Spiritualité des images
Rubens
Adoration des mages

Adoration des mages, musée du Louvre
Gilles
Castelnau
4 janvier 2006
Pas de clairs-obscurs chez
Rubens comme à la même
époque le protestant Rembrandt aimait les peindre, ce qui
suggérait au plus profond de nos coeurs la méditation
intérieure.
Rubens, dans son immense toile, nous
projette brutalement en pleine lumière, en plein mouvement,
dans un cliquetis d'armes.
L'enfant Jésus est bien petit dans ce
grand tourbillon ; c'est plutôt l'étonnant visage
buriné et attentif du vieux mage agenouillé qui retient
l'attention.
Rubens a reproduit ce beau
vieillard dans un autre tableau
conservé à Anvers, où il a peint son visage de
manière franchement inquiétante : sourcils
froncés, en broussailles enfonçant profondément
les yeux; énormes moustaches et barbe sauvage. Force de la
nature dominée par le petit enfant.

Anvers, musée royal des Beaux-Arts (détail)
Par contraste nous le voyons ici dans la
force de l'âge ; de tout son
corps il est en mouvement: son grand manteau doré, sa barbe et
sa chevelure blanche penchées en avant vers le Christ :
de tout son être ce roi puissant, riche, glorieux, fait
allégeance. Son regard profond et perçant n'est pas
inquiétant comme à Anvers : il interroge l'Enfant,
attentif semble-t-il à savoir si son offrande est
agréée.
Le deuxième mage, agenouillé
à son côté a une magnificence égale. Son
grand manteau rouge paré d'hermine blanche
révèle son importance; il est attentif lui aussi. Le
soldat au dur visage, à l'armure luisante et à la lance
sculptée ajoute une note de puissance guerrière :
lui aussi se tourne et s'incline devant Jésus.
Le mage noir qui apporte un coffret a un
regard plus méditatif et doux ; non moins
attentif.
La Vierge Marie est une grande et belle
femme au teint de lys et de rose,
à la bouche petite bien dessinée, sensuelle ; ses
paupières sont tombantes comme toutes les femmes des tableaux
de Rubens. Le beau drapé de ses vêtements rouges et
blancs lui donne un air de majesté, d'importance. Un
léger halo autour de sa tête est son auréole. Sa
main qui présente l'enfant Jésus est
élégante, maniérée.
Tout ceci est somptueux, princier,
puissant ; la paille qui nous rappelle qu'il s'agit d'une
crèche est naturellement propre et blonde !
Les princes de l'Église qui
commandaient ces tableaux à Rubens croyaient que la magnificence était
nécessaire à leur prestige et à leur
renommée. Les grands seigneurs se lançaient dans une
vie de luxe indifférente à la misère populaire.
Et bien entendu Rubens, peintre à succès, favori des
cours, excellait à ce genre de peinture
révélatrice d'un monde inquiétant de richesse et
de gloire.
Les clairs-obscurs du protestant Rembrandt qui incitent à la
méditation et à la modestie de l'homme devant Dieu nous
semblent davantage correspondre au style des évangiles que ce
triomphalisme grandiose de la Contre-Réforme
catholique.
Je suis pourtant sensible à cette
vision du Christ, roi des rois,
amenant les puissants à s'agenouiller et à proclamer
sans doute leur obéissance désormais à la loi
d'amour du Royaume.
L'hypocrisie de tant de princes criminels
qui se proclamaient néanmoins chrétiens, (comme le
sinistre duc d'Albe dont les cruelles persécutions des
protestants flamands au nom du roi Philippe II d'Espagne
étaient encore dans toutes les mémoires) ne doit pas
occulter l'idéal biblique du roi représentant de Dieu
consacrant son pouvoir à faire régner sur terre la
justice protectrice des humbles.
L'élan dynamique (et parfois la
prétention) de nos contemporains du 21e
siècle peuvent trouver un modèle dans l'humble attitude
des mages attentifs à quêter l'approbation de l'enfant
tout-puissant.
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