, culturel ?
Comment dire aussi une parole gênante pour tous, et qui exprime
en même temps notre foi et nos convictions ? Comment
retrouver le caractère populaire de cette parole et faire
qu'elle encourage non la patience et la résignation (ces
anti-évangiles), mais le soutien des luttes
révolutionnaires pour la justice et la
vérité ?
Une
« méthode » pour l'actualisation
Nous avons souvent travaillé
de la sorte : quatre personnes préparent le texte pour le
groupe (mais le groupe entier participe à l'étude
préalable). Deux d'entre elles étudient le passage du
point de vue historique et linguistique avec les divers
« moyens » à notre disposition (synopses, commentaires,
traductions diverses...).
Deux autres tentent de répondre à la question : Ce
texte a-t-il encore un
sens pour nous aujourd'hui et si oui
lequel ? Quelles sont les résonances, les
interpellations ? Bien sûr chaque fois cette
deuxième équipe peine davantage que l'autre. Bien des
textes apparaissent insupportables, tant nous avons de
difficulté à les dégager de
l'interprétation ecclésiastique traditionnelle,
où se mêlent tant d'éléments
inspirés par l'idéologie des classes dominantes.
Pourtant de temps en temps des textes nous ont parlé,
réjouis, enchantés...
C'est alors que vint l'idée de tenter
chacun de notre côté de reformuler le texte, de le
réécrire en soulignant ce qui était
« parlant », en gommant ce qui nous paraissait lié aux
mentalités traditionnelles et non aux mentalités
rénovées par l'Évangile lui-même et par
nos pratiques politiques. Des textes étranges surgirent,
souvent convaincants, parfois très beaux, mais disparates.
Pour nous, quel merveilleux exercice de liberté et de
responsabilité !
Une
« transcription » à ne pas prendre pour
« parole de l'Évangile »
Il s'agit d'une transcription, d'une
actualisation, et non d'un texte destiné à
concurrencer, si peu que ce soit, les traductions habituelles qui
visent cons-ciencieusement à l'objectivité (mais y
parviennent-elles ?). Ici sont rassemblées à la
fois les interpellations provenant des paroles originelles, leurs
résonances dans l'esprit de militants chrétiens
d'aujourd'hui et les réponses de foi qu'ils
ébauchent.
Bien autre chose aussi sans doute : des échos aux
questions posées par Bultmann, Bonhoeffer, Robinson, Ricoeur,
Garaudy, et quelques autres, avec l'espoir cependant que le texte
reste lisible, fidèle à l'esprit des textes originels
et pourtant d'une lecture facile, presque populaire.
Ce n'est en rien un travail définitif ou normatif, une
ébauche plutôt, une mise en mouvement. Nous voudrions
encourager ainsi d'autres groupes à réaliser leurs
propres transcriptions, en fonction des questions de maintenant, des
luttes de libération, des problèmes des divers milieux,
des divers langages.
Au reste l'actualisation n'est pas une nouveauté : tout
« prédicateur » courageux la pratique.
Perroquets, critiques et
« actualisations »
Hélas, souvent on se contente
de répéter la parole dans des formules
émoussées, selon des interprétations
conservatrices, conformes à l'idéologie des classes
dominantes, confortant les mensonges et les désordres
établis. Pour répéter, quel besoin de Saint
Esprit ? de foi ? Mais pour entendre aujour-d'hui ce que
l'Esprit dit aux Églises, d'hier et de demain ?
A l'opposé, il y a le travail si
passionnant et fécond des diverses sortes de critiques,
à qui l'on doit sans doute toutes les possibilités de
lecture renouvelée des textes :
Critiques « historiques » qui resituent les documents anciens dans leur
environnement religieux, philosophique, culturel.
Critiques « structuralistes » qui s'efforcent d'entendre ce que dit le texte
presque à son insu, à travers ses choix
linguistiques.
Critiques « matérialistes » enfin, attentifs aux modes de production
économique des lieux considérés, en même
temps qu'aux modes de production des textes... Travaux passionnants,
indispensables, dont on peut attendre beaucoup dans les années
qui viennent.
Les
« actualisations » et « l'autogestion
du sens »
Et pourtant à certains
égards on reste sur sa faim. Quelles écoles critiques
se préoccupent d'un sens pour aujourd'hui ? Qui se
préoccupe de rendre au peuple les textes vivants qui lui
appartiennent et qui devraient pouvoir encore soutenir tant de
luttes ? Qui trouvera les formulations simples et souples, sans
cesse en mouvement, qui ne trahissent pas l'esprit, les intentions
originelles ? Quelqu'un parle-t-il aujourd'hui par ces textes et
si oui, que dit-il ? Au lieu de s'opposer ne conviendrait-il pas
de réaliser ensemble ce que Jean Baubérot appelle dans
un autre contexte « l'autogestion du
sens » ? Les travaux
de Paul Ricoeur n'insistent-ils pas sur la nécessaire
quête du sens, sens des textes, sens des luttes, sens de nos
vies personnelles et collectives ?
Les critiques nous laissent les textes
désarticulés, en miettes. Si l'on veut ces horlogers
habiles démon-tent excellemment tous les rouages du
réveil. Mais ils nous le laissent en pièces
détachées ! S'il était possible de le
recomposer et de faire qu'il sonne comme à
l'origine ?
Faites vos propres
transcriptions !
Cette tentative apparaîtra
trop provocante aux uns, trop timide à d'autres. Et c'est vrai
qu'il faut s'efforcer d'aller plus loin, plus radicalement;
libérer l'enfant emmailloté, mais prendre garde sans
cesse à ne pas le jeter avec l'eau du bain. Il semble
important de chercher :
- à dégager les accents contestataires,
les critiques contre des groupes sociaux et des individus qui ne
manquent pas d'analogies aujourd'hui (si nous savons les
voir...)
- à rendre le texte insolite, pour éviter
les mécanismes mentaux que, par exemple, tels noms provoquent
(chez les
« adversaires »
ou les « partisans »)
- à le désacraliser, en s'écartant
du ton liturgique ou dogmatique, pour tenter de retrouver un style
plus direct, laïque, familier...
- à reconquérir une certaine
liberté d'expression, comme à l'origine, où
messagers et communautés formulaient l'Évangile comme
ils l'entendaient, en fonction des problèmes
d'actualité, des lieux et des circonstances
- à enrayer la tendance millénaire au
développement christologique et dogmatique
- à faciliter les transcriptions dans la vie,
les seules qui comptent.
La Parole est à
nous : prenons-la !
L'Évangile
autrement
Le Centurion
1977
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