Spiritualité des images
Le Joueur de
fifre

Edouard
Manet
Musée
d'Orsay
11 septembre 2005
Il joue du fifre, dans ses beaux
vêtements militaires. Il se
prépare à entraîner son régiment. Son
calot est prestigieux. Le noir de sa vareuse ressort sur le blanc de
la bandoulière qui soutient l'étui de son fifre. Ses
boutons dorés brillent. Son pantalon trop grand est d'un rouge
magnifique.
Il est vraiment trop grand son pantalon. Il
n'y en avait sans doute pas à sa taille au magasin
d'habillement et on lui a dit que celui-ci devrait le contenter. Il
n'a rien répondu car il n'a pas d'esprit.
Il est encore très jeune et n'est pas
très malin. Il ne sait pas bien s'exprimer. Son visage n'est
pas très fin : il a de grandes oreilles et des yeux
écartés, un front trop grand.
Cet enfant ne comprend pas tout. Il n'est
pas beau. Il n'a pas la fière allure d'un soldat. Il nous
regarde de ses grands yeux noirs. Il a l'air un peu triste, perdu
dans sa musique et dans ses rêves. Il joue du fifre et on
l'écoute.
Quand Edouard Manet a proposé ce
tableau au Salon de l'Empire, ces
messieurs l'ont refusé en riant et en s'indignant. Ils
jugeaient cette façon de peindre vulgaire et brutale. On
était habitué à une peinture lisse et belle,
précise dans les détails et faite pour plaire. De beaux
portraits, de jolies femmes. Et on était choqué par ce
gamin mal dégrossi.
- « Vous reconnaissez
avoir commis ce tableau ? demandait un journaliste. Avez-vous des complices ? Faites-vous partie de
la bande de M. Manet ? »
La bande de M. Manet, le groupe dit des
Batignolles : Bazille, Cézanne, Monet, Renoir. Manet
était leur aîné de dix ans et avait ouvert la
voie à une nouvelle façon de peindre. On les appelait
réalistes, naturalistes.
- « M. Manet veut
arriver à la célébrité en étonnant
le bourgeois,
disait-on, il a le goût
corrompu par l'amour du bizarre. »
Ce qui était bizarre aux yeux des
tenants de la peinture académique
traditionnelle était qu'on
regarde les gens tels qu'ils sont, et... qu'on les aime !
Manet était ami d'Émile
Zola ; comme lui il avait le coeur ouvert aux gens humbles.
Emile Zola avait d'ailleurs dit :
- « l'oeuvre que je
préfère c'est certainement le "Joueur de
fifre" ».
.
Mon coeur est touché lorsqu'on me
montre un être humble et pauvre, qui puise au fond de lui-même un élan
de vie, un courage d'affronter l'infortune, un dynamisme
créateur qui semble ouvrir sur une vie nouvelle. Je suis
frappé de discerner une certaine joie qui semble monter en lui
et le transcender.
Une confession de foi de notre
Église commence
ainsi :
Nous croyons en
Jésus-Christ qui a marché, au nom de Dieu,
sur les chemins où personne n'allait plus,
pour y trouver les hommes et les femmes que personne ne regardait
plus.
Il parlait aux hommes et aux femmes auxquels personne ne parlait
plus.
Il tendait la main là où l'on fermait le
poing...
En voyant le « Joueur de
fifre » j'ai l'impression
justement que ce misérable enfant a croisé la route du
Christ et l'a compris.
On lui a donné un pantalon trop
grand, ses traits sont grossiers, mais il vit, et il joue de son
fifre pour nous !
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