J'aime l'Algérie
et les Algériens
et je voudrais pour eux un présent et un avenir heureux
Roger
Parmentier
28 septembre 2004
De longue date j'aime l'Algérie
et les Algériens et je
voudrais tant pour eux un présent et un avenir heureux... J'ai
découvert l'Algérie (comme d'autres l'Amérique)
un peu par hasard. Né en 1918 dans une famille protestante de
l'Ariège, ce pays qui a tant aimé les
hérésies, d'où qu'elles viennent, où l'on
m'a appris très jeune à chercher à
connaître et comprendre les peuples proches et les peuples
d'outre-mer, j'ai eu la chance à Pâques 1935 qu'une
grand-mère perspicace me paie le voyage en Algérie des
étudiants protestants de Paris. Par des rencontres, des
études et des discussions ils voulaient découvrir les
problèmes politiques et religieux de l'Algérie. J'ai
été passionné. Ces amis s'étaient fait
accompagner et accueillir par des savants, des missionnaires
protestants, quelques rares politiques clairvoyants. Etant le
benjamin (16 ans), lycéen au milieu des étudiants,
on a fait de moi le sherpa des missionnaires âgés,
venant de divers continents, qui discutaient entre eux de la
légitimité (ou non !) d'annoncer l'évangile
aux musulmans. L'un des plus savants était le missionnaire
Maurice Leenhardt, sauveur de la langue et de la culture canaque, en
Nouvelle Calédonie. Les conversations avec des Kabyles
accueillants, la beauté du pays, le pressentiment qu'une grave
crise (déjà) approchait firent sur moi une impression
profonde.
Constantine
De retour en région parisienne
j'entrepris de convaincre mes parents d'aller vivre en
Algérie. Mon père, grand mutilé de la
guerre 14-18, « gueule
cassée », obtient
un « emploi
réservé »
dans l'administration et ma mère créa à
Constantine, la « Goutte de
lait », dispensaire pour
les nourrissons algériens et leurs mères. Mais
arrivés l'été 1937 je fus indigné de
découvrir que les autorités françaises avaient
le mauvais goût de célébrer en grande pompe le
centenaire de la prise de la ville, sous les yeux des vaincus dont on
peut imaginer les sentiments. Autre surprise, heureuse
celle-là, découvrir dans les classes 1/3 de Juifs
constantinois, 1/3 d'Arabes ou Musulmans, I/3 de
réputés « chrétiens » (que cela corresponde ou non à leurs
convictions) et que les musulmans n'étaient certes pas les
derniers pour interpréter Racine ou Pascal !
Je crée des unités de
scoutisme « unioniste » en m'ingéniant à y accueillir des
enfants maghrébins à part entière avec les
autres. Et ça marche.
En 1938, sur le
bateau pour aller passer les
vacances en « métropole » je fais connaissance avec Jean Amrouche et ses
efforts pour la reconnaissance de la dignité des
Algériens. Des scouts musulmans se livrent à des
manifestations nationalistes. En 1939, la guerre est là
et je me retrouve dans un régiment de zouaves composé
majoritairement de Juifs constantinois. C'est une expérience
de vie surprenante, même pour un protestant féru
d'Ancien Testament. Le vieux pasteur de Sétif me fait
promettre d'y revenir comme pasteur. Après trois écoles
d'élèves officiers (Cherchell, Versailles, Rabat) je me
retrouve jeune officier dans le sud-tunisien, autres
découvertes de Maghrébins avec qui je
fraternise.
Je retourne faire mes études de
théologie protestante à Paris, et en particulier mon
professeur et ami Henri Michaud
« Jésus selon le Coran » et Théodore
Monod, « Le Christ des
musulmans », m'ouvrent de
grands horizons.
Sétif
Le 8 mai 1945, avec la
« victoire alliée », interviennent les horribles massacres de Sétif. Peu de temps après j'accepte de partir
remplacer le vieux pasteur de Sétif. Des deux
côtés la ville vit sous la crainte et les menaces. A
côté de l'armée des civils avaient tué au
fusil de chasse des familles algériennes. Un vieux
prêtre, sympathique et imprudent, m'interpellait de son
balcon : « Mon petit
pasteur, vos paroissiens et mes miens sont des
assassins »,
généralisation abusive. Mais il est vrai qu'en ce
temps-là, mon principal problème pastoral était
celui de la prédication : comment annoncer l'Évangile
dimanche prochain pour contribuer à faire reculer le
mépris la haine et la peur.
