Spiritualité des images
Un tableau
mystérieux
15 février 2007
Ce tableau représentant sans
doute des réformateurs protestants du XVIe
siècle est présent dans les collections du Louvre
avec l'indication suivante :
Allemagne
XVI-XVIe siècles
Confrérie en
prières
Hauteur : 0,63 m
Largeur : 0,87 m
Peint en trois
étapes : les cinq personnages agenouillés
présentés par un cardinal auréolé se
situent dans la première moitié du XVIe
siècle ; les huit personnages debout derrière,
désignés par des inscriptions comme des
Réformateurs, datent de la seconde moitié du XVIe
siècle. Les deux personnages à droite en haut et en bas
remontent au début du XVIIe siècle.
Tableau entré au musée de
l'Hôtel de Cluny en 1844 avec la collection Du
Sommerard.
Transféré au Louvre
en 1896.
.
Elisabeth
Foucart-Walter, conservateur en chef
au département des peintures au musée du Louvre,
présente ainsi la question :
Sur les inscriptions :
- en haut du tableau, juste sous le cadre et sur la
couche picturale même, on déchiffre de gauche à
droite :
Luther aetatis
suae 60 1543
et plus loin
Melanchthon aetatis
suae 38.
- sur le cadre, il y a toute une série de noms,
avec des dates et âges, dans une langue vaguement latine,
vaguement française : Brandebourg, Saxe, Mansfeld, etc.,
tout l'ensemble faisant assez début du XIXe
siècle : cela semble être des noms
d'électeurs et de princes protestants allemands.
- au-dessus du personnage en bas à droite, un
nom illisible avec la mention en français
Agé de 48
1618
Ces inscriptions n'ont elles pas
été rajoutés sur la peinture elle-même, et
à plus forte raison sur la cadre ?
- Au revers du panneau, une inscription imprimée
collée comportant le texte suivant :
LES PRINCIPAUX INSTRUMENS
DESQUELS DIEU S'EST SERVI DU TEMPS DE NOUS ET DE NOS PERES POUR
REMETTRE SUS LA VRAYE RELIGION EN ALEMAGNE.
L'inscription
imprimée
Quant au tableau
lui-même, il provient
d'Alexandre Du Sommerard (1779 - 1842), le fondateur du fameux
musée de l'Hôtel de Cluny qui a été acquis
par l'État avec ses collections en 1844 ; notre
tableau, intitulé « Les
Réformateurs »,
été transféré comme tel en 1896 au
Louvre car jugé guère médiéval.
Il était alors considéré comme de l'école
française du XVIIe siècle.
C'est plus tard qu'il a été donné à
l'école allemande, sans doute à cause de Luther et
Melanchthon censés être représentés et de
la gravure au revers qui parle d'Allemagne (pourtant écrite en
français).
En fait, je me demande si Du Sommerard ne
s'est tout simplement pas fait abuser par un vendeur peu scrupuleux
qui aura fait ajouter des inscriptions pour donner un air protestant
à ce tableau. Pour en faire une curiosité historique.
Il y a eu beaucoup de trafic, à cette époque à
Paris, de tableaux pseudo-historiques, à
l'allure « haute
époque », pourvus
d' inscriptions « bidon » mais flatteuses. Ainsi le Musée de l'Histoire
de France de Louis-Philippe à Versailles en a acheté un
certain nombre dans les années 1830 -1840.
.
La Société d'Histoire du
Protestantisme Français, consultée en 1971, a
écrit :
Malgré le nom de Melanchthon qui se
détache au-dessus d'une des têtes des personnages du
fond qui sont debout (et Melanchthon n'est nullement reconnaissable)
on ne saurait affirmer qu'il s'agit là d'une assemblée
(ou d'une collection de portraits) de réformateurs. Ils ne
ressemblent à aucun des grands réformateurs allemands,
du moins autant qu'il est possible de reconnaître leur visage
d'après les peintures ou les gravures du temps.
...
