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Spiritualité des images
Lecture du
bréviaire
1845
Carl
Spitzweg
Munich 1808-1885
Musée du
Louvre
Richelieu, 2e étage,
salle E (fermée le lundi), peinture allemande du
19e siècle
Gilles
Castelnau
25 mars 2008
Aux yeux de Carl
Spitzweg, le petit peuple allemand
de la première moitié du 19e siècle
mène une vie humble et simple mais son coeur est immense et
ses pensées révèlent la transcendance qui
l'habite.

Le pauvre poète
Le « pauvre
poète » donne
à sourire appuyé sur ses immenses oreillers sous le
vieux parapluie noir qui le protège sans doute de la pluie qui
traverse le toit. Mais entouré de ses livres, fumant une
cigarette, on comprend que son horizon dépasse largement les
misérables murs de sa mansarde glacée : il
écrit des poèmes et sa pensée s'envole dans la
contemplation du monde imaginaire, bien au-delà des aigreurs
quotidiennes.

Le naturaliste
Le
« naturaliste »
semble attacher plus d'importance à la libre exubérance
de ses plantes folles qu'à la froide élégance
d'un appartement citadin, et préférer sa pipe et sa
contemplation de la nature à une activité rentable,
mais il est baigné de soleil et sa chaumière est
environnée de ciel.
Carl Spitzweg s'est également plu
à peindre, sans doute avec
humour et affection, ce jeune homme qui « lit son
bréviaire » sous un
haut de forme de cuir bien peu à sa place au milieu des
buissons et le nez dans son bréviaire sous un magnifique
coucher de soleil.
Il ne lève pas les yeux parce que
toute la transcendance spirituelle du ciel immense et lumineux est
présente dans son livre. On est loin de toute
piété mesquine, étriquée ou
doctrinale.
Dieu n'est pas, ici, un être froid et
très-haut. Il est signifié dans cette magnifique
lumière baignant tout l'univers et montant au coeur de ce
jeune homme au fur et à mesure qu'il lit les pages
saintes.
S'agit-il vraiment d'un bréviaire
comme le dit le titre du tableau ? La Bavière est
catholique et les prêtres ne portaient pas la soutane au
19e siècle. Cela importait peu au pasteur
protestant strasbourgeois qui acquit ce tableau en 1850. Il
pensait peut-être qu'il s'agissait d'un fidèle ordinaire
lisant sa bible.
Caspar Friedrich, le contemporain de Carl
Spitzweg, romantique comme lui, écrivait :
Le peintre ne doit pas simplement
peindre ce qu'il voit devant lui,
mais aussi ce qu'il voit en lui-même.
Mais s'il ne voit rien en lui-même,
qu'il cesse aussi de peindre ce qu'il voit devant lui.
Élisabeth
Foucart-Walter
conservateur en chef au
Département des peintures au musée du Louvre
Une étiquette est collée au
revers du cadre (sans doute de
facture allemande et peut-être contemporaine du tableau) :
« Tableau par Karl Spitzweg de Munich. 1808-1885. Il
appartenait à J.-L. Bronner (+ 1891) et à Ernest et
Lucille Aufschlager (+ 1914 et 1924). Leurs enfants l'ont
donné en 1925 à Fernand
Ménégoz ».
Historique. Selon Siegfried Wichmann, le tableau du Louvre
correspondrait à celui qui figure à la date
de 1845, sous le n° 52, dans la liste
rédigée par Spitzweg de ses oeuvres vendues :
« Brevier (Beter). Abendspaziergang ? Pest »
(soit, en traduisant : « Bréviaire (orant).
Promenade au .crépuscule ? Pest » [pour Budapest ;
S. Wichmann note que le point d'interrogation qui figure sur le
document se rapporte à «Pest» et non au titre du
tableau]. Cette liste manuscrite se trouve dans une collection
particulière à Francfort). Envoyé à
Budapest en 1845, le tableau serait passé ensuite à
Prague, toujours selon Wichmann qui propose de l'identifier avec une
oeuvre du même sujet, par ailleurs documentée, qui
aurait été commandée par.le duc Franz de
Colloredo-Mansfeld (de Prague) pour un prince de l'église de
Budapest, la commande étant soutenue financièrement par
l'archevêque de Salzbourg.
