Spiritualité des images
La tentation du
Christ
Ary Scheffer
1795, Dordrecht, Pays-Bas -
Argenteuil 1858
Musée du Louvre
Peinture française, Sully,
2e étage, salle 63
.
Gilles
Castelnau
2 février 2007
Ary Scheffer, un protestant hollandais,
a vécu et travaillé à Paris. Il avait
acquis un succès considérable, fut professeur de dessin
des enfants du roi Louis-Philippe. Il était
débordé de commandes flatteuses et vivait dans les
honneurs.
- Contemporain
de Ingres, il avait, comme lui, une peinture très lisse,
très minutieuse et attachée au rendu des
détails. Mais il ne donnait pas dans la sensualité et
l'admiration des tissus, des bijoux et des femmes.
- Contemporain
de Delacroix, il partageait la puissance et la force de sa
pensée, mais non la violence et le mouvement de ses visions.
- Contemporain
de Corot, de Théodore Rousseau, il n'emportait pas son
chevalet en forêt de Fontainebleau pour en rendre de
manière réaliste la couleur et la lumière :
ce qui lui importait était le coeur de l'homme.
- Contemporain
de Courbet et de Daumier, il n'avait pas leur esprit critique et leur
réflexion sociale.
Ary Scheffer était un esprit religieux, un romantique
froid, à la manière des protestants calvinistes
hollandais, à la fois mystique et cérébral. Sa
peinture est calme, très élaborée,
réfléchie.
Il s'est beaucoup consacré aux
sujets religieux. À la différence des
peintres catholiques qui peignent fréquemment des Vierges
à l'enfant, des crucifixions et des martyres de saints, il
peint, à la manière protestante, des scènes de
l'évangile : « Le
Christ Consolateur », les
« Bergers conduits par
l'Étoile », les
« Rois mages déposant leurs
couronnes », le
« Christ au Jardin des Oliviers », le
« Christ portant sa croix », le
« Christ mis au tombeau » et
finalement, le tableau auquel il travailla durant les dix
dernières années de sa vie, « La tentation du
Christ ».
Atelier de Scheffer
En regardant cette représentation
de son atelier, peinte en 1851, on voit
déjà la grande place qu'y tenait « La tentation du
Christ ».
Les Goncourt
ont
écrit de lui :
La foi nouvelle était le
sentimentalisme... Les peintres ne couronnaient plus d'épines,
mais de mélancolie. Ils n'avaient plus les angoisses saintes,
la tragédie du Calvaire ; ils voulaient tirer notre coeur
jusqu'à nos yeux, en chantant la Passion du génie ou de
l'amour, le cantique des souffrances morales. Un homme d'un
esprit supérieur, M. Ary Scheffer, a été le
chef de ce spiritualisme rajeuni et accommodé au
tempérament du siècle.
« La tentation du
Christ ». En protestant habitué à
lire la Bible, Ary Scheffer illustre le récit biblique :
Le diable le transporta encore
sur une haute montagne, lui montra tous les royaumes du monde et leur
gloire et lui dit :
- Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et
m'adores.
Jésus lui répondit :
- Retire-toi, Satan ! Car il est écrit :
« Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui
seul ». Matthieu 4. 8
C'est un immense tableau mesurant plus de
2 mètres de large sur près de 4 mètres
de haut. Le dessin semble
« réaliste », à la
manière d'Ingres. Mais l'absence presque complète du
cadre dans lequel la scène est censée se
dérouler ainsi que des menus détails utilisés
habituellement pour « faire
vrai », la très grande simplicité
du vêtement du Christ obligent le spectateur à focaliser
son attention sur la calme assurance reflétée par le
visage du Christ sans être véritablement
interrogé sur la réalité de la personne du
diable.
Celui-ci est caractérisé par la couleur brune de sa
peau, évidemment maléfique et la naissance de ses ailes
traditionnelles. Mais Scheffer ne s'est pas laissé aller
à lui donner des pieds de boucs, une queue fourchue ou
des yeux flamboyants ! Il n'a rien de surnaturel ou d'effrayant.
Il n'est, en fait, que le représentant d'une mauvaise
pensée.
Le Christ montre le ciel du doigt ; son calme et son
auréole manifestent sa sainteté. Par contraste, le
diable est musclé, son visage tourmenté. C'est un
être de passion et de volonté mais ce sont les
réalités « du
bas » qu'il désigne en un geste pressant.
La paix et l'harmonie qui émanent du Christ sont, à
l'évidence, enracinées au plus profond de son
âme. La méditation dont il vit, la force qui
émane de sa stature tranquille nous indiquent la clarté
du Monde heureux qui est celui de Dieu.
Ary Scheffer a fait
construire et habitait le charmant petit hôtel du 16
rue Chaptal, actuellement Musée de la
vie romantique, où Ernest Renan le rejoignit
après avoir épousé sa nièce.
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