Spiritualité des images
Intérieur d'une
église
Bartholomeus van
Bassen, La Haye,
1590-1652
Église ou
temple ?
de la présence
d'un chien dans un édifice de culte
Élisabeth
Foucart-Walter
conservateur en chef au
Département des peintures au musée du Louvre
Bernard
Reymond
professeur à la
faculté de théologie protestante de l'université
de Lausanne
19 novembre 2007
Elisabeth
Foucart-Walter
Les personnages qui donnent une
impression de vie à cette magnifique
église, ont probablement
été ajoutés par un artiste non identifié.
Ils sont habillés à la manière des
années 1640, ce qui permet de dater le tableau. (parmi
tous les artistes connus pour avoir peint des personnages pour van
Bassen, c'est Anthonie
Palamedesz qui est ici le plus
probable).
L'imposant autel présent dans la
chapelle qui fait face au spectateur surprend dans la mesure
où le catholicisme n'était pas autorisé au
17e siècle dans la République
hollandaise.
Néanmoins Frederick Henry, qui
était stathouder lorsque le tableau fut peint, accordait
davantage de liberté aux catholiques que son
prédécesseur Maurice d'Orange. Les prêtres
catholiques était alors autorisés à
célébrer discrètement la messe dans les maisons
privées pour de petites assemblées.
Van Bassen travaillait manifestement pour
des catholiques. Il a totalement imaginé cette église,
comme il l'a toujours fait pour les autres bâtiments qu'il a
peints.
Bernard Reymond
Ceci me semble parfaitement
plausible, surtout si se
vérifie la remarque selon laquelle les personnages auraient
été ajoutés.
Ou encore s'il s'agit d'une église catholique imaginaire.
Le style de peinture est bien celui de
l'école de Delft qui a produit de nombreux tableaux
représentant des intérieurs de temples hollandais. Et
il est exact que, dans ce pays, la célébration de la
messe n'était alors que tolérée, à
condition de n'avoir pas réellement pignon sur rue (voir
à Amsterdam l'église catholique aménagée
à cette époque sous le toit d'une maison de marchand
catholique).
Mais s'il s'agit d'une église catholique imaginaire, je me
demande pourquoi le chancel (la barrière qui sépare le
choeur de la nef) est interrompu devant l'autel. On trouve cette
solution chez des protestants (par exemple à Morges,
près de Lausanne) où il s'agissait de distinguer la
place des notables installés de part et d'autre de la table de
communion, et ainsi séparés du vain peuple,
l'accès de la table restant, lui, ouvert aux autres
fidèles. Cette peinture soulève vraiment bien des
questions !
Elisabeth
Foucart-Walter
La question peut parfois se poser pour
les vues d'intérieurs d'églises dans la peinture
hollandaise et flamande du XVIIe
siècle : est-on en présence d'une église
catholique en tant que telle ou bien d'une église catholique
« protestantisée ». Dans le cas de l'Intérieur d'une église de Bartholomeus van
Bassen (ci-dessus), nul doute qu'il
s'agit d'une église catholique : en regardant avec une
loupe, on voit au fond un personnage qui est agenouillé, en
train de prier, au pied de l'autel, montrant que celui-ci est
consacré. A droite, il y a un autre personnage, là
encore agenouillée, qui semble se confesser auprès d'un
homme vêtu de blanc et de noir, semblable à celui qu'on
voit de dos ; ni l'un ni l'autre ne sont des pasteurs, mais des
prêtres catholiques portant un surplis sur leur robe noire. On
est donc en présence de la vue d'une église catholique
avec un chien bien visible. Faut-il en être
étonné ?
Vue intérieure
d'église inspirée par la cathédrale
d'Anvers
Pieter Neefs le
Vieux
En fait, quand on examine d'autres
tableaux de la même époque
montrant des églises
catholiques, on retrouve de tels chiens avec leur maître,
parfois même fort en évidence dans la nef : ainsi
la Vue intérieure
d'église inspirée par la cathédrale d'Anvers
du peintre anversois Pieter Neefs le Vieux (tableau signé et daté de 1644, au
Louvre), il y a même deux chiens : si celui du groupe du
premier plan a sans doute été rajouté avec les
figures qui l'entourent au XVIIIe siècle,
son congénère, tout au fond (il faut une loupe pour le
voir), fait bien partie de la composition d'origine : pas du
tout gêné, il s'approche de fidèles qui assistent
à une messe dite sur un autel latéral. Et personne n'y
trouve à redire !