Or, depuis l'étude du Dr.Wichmann,
nous sommes entrée en rapport avec un descendant du premier
propriétaire du tableau, M. Daniel Ménégoz, fils
du Ferdinand Ménégoz à qui l'on doit
l'étiquette encore visible aujourd'hui au revers du
cadre ; il nous a fait part d'informations nouvelles qui nous
amènent à remettre en question l'historique
proposé ci-dessus. Le tableau était resté
jusqu'à une époque récente dans la même
famille alsacienne - où il portait le titre de « der
Dorfpfarrer » -, ayant même sans doute gardé
son cadre d'origine. Il avait été acheté vers
1850 à Munich par le pasteur strasbourgeois Jean-Jacques
Bronner (Strasbourg, 1811 - Strasbourg, 1891), alors vicaire à
l'église luthérienne Saint-Nicolas de Strasbourg,
ensuite directeur du collège Saint-Guillaume de cette ville ;
à sa mort, l'oeuvre passa à son neveu Alphonse-Errnest
Aufschlager (1840-1914), riche négociant strasbourgeois, puis
à l'épouse de celui-ci, Lucile Aufschlager, née
Broistedt (l853-1924), et enfin au neveu du couple Aufschlager,
Fernand Ménégoz (1873-1945), pasteur à
Strasbourg. Si l'on s'en tient à cette tradition familiale
qu'il n'y a d'ailleurs pas lieu de mettre en doute, le Spitzweg
acquis par Bronner peut difficilement être identifié
avec celui qui fut envoyé en 1845 à Budapest, soit que
l'indication « Pest» portée en regard du
n° 52 dans la liste de Spitzweg soit inexacte - ce qui
expliquerait le point d'interrogation qui s'y rapporte, auquel cas le
tableau Bronner serait quand même le n° 52, soit que
Bronner ait acquis la deuxième version, c'est-à-dire le
n° 54 de la même liste, peinte un an après la
première, qui fut exposée peu après au
Kunstverein de Strasbourg, selon S. Wichmann. On pourrait imaginer
que le pasteur Bronner ait vu le tableau à Strasbourg et qu'il
en ait fait l'acquisition à Munich où le peintre
était établi.. Dans ces conditions, c'est le n° 52
qui resterait non localisé. Quant au fait que le dessin
préparatoire de Dresde correspond à une première
pensée de la composition peinte du Louvre que
révèle l'examen à l'infrarouge du panneau, cela
ne constitue pas un argument déterminant pour affirmer qu'il
s'agit de la première version : Spitzweg peut très bien
avoir d'abord peint une composition avec village (n° 52) puis
une seconde (n° 54) qu'il a d'abord voulu répéter
exactement à l'identique mais qu'il a finalement
modifiée en cours d'exécution, remplaçant le
village par un paysage ouvert.
.
Fort apprécié en
son temps, Carl Spitzweg est en
Allemagne aujourd'hui encore très populaire, un peu à
la manière de Millet en France, ce qui explique sans doute la
rareté de ses oeuvres conservées en dehors des pays de
culture germanique.
Ainsi, jusqu'à l'acquisition de la
« Lecture du bréviaire, le soir »,
Spitzweg n'était pas représenté dans les
musées français.
Les liens de cet artiste avec la France sont
pourtant loin d'être inexistants, d'autant plus que Paris
était, à l'époque, une véritable place
tournante en matière d'échanges artistiques par le
biais des Expositions universelles. Ainsi Spitzweg vint à
celle de 1851 et fut fort impressionné par les oeuvres de
Courbet, Delacroix, Diaz, Daubigny, Rousseau, Millet et Corot
exposées au Salon. Quelques années plus tard, en 1867,
dans la section «Royaume de Bavière » de
l'exposition, étaient présentés cinq tableaux de
lui, dont deux, « Le Café turc » et
« La Sérénade du Barbier de
Séville », prêtés par la
célèbre galerie du baron Schack à Munich. On
sait par ailleurs que Spitzweg ne copia pas moins de trois fois un
tableau d'Isabey, « Bains de mer à
Dieppe », qui avait été exposé en 1857
à Pommersfelden (La Neuegalerie de Berlin en conserve la
première version). Mais, d'une manière
générale, l'influence que la peinture française
put avoir sur son art, perceptible dans l'évolution de sa
touche qui devient toujours plus libre et joue davantage sur les
effets d'empâtements - il admirait aussi Monticelli - se fait
sentir assez tardivement dans son oeuvre, en tout cas bien
après la période à laquelle appartient notre
tableau. Dans les années 1840, c'est à travers les arts
graphiques, et particulièrement les illustrations de presse -
il collabora aux « Fliegende Blätter »
à Munich dès leur création en 1844 et ce,
jusqu'en 1852 - que les influences, d'ailleurs réciproques,
entre Spitzweg et l'art français, en l'occurrence les
dessinateurs satiriques de l'époque, Daumier, Gustave
Doré, Grandville et Gavarni, sont le plus sensibles, comme l'a
montré S. Wichmann (1976).