La communauté protestante se
composait majoritairement de « colons », souvent d'origine suisse et membres de la Compagnie
genevoise (des banquiers suisses ayant prêté de l'argent
à Napoléon III, il les dédommagea avec le
bien des autres, les terres arables - et arabes ! qui ne
lui coûtaient guère ! De nombreux villages de
protestants suisses furent fondés, en particulier
Coligny et Aïm-Arnat. Tout
au début de cette colonisation, un jeune colon suisse
entreprenant voulut construire une minoterie au bord d'un oued, mais
il se heurta au mauvais vouloir de l'administration française.
Il protesta en Algérie et décida d'aller se plaindre
à l'Empereur. Arrivant à Paris, il apprit que celui-ci
venait de partir pour l'Italie où il suivit... et
débarqua parmi les blessés et les mourants de
Solferino... et décida de créer la Croix Rouge :
c'était Henri
Dunant.
Si tel colon avait une fâcheuse
réputation d'usurier,
empochant terres et troupeaux en cas de non-remboursement, d'autres
étaient de bien meilleure qualité, je l'atteste. En
particulier lors de massacres de mai 1945, le maire d'une
commune proche de Sétif reçut la visite d'un
détachement militaire. L'officier demanda la liste des
suspects de nationalisme pour les exécuter. Non seulement le
maire refusa, mais il menaça de mort l'officier au cas
où celui-ci toucherait un seul algérien de sa commune
puisque personne n'avait participé aux massacres. J'ai bien
connu cet homme exemplaire au milieu des déchaînements.
A mes yeux, un chrétien rare.
Plus tard la situation n'était pas
calme. Des légionnaires défilaient souvent en ville,
scandant des airs qui m'horrifiaient, appris quand ils étaient
sous l'uniforme nazi. Le contact avec la population algérienne
était bien difficile.
Lors d'un synode régional
(moitié de laïcs, en
majorité colons, moitié de pasteurs pieds-noirs ou leur
épouses) sur « l'argent dans
l'Église », je pris
la parole le dernier, expliquant que pour la Bible, malgré
l'adage, l'argent à de l'odeur, puisqu'il était
interdit dans l'Ancien Testament l'argent provenant de la vente d'un
chien ou du salaire d'une prostituée. Mais que parmi nous il y
avait un argent bien plus puant, celui obtenu en « faisant suer le
burnous » J'ai cru que
j'allais être lynché !
Nous avions pour pharmacien Ferhat Abbas,
avec qui je parlais volontiers et qui m'apparaissait surtout
affamé de respect et de considération, au milieu de
Français hostiles... René Mayer vient se faire élire député
à Sétif, soutenu par les colons, marchepied pour
devenir Président du Conseil...
Un de mes plus chers amis était le
missionnaire Charles
Cook, à Menaa, dans les
Aurès, trop tôt disparu, qui avait appris la langue
berbère « chaouïa » et avait commencé à traduire
l'Évangile selon Jean, et en était arrivé au
chapitre 11 (la résurrection de Lazare) quand il est mort
des suites d'un accident de jeep. C'est pourquoi il fut possible de
lire ce texte devant une population émue...
A Sétif, je reçus la visite si
encourageante (car sur le plan socio-politique nous nous sentions, ma
femme et moi très isolés, malgré quelques rares
amis) d'André
Mandouze, affirmant que nous
étions bien les seuls avec lui et le professeur
Hahn, d'Alger, à comprendre et à soutenir
les espérances indépendantistes. Mais aussi les visites
précieuses de Jean
Guéhéno et de mon
beau-père, Gustave
Monod, alors directeur
général de l'enseignement secondaire, rue de Grenelle,
effaré de la misère algérienne et du fait que
les gens de gauche à Paris aient pu ignorer à ce point
les situations coloniales. C'est lui qui me fit découvrir un
peu plus tard l'Observateur de
Claude Bourdel et Gilles
Martinet.
