10 avril 2006
Les visiteurs de la grande galerie du
Louvre s'arrêtent,
surpris,
devant ce tableau : les
maniéristes ne peignent pas le monde tel qu'on
peut le voir,
ni même tel qu'il pourrait être, mais le
transfigurer.
Ainsi le Bronzino n'a pas représenté le Christ
dans sa
dignité et sa majesté habituelles. Ce tableau
ne nous
rend pas témoins d'une scène concrète mais
nous
fait entrer dans le domaine étrange et
surnaturel de
Pâques, sensible seulement au rêve et à la
foi.
Monde de la danse, de la paix, des fleurs, des
bijoux, de la
beauté des vêtements. Raffinement, grâce,
élégance.
Le spectateur se détourne, déstabilisé et
mécontent ou,
au contraire, s'arrête et fasciné
entre dans la méditation ainsi proposée. C'est
bien
cela, la question de Pâques !
Le Christ et
Madeleine ondulent sans
poids et sans volume en un
étrange ballet. Leurs membres, leurs doigts
sont
écartés sans but, dans des gestes de danseurs.
Madeleine est émerveillée. La troisième femme
ne
regarde personne mais joint les mains en signe
de recueillement. La
rencontre du jardin semble sur le point de se
terminer : le Bronzino
nous situe devant cette vérité importante de
la foi, le
Christ est vivant mais on ne peut l'atteindre,
il est devenu objet de
foi.
On ne peut plus le voir, l'important est de
le « croire »,
de le voir avec les yeux de la foi. Les
étranges postures de ces femmes le montrent
bien.
Madeleine, à moitié
à genoux, à moitié debout, semble en
extase. L'étrange mouvement
de son corps exprime vie, renouveau, surprise.
Elle danse, les yeux
aux ciel, ses vêtements flottent, comme aussi
ses beaux cheveux
bouclés. Son visage n'exprime aucun sentiment,
elle vit un
moment de paix. .Elle ne
« voit » plus
Jésus, elle le « croît »
déjà.
Le Ressuscité est léger,
fluide.
Son vêtement le découvre ; il est presque
nu,
offert dirait-on, dans une pose paisible,
gracieuse. Son corps est
musclé, plein et puissant, son visage apaisé,
reposé, intériorisé ; sa petite barbe fine,
ses
cheveux ont quelque mèches légères,
bouclées ; ils sont doux et bien coiffés.
Il porte
une auréole légère, à peine luisante.
Tout son personnage respire la légèreté. Ses
doigts sont ouverts, flottants ; il tient
à peine
l'interminable manche de la pelle
traditionnelle qui ne semble
évidemment pas destinée à servir
vraiment.
Son visage ne
regarde ni Madeleine ni le
spectateur ; chacun est
laissé à ses réflexions.
Le calvaire se découpe sur le
ciel ; les croix sont désormais vides,
les soldats ont
disparu ; la scène de la crucifixion
paraît
s'éloigner. D'ailleurs le corps de Jésus ne
porte plus
les traces de la passion, de la flagellation,
du coup de lance ;
à peine celle d'un clou sur l'un de ses pieds
et son visage
n'exprime plus ni le souvenir de la souffrance
ni le triomphe d'un
vainqueur. Il n'est plus « Jésus »,
il est déjà le
« Christ ».
.
Allons-nous nous
détourner du manque de
majesté souveraine de ce Christ
ressuscité ?
Reprocherons-nous à Madeleine et aux
femmes leur manque
de tenue religieuse ? Réprouverons-nous
un manque de
sérieux dans la représentation du Vainqueur de
la
mort ?
Ne devons-nous pas plutôt nous
réjouir et pénétrer nous-mêmes dans cette
ambiance légère et apaisante de bienveillance
et de
joie ?
Peut-être y a-t-il aussi dans cette
oeuvre un peu de la joie païenne de la
Renaissance. Celle-ci
est-elle d'ailleurs incompatible avec le
sourire de
l'Évangile ?
Voir aussi
plusieurs
textes
Jésus-Christ,
mort et
ressuscité
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