Il y a, d'autre part, une grande
différence entre les costumes des personnages
agenouillés et le costume de ceux qui sont debout : les
costumes de ceux qui sont à genoux datent TRES NETTEMENT des
premières années du XVIe
siècle ; et les costumes des personnages qui sont debout,
de la fin du XVIesiècle et peut-être même du
début du XVIIesiècle
pour certains.
.
Bernard Reymond, professeur
émérite à la faculté de théologie
de l'université de Lausanne écrit :
On reconnaît très nettement
Luther et Melanchthon.
.
Christiane
Guttinger
Je pense que l'on peut reconnaître au
1er plan de gauche à droite Luther, Catherine von
Bora son épouse, et Melanchthon (mais que tient-il ? il
est le seul dont on ne voit pas les mains jointes ?) les deux
autres seraient-ils Zwingli, Bucer ou Bullinger ?
En bas à droite Philippe de Hesse qui
a toujours soutenu Luther, ou Frédéric de Saxe, le
Magnanime (il y a des portraits à Wittenberg, mais il a des
traits plus puissants et larges d'après mes
souvenirs) ?
Au dessus, pourraient figurer les
réformateurs calvinistes, Calvin le 1er à gauche
mais leurs représentation ne reprend pas l'iconographie
calvinienne traditionnelle du Chandelier, de la Balance. Autre
hypothèse, les princes allemands protestants ?
Il faudrait pouvoir identifier le
prélat ( ? ) en rouge qui tourne les mains ouverte
vers Dieu mais porte son regard autour de lui, semblant demander une
aide divine, mais aussi celle des personnages qui l'entoure, en vue
d'une conciliation ?
L'attitude agenouillée me parait
aussi bien convenir à des protestants.
L'inscription en français au dos
est-elle ancienne ? pourrait-elle avoir un rapport avec des
huguenots émigrés en Allemagne ? L'auteur
serait-il un huguenot ?
Le terme de « VRAYE
RELIGION » peut être
protestant car les premiers réformés
réagissaient contre les abus et désordres de
l'Église voulant en retrouver la pureté
d'origine
La représentation de
réformateurs en peinture n'a rien de choquant. Beaucoup
d'artistes protestants ont également travaillé pour des
commandes d'Église... et l'activité artistique des
protestants est à réhabiliter. Ils n'admettaient pas
que l'on prie devant une statue ou un tableau, et à ce titre
ont pu être iconoclastes, mais ce sont le plus souvent le fait
d'excités ignares ; le protestantisme s'est
développé en même temps que l'humanisme.
Ci joint un portrait de Melanchton pour
comparaison :

Mélanchthon
.
Le pasteur Flemming
Fleinert-Jensen
écrit :
Mélanchthon est né en 1497. A
l'époque du tableau il est censé avoir 38 ans. Le
tableau daterait alors de 1535.
Pourtant, l'âge indiqué de
Luther le date de 1543.
Pas très convaincant...
.
19 février 2007
Christiane
Guttinger
Le prélat. Pourrait-il s'agir de saint Boniface qui a
évangélisé l'Allemagne ?
Celui qui pourrait être le donateur,
ou l'artiste, représenté en bas à droite,
né en 1570 ?
Quelqu'un peut-il nous éclairer sur
ces deux points ?
Le commanditaire ou
l'artiste a-il-voulu faire un
portrait historique de groupe du « cercle » de Luther et de ceux qui ont contribué
à soutenir le luthéranisme en Allemagne ?
Les exemples de tableaux et gravures des
Réformateurs ne manquent pas (tableau XVII° du
Kunsthistorisches Museum de Berlin exposé à Metz
jusqu'au 10 mars) mêlant Luther, Calvin, Huss, etc... mais
ils sont représentés en cercle, autour d'une table, et
non pas priant.
Pourquoi cette attitude de
priant ? Le tableau pourrait-il
avoir été destiné à une chapelle
luthérienne offerte par le donateur ? en France ou pays
francophone pour que les inscriptions soient en
français ? Alsace, pays de
Montbéliard - Würtemberg, Belgique,
Suisse ???
.