La Lecture du bréviaire, le soir ne
figure pas dans le corpus de Spitzweg publié par Günther
Roennefahrt en 1960. Il faut dire que le peintre était
prolifique puisque cet important et sérieux répertoire
compte déjà 1543 numéros et que le Dr. Wichmann
qui prépare un nouveau catalogue de l'oeuvre en ajoutera au
moins 500. Le fait que le tableau était resté en main
privée en France jusqu'à une date récente
explique d'ailleurs que G. Roennefahrt n'en ait pas eu
connaissance.
Siegfried Wichmann a mis en rapport la
composition avec un dessin conservé à Dresde qui
présente l'intérêt de différer de la
peinture par la présence d'une ville à
l'arrière-plan. Or, l'examen à l'infrarouge du panneau
effectué par le Laboratoire de recherche des Musées de
France au moment de son acquisition a révélé une
semblable ville, adossée à la colline, avec pignons de
maisons et clocher d'église bien visibles, que Spitzweg a
finalement recouverte d'un paysage de plaine qui accentue
l'impression d'infini du lointain.
Le tableau met en scène un jeune
prêtre - celui qui figure sur la feuille de Dresde semble plus
âgé - reconnaissable à son couvre-chef (pouvant
être plié en deux et mis dans une poche) et à son
costume noir, qui, selon Wichmann, sont ceux d'un séminariste
ou d'un élève d'un collège jésuite. On
est en effet en Bavière, bastion du catholicisme allemand et
en même temps patrie de Spitzweg. La rivière qui
serpente jusqu'à l'honni n'est autre que l'Isar, aux environs
de Munich, que l'on retrouve d'ailleurs à bien d'autres
reprises à l'arrière-plan des scènes
d'extérieur de l'artiste. Le thème du personnage
isolé dans la nature est cher à Spitzweg qui se
plaît ainsi à ironiser sur les rapports entre l'individu
et son environnement. Ici, la silhouette du prêtre dont
l'aspect quelque peu caricatura! est accentué par le
parti-pris de représentation de profil, si fréquent
chez Spitzweg comme d'ailleurs chez tant de dessinateurs satiriques,
se détache sur un paysage finement peint, au. lointain rendu
par un habile dégradé de coloris, qui rappelle
l'esthétique romantique. Mais si Spitzweg reste encore
tributaire de Friedrich, il prend un certain recul par rapport
à sa conception du paysage symbolique Jusqu'à la
tourner en dérision. Une nature rustique, avec un premier plan
occupé par de vulgaires choux, paraphrase
irrévérencieuse du jardin clos de la Vierge dans la
peinture ancienne, remplace le monde végétal
codifié de Friedrich dans lequel la moindre touffe d'herbe se
voit conférer une valeur symbolique. Ne serait-on pas
tenté de mettre en rapport cette vision quelque peu ironique
avec les problèmes de sécularisation aigus en
Bavière dans les années 1840, ce qui ne serait
d'ailleurs pas contraire à l'esprit caustique d'un Spitzweg ?
Il est certain que les tableaux que Spitzweg réalisera sur ce
thème plus tard, vers 1860, montrant un prêtre dans un
paysage, également de profil, plongé dans la lecture de
son bréviaire, n'ont plus cette plaisante acidité et
sont devenus des scènes essentiellement anecdotiques.
Survenant une dizaine d'années
après l'entrée dans les collections du Louvre de
l' « Arbre aux corbeaux » de Friedrich,
cette acquisition illustre bien la volonté du
Département des Peintures d'enrichir la section des
écoles étrangères de la première
moitié du XIXe siècle,
en amont du programme d'Orsay, et de rendre à l'école
allemande, trop méconnue en France, sa juste place.
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