En 1947 j'avoue avoir fait
partie de ceux qui ont
approuvé le plan de partage de la Palestine, tant
était grand au sortir des exterminations nazies, le capital de
sympathie et de compassion pour les Juifs. Cependant la
création d'un État palestinien (qui n'a jamais vu le
jour) semblait l'indispensable contre-partie. De plus les horreurs de
la « nakba » (conquête de la Palestine par l'armée
juive) nous ont été cachées (ou peut-être
n'avons-nous pas voulu savoir ?). Il est vrai aussi que l'ordre
colonial (en Algérie comme en Palestine) ne semblait pas
anormal au plus grand nombre (peut-être même à
certaines victimes). Il a fallu la guerre d'Indochine pour que les
yeux commencent à s'ouvrir. Le bulletin « La lettre » de Jacques
Chatagner et d'autres catholiques et
protestants courageux a beaucoup contribué à notre
« conscientisation ».
Pendant l'Occupation j'avais pu, à
Paris, sauver des Juifs, notamment
en 1943, un petit garçon juif que j'ai enlevé dans le
métro, à la demande de son père et en relation
avec la Cimade alors qu'il était emmené à
Drancy en vue de sa déportation ; fonder avec les
Étudiants protestants (la Fédé)
que je présidais un groupe d'étude clandestin pour
combattre l'influence antisémite dans les Églises ;
oser demander en 1970 à Nasser et Sadate de libérer les
300 Juifs égyptiens détenus sans jugement et l'avoir
obtenu. Mais j'en suis arrivé très vite à la
conviction qu'après avoir porté secours aux Juifs dans
ces temps tragiques, le moment était venu de soutenir les
indépendantistes algériens et palestiniens.
A Sétif, en 1948, j'ai eu le
bonheur de faire prêcher l'Évangile à une
assemblée composée d'une majorité de colons par
un arabe devenu chrétien qui connaissait la Bible mieux que la
plupart d'entre eux. Cela fit sensation. Un peu plus tard, au grand
temple de la rue de Chartres à Alger, j'ai osé
prêcher sur le texte : « Il n'y a plus ni juif, ni grec, ni
esclave, ni homme libre »
Galates 3.28, en transposant ainsi : « dans la communauté
chrétienne, il n'y a plus ni berbère, ni arabe, ni
français » et j'en
ai eu quelques représailles... A Sétif nous soutenions
deux femmes missionnaires, parlant parfaitement l'arabe, et qui, sans
critiquer l'islam, apportaient clandestinement à beaucoup un
chaleureux soutien spirituel. Etait-ce légitime ?
Lors de ma consécration pastorale
j'avais demandé au pasteur Jacques Babut,
secrétaire général de notre Église
réformée, de faire une conférence publique, sur
le thème fourni par un livre de Berdaieff :
« Dignité du
christianisme, indignité des
chrétiens », avec
affiches placardées en ville. Le tout n'a pas
été du goût de tous et m'a valu bien des
ennuis.
Un peu plus tard une coalition demanda mon
départ et les autorités de mon Église ne m'ont
guère soutenu.
Philippeville
Je décidai néanmoins de
rester en Algérie et devins
pasteur du secteur de Skida (Philippeville). Là aussi beaucoup
de « colons » (ou de descendants de colons ), mais plus ouverts.
Je m'aperçus rapidement qu'il était urgent de
« conscientiser » les uns et les autres, sans tarder. Dans notre
« cercle
d'hommes » je fis parler
le juge Prost, sur le thème des limites de la
« légitime
défense » pour
qu'on cesse d'y inclure les chapardages dans les champs de ceux qui
avaient faim. Je découvris qu'un de nos conseillers
presbytéraux, un avoué, Roger Roth,
était aimé et respecté des Algériens et
le leur rendait bien. J'osai l'exhorter à « faire de la
politique » (ce qui ne
faisait par partie, on s'en doute, de mes attributions). Il
commença par refuser (ayant été
échaudé par Pétain), puis
accepta et fut élu à plusieurs niveaux. Si bien que,
plus tard, quand de Gaulle
chercha un français
d'Algérie pour coprésider la nouvelle Assemblée
algérienne, c'est lui qu'il choisit et ne le regretta
pas.