Cela m'amène à rappeler une
amusante photographie visible il y a quelque temps sur le site
Protestants
dans la ville qui réserve
toujours de bonnes surprises : on y voyait un chien dans un
temple protestant sagement assis et fort sage ! C'est l'occasion
de la remettre en ligne.
Chien dans un temple
protestant
Bernard Reymond
Il ne me semble pas impossible du tout
qu'un chien figure sur l'image d'une église
catholique, surtout s'il est dans la
nef et non dans le choeur. En fait, je ne me suis posé la
question que pour les représentations de temples. Il y a un ou
des chiens sur l'image bien connue du temple Paradis, de
Lyon, et sur des peintures de temples de l'école de
Delft.
Temple protestant dit
du Paradis
Attribué
à J. Perrissin,
vers 1565
Ce temple était rue des Estableries,
au centre de Lyon, entre Rhône et Saône. Il fut
utilisé de 1564 à 1567, date de sa
destruction. C'est l'un des principaux temples du
XVIe siècle et l'un des rares dont nous avons une
représentation.
Il s'agit là du début du
service, peut-être de baptême (ou de mariage ?). On
remarquera les banquettes confortables pour des personnes de
qualité, la séparation des hommes munis de leur
épée et des femmes, la présence des enfants, le
sablier destiné à limiter l'éloquence du
prédicateur. Et le chien, traditionnel dans les cultes
protestants.
Pour le temple Paradis, nous n'avons aucun
commentaire écrit qui nous permette de savoir au juste
pourquoi Périssin, le peintre, y a mis ce chien (il peignait
de mémoire, réfugié qu'il était à
Genève). A mon sens, il n'a pas tant cherché à
indiquer la profanité du lieu, comme trop de protestants
l'imaginent, mais doit avoir vu dans le chien un symbole d'attention
et de fidélité. Le chien du temple Paradis semble en
tout cas écouter le prédicateur avec beaucoup
d'attention !
Dans le tableau de Bartholomeus van
Bassen, le chien est dans une
attitude de place publique, ce qui peut correspondre à l'usage
de la nef à cette époque. Mais s'agit-il bien
d'une église catholique ? Le vêtement de
l'ecclésiastique qui s'y ballade permet de le penser, tandis
que le dispositif d'ensemble pourrait être celui d'un temple
luthérien.
La différence la plus visible et la
plus significative, du point de vue architectural, entre une
église catholique et un temple protestant est qu'une
église catholique, surtout à l'époque, comprend
sommairement dit deux espaces distincts : le choeur, espace des
prêtres, et la nef, espace des laïcs. La nef, à cet
égard, constitue un espace semi-profane. Le temple protestant,
ne comprend en revanche qu'un seul espace, l'ensemble des
fidèles rassemblés pour le culte constituant un
« sacerdoce
royal », selon une
expression empruntée au Nouveau Testament.
Ou encore, du moment qu'ils sont rassemblés pour chanter la
gloire de Dieu, l'espace qu'ils occupent devient un espace
choral.
Dans les cathédrales ou collégiales qui furent alors
affectées à la célébration du culte
réformé, l'usage du choeur fut dans la plupart des cas
abandonné et le culte se déroula tout entier dans la
nef, espace des fidèles. On peut dire à cet
égard que le choeur a ainsi été
déplacé dans la nef.
De toute manière, les choeurs, avec leur dispositif de stalles
canoniales, n'auraient pas offert assez de place pour les
fidèles venus s'associer au culte.
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Note de Gilles Castelnau. Élisabeth Foucart-Walter sait de quoi elle
parle lorsqu'il s'agit d'animaux dans l'art. En effet, elle vient de
publier deux merveilleux petits livres, contenant chacun des dizaines
d'excellentes reproductions de tableaux du Louvre :
« Chiens »
en collaboration avec
François Nourissier, de l'Académie Goncourt
« Chats »
en collaboration avec
Frédéric Vitoux de l'Académie
française
tous deux aux éditions Flammarion / Musée du
Louvre.
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