A Philippeville, en plus de mon
ministère pour la population
civile (que je n'ai jamais limité à la
communauté protestante), j'étais aussi aumônier
militaire bénévole notamment auprès de
légionnaires parachutistes. J'appris par eux et par des
policiers protestants les scènes de torture et les
bombardements des mechtas (villages). Je crus bien faire de
l'écrire de façon détaillée au pasteur
Marc Boegner, Président du Conseil national de
l'Église réformée et de la
Fédération protestante, pour son information que je
jugeais capitale. J'imaginais qu'il m'écrirait un mot
d'encouragement. Il fit bien plus : il m'annonça son
arrivée ! A peine descendu d'avion, il me fit raconter en
détail ce que j'avais appris ou vu. Puis il se leva et me
demanda de l'accompagner à l'État-Major.
Président national de l'Aumônerie militaire, il se fit
recevoir séance tenante, et déclara :
« Mon jeune
collègue, ici présent, me raconte des actions
abominables commises sous votre commandement et qui
déshonorent notre drapeau. Je vais vous entendre à
votre tour ; mais sachez que dès mon retour à
Paris, je verrai le Président du Conseil et le
Président de la République ». Les officiers supérieurs étaient
furieux et tentèrent de se justifier. Quelques jours
après la conférence publique que j'avais
organisée pour lui et son retour à Paris, je
reçus la visite de deux officiers venant me déclarer
solennellement qu'il était urgent que je quitte mon poste et
aille en Métropole car ma vie était menacée,
avaient-ils appris. Je n'en fis rien dans un premier temps.
Lors des cérémonies du
8 mai (évoquant la victoire alliée, mais aussi
pour beaucoup en Algérie les massacres de Sétif) nous
apprîmes la chute de Dien Bien
Phu et je fus convaincu que ce
serait bientôt le tour de l'Algérie.
Des collègues pasteurs m'appelaient
sottement « le pasteur
fellagha », ce qui ne
facilitait pas mon ministère. Je lisais à cette
époque dans la revue Esprit la
série d'articles intitulés « Prévenons la guerre
d'indépendance d'Afrique du Nord ». Un de mes collègues me traita de
niais : « la France ne
quittera jamais l'Algérie ! » Sept ans plus tard ce fut pourtant ce qui se
produisit. Cet exemple pourrait être utilement
médité par les Israéliens.
Le 1er novembre 1954 éclata la guerre
d'Algérie et je me mis
à trembler surtout pour nos amis dans les Aurès. Je
trouvais difficile d'avoir à piloter spirituellement une
communauté, partagée entre la lucidité, la peur,
parfois la tentation de la haine. Il y avait heureusement des
croyants remarquables et ils l'ont prouvé.
Le
25 août 1955
éclate dans Philippeville et le
secteur (mines de l'El-Hallia) le
premier grand soulèvement militaire du FLN. Une centaine de
français de tous âges sont égorgés, la
répression fera, dit-on, huit mille morts. Dès le matin
la fusillade commence dans le haut de la ville : il m'apparut
évident qu'il y aurait beaucoup de victimes et je me
précipitai à l'hôpital ayant quelques
connaissances de secourisme. La situation devint très vite
effroyable : des égorgés et des blessés
s'accumulaient. Il n'y avait plus assez de lits pour les recevoir et
ils gisaient gémissant ou hurlant dans les couloirs. Les
médecins pieds-noirs se dépendaient sans compter,
soignant aussi bien les Algériens que les Français,
s'occupant d'abord des « sauvables » sans discrimination.
Un commando surgit dans une salle d'opération ou l'on
opérait un blessé : « Donnez-le nous, c'est un chef
FLN ». Les hommes
armés furent vivement éconduits et l'opération
continua. Mais dès la fin de l'opération le
blessé fut abattu. Il y avait partout des mourants et des
morts. Certains blessés étaient stoïques d'autres
criaient sans trêve. Professionnels et rares
bénévoles se dépensaient sans compter. Je ne
pourrai jamais oublier ces heures, ces jours, ces nuits. Revenu chez
moi, je peux ramasser dans son quartier notre femme de ménage
terrorisée, transportée grâce à mon
laissez-passer d'aumônier militaire. Je visitai imprudemment
dans les jours qui suivent des familles isolées dans les
forêts de Collo et à Dem el
Begrat (où j'avais
attrapé le paludisme quinze ans plus tôt, dans les
plantations de chêne liège d'Edmond Warnery). Ces
pauvres amis faisaient face avec courage, comme les Eberstein et les
Jeanmasson à Jemmapes et à
Lannoy. A Philippeville des
milliers de morts auraient été enterrés au
bulldozer près du terrain de football.
Reprenant souffle j'écrivis à
la hâte un compte-rendu de ces journées terribles et
l'envoyai à « l'Algérie
Protestante » (qui ne le
publia pas), à « Réforme » (qui le tronqua), et pour plus de
sûreté à « la Voix
protestante » de
Genève, qui en bons suisses moins concernés n'abusaient
pas de la censure. Bien qu'étant sur place, c'est par
« le
Monde », puis
l'« Observateur », que j'appris bientôt d'autres dimensions du
soulèvement. Et il n'en fallait pas moins à continuer
à visiter, à annoncer l'Évangile et à
réconforter.
Dès 1955 et 1956 je fis
une tournée de réunions pour faire connaître la situation
réelle de l'Algérie et ce dont j'avais
été témoin. Je rencontrai assez souvent une
franche hostilité. De même, mis au courant par des amis
catholiques « progressistes », comme on disait alors, j'organisai une
réunion avec Denise
Walbert, assistante sociale, qui
avait été détenue et torturée à
Alger par des parachutistes français. A la suite de quoi, je
fus convoqué par l'État-Major du secteur qui
m'annonça que je serai cassé de mes fonctions de
pasteur. L'innocent, il ignorait tout du fonctionnement de nos
Églises : le pasteur Boegner, de nouveau
averti par mes soins, m'écrivit de ne pas me laisser
intimider, et que j'étais justement pasteur pour faire
connaître ce genre de témoignage. Je retrouvai là
l'homme qui avait protesté auprès de Pétain
contre le sort abominable fait aux Juifs.
Disciples du grand théologien
Karl Barth, bâlois, si courageux contre les nazis, nous
avons été très déçus,
Albert Finet, directeur de « Réforme », André
Dumas, théologien, et moi, en
Algérie, qu'il se refuse à donner une analyse
théologique des problèmes soulevés par le
colonialisme. Il fallut donc avancer avec les moyens du bord. Sept
pasteurs des Cévennes avaient eu assez de courage et de
lucidité pour faire une déclaration publique de
chrétiens contre la guerre d'Algérie. Pour les
stigmatiser on placarda dans des mess d'officiers cette proclamation
avec les noms des signataires...
J'ai cru nécessaire de signer l'appel
de Sartre dit « Appel
des 121 » qui
comportait notamment le droit à l'insoumission des militaires
français en Algérie. Je le fis savoir par circulaire
à quelques amis et quelques pasteurs connus. Je reçus
vingt six réponses allant de la réprobation
à l'enthousiasme. Je n'exclus pas de les publier. Elles sont
très significatives du désarroi de l'opinion et des
« faiseurs
d'opinion ».
Rodez et le
Larzac
Les autorités de l'Eglise
réformée
m'enjoignirent d'aller succéder à Rodez (Aveyron) aux
pasteurs Idebert Exbrayat
(l'un des signataires de cette
proclamation) et Jean
Rey. J'allais m'y trouver de nouveau
dans un grand isolement. Mais mon texte sur Philippeville ayant paru
dans le Bulletin catholique « Vers la vie
nouvelle », les
adhérents de Rodez me soutinrent d'emblée dans les
efforts pour la paix en Algérie.
Dans les premières semaines, au cours
d'une invitation à la Préfecture, je fus
interviewé par cinq, dix, vingt personnes, davantage. Le
préfet, furieux, surgit et me fait la leçon :
- Vous dites du mal de notre colonisation en Algérie...
Apprenez que je viens d'y passer six semaines.
- Et moi quinze ans !
- De plus vous critiquez l'internement d'Algériens au camp du
Larzac (en effet, huit mille détenus sans jugement, dans des
baraquements glacés l'hiver torrides l'été) ...
mais ils y sont très bien traités. Vous pouvez les
visiter quand vous voulez.
J'accepte et flanqué de deux inspecteurs des R.G. nous
arrivons au camp. J'insiste (avec succès) pour qu'ils
n'entrent pas avec moi, ne tenant pas à être compromis
par leur présence évidemment identifiable. Et je
découvre de dures conditions de détention... mais aussi
que le F.L.N. avait transformé la détention en camp de
formation de cadres. Je suis reçu fraternellement. Et lors de
l'Indépendance de l'Algérie, c'est dans les locaux de
l'Église réformée de Rodez que
transitèrent bien des libérés, pour des visites
médicales et diverses démarches administratives.
A cette époque j'écrivis
dans les quotidiens régionaux, sous la forme d'un « fait divers » relatant un accident entre Rodez et Millau, une
actualisation de la parole du bon Samaritain, où le beau
rôle était censé être tenu par des
Algériens échappés du Larzac. Ce texte eut tout
de suite un grand retentissement et me valut de nombreuses lettres
positives et négatives. J'entrepris dès ce moment des
recherches théologiques d'actualisation de la Bible (ce que
devrait faire tout prédicateur courageux le dimanche matin).
Cette orientation a été pour moi
décisive.
Peu de temps après, les
Algériens de l'Aveyron et autres départements
organisèrent un grand banquet pour célébrer
l'Indépendance et je fus le seul non-algérien (si je
peux dire) à y être invité. A la fin on me
demanda de prendre la parole. Je me réjouis avec eux, mais
tentais d'expliquer qu'il n'était pas agréable d'avoir
été en désaccord avec l'opinion publique
dominante et avec son propre gouvernement. Qu'il fallait cependant
s'y résoudre parfois, mais que je ne le souhaitais à
personne.
Pour garder le contact avec l'Algérie
en guerre et soutenir ceux qui vivaient des temps difficiles,
j'obtins de faire quelques remplacements d'été en
Algérie (Bône - Anaba et Alger). Les frères
rencontrés me parurent ne pas imaginer ce qui allait les
atteindre sous peu.
A Rodez, avec quelques amis
(Jean Digot, R. Mallié, Jean Suberoie,
René Sournac, Maurice Wollmar...) nous militions pour la paix en Algérie
activement. Puis je franchis le pas, et avec l'accord de mon Conseil
presbytéral (« puisqu'il s'agit de l'Algérie que
vous connaissez, vous faites bien ») et après contacts avec Claude Bourdet,
j'adhérai - bien que pasteur - à un parti
politique en formation, le P.S.U., parti socialiste
unifié, qui militait pour la paix en Algérie, et avant
sa constitution dans les petites formations politiques qui
préfiguraient le PSU. Il n'était pas facile de
gérer la contradiction qu'il y avait à être
partisan et en même temps le pasteur de tous.
Je diffusais de mon mieux les journaux
clandestins de Maurice Pagat
et Robert Barrat,
régulièrement saisis à Paris par des
gouvernements de gauche. Nous étions indignés que des
partis de gauche gèrent la crise algérienne en couvrant
les exactions et les tortures des Massu et autres
Bigeard. La S.F.I.O. en particulier nous horrifiait.
J'appris par Paris la saisie du livre
d'Henri Alleg, « La
Gangrène » contre
la torture en Algérie. Même les « plombs » avaient été saisis chez
l'éditeur. Étant en bonne relation avec un imprimeur du
secteur je lui en parlai et il proposa de le rééditer.
Par prudence il voulut que lui seul et moi fassions le travail (et je
devins apprenti-imprimeur). Tous les exemplaires partirent par camion
à Paris et nos propres exemplaires, par
sécurité, nous furent envoyés de Paris. Le temps
ayant passé j'ose en parler aujourd'hui ouvertement.
Montreuil
Puis je fus appelé comme pasteur
à Montreuil-sous-Bois. Je
continuai mon action pacifiste, avec le soutien notamment
d'Henri Roser et de Francis
Bosc. Progressivement je me mis
à militer pour les Palestiniens dans la ligne des efforts pour
les Algériens. Je devins secrétaire pour la France du
Mouvement de Prague, du professeur Joseph Kromadka, la
conférence chrétienne pour la Paix, aux cotés de
Jacques Chatagner, Georges
Casalis, le Père Liégé, Robert
Davezies. J'entrai aussi au
Comité national du Mouvement de la Paix et de sa commission
pour le Proche-Orient animée par le professeur Maxime Rodinson, qui
me fit mieux mesurer à quel point la conquête de la
Palestine était un fait colonial, semblable à tous les
autres, notamment la conquête de l'Algérie, et que tout
cela finirait comme les autres colonisations. J'avais
été définitivement éclairé,
enrichi et marqué par l'Algérie.
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