19 février 2007
Markus Schaefer, pasteur de
l'Église
allemande de Paris
- Il s´agit certainement d´un tableau
authentique protestant de la première moitié ou du
milieu du 17e siècle. J´ai vu de tels tableau dans des
églises luthériennes du nord de l'Allemagne.
- Le personnage agenouillé à droite en
bas est sans doute le donateur du tableau, tout humble comme le plus
petit au coin du tableau.
- La ressemblance des personnages debout
derrière s'explique peut-être du fait qu´ils
présentent la famille - les ancêtres du donateur ce
qui est soutenu par leur vêtements datant de la seconde
moitié du 16e siècle (voir l´inscription
« ... et nos
pères »).
- Les personnages au premier plan sont sûrement
des réformateurs : Luther, tout à gauche, ensuite
Melanchthon, deux autres que je n´arrive pas à identifier
(mais aussi de la première génération de la
réforme, parce qu´ils sont présentés
à la mode des humanistes - sans barbes - tandis que
les théologiens du 17e siècle
portaient toujours des barbes ! un des deux peut-être
Bucer ?), le personnage tout à droite pourrait être
Bugenhagen, un réformateur important luthérien du Nord
de l´Allemagne. Les réformateurs du Sud de l'Allemagne
comme Bullinger ne sont pas représentés !
- Les représentations des réformateurs ne
sont pas contemporaines, plutôt stylisées et mises en
orde selon l´importance des personnages ou - et selon
l´époque de leur influence (Luther tout à gauche,
les autres le suivant).
- En général, de tels tableaux mettaient
en valeur l´importance et la fidélité de la
famille (et) du donateur.
- Quelques questions demeurent non
résolues : Où les
personnages regardent-ils ? Est-ce que l´arbre à
gauche représente le paradis - l'arbre de la vie ?
Y-a-t-il un oiseau (le tableau n´est pas assez clair sur mon
écran), comme symbole du Saint Esprit ? Qui est le personnage
au fond à vêtement rouge ? (Augustin ? où, plus
probablement, Jan Hus ?)
.
20 février 2007
Elisabeth
Foucart-Walter
En fait, je ne suis guère convaincue
qu'il puisse s'agir de Luther, Mélanchton et Cie. Je trouve
qu'il n'y a aucun souffle d'esprit protestant dans cette
représentation de dévotion.
C'est un tableau certes bien
étrange.
.
26 février 2007
Félix
et Agnèse Kalb,
Pays-Bas
Le prélat auréolé est
pour le moins étonnant s'il s'agit de Réformateurs,
Allemands ou Français.
Est-il vraiment question d'une
« Confrérie de caractère
religieux » ? Le prélat ne serait-il pas le
patron d'une association quelconque ?
Quant à l'inscription imprimée
au dos, c'est encore une énigme; en effet, elle peut avoir
été ajoutée ultérieurement, pour
« donner un air protestant à ce tableau »
L'orthographe semble être bien de l'époque.
On a l'impression qu'il s'agit d'un
tableau qui a été sujet à des manipulations
variées, adaptées selon les diverses époques.
.
6 mars 2007
Christiane
Guttinger
Marianne Carbonnier-Burkard (Doyen de la Fac de
Théologie protestante) a reconnu en l'étiquette
collée au dos du tableau « la reproduction d'une page de
l'édition française des Icones de Théodore de
Bèze (1581, p 21), précédant les
portraits des réformateurs allemands. Les portraits
gravés des Icones ne ressemblent pas du tout aux portraits du
tableau. »
D'autre part, le « donateur » représenté en bas à droite et
que l'inscription indique comme étant âgé de
48 ans en 1618 pourrait être Jean-Sigismond de
Brandebourg (1571-1619), alias Jean-Sigismond de Hohenzollern,
9° prince électeur de Brandebourg (1608-1619),
administrateur de la Prusse en 1611, duc en Prusse (1618-1619).
Il entre en possession du duché de
Prusse à la mort de son beau-père et tuteur
en 1618, et meurt l'année suivante.
Il avait opté pour le protestantisme
réformé en 1614 et cela inquiète une partie
de la population luthérienne. En 1615, Jean-Sigismond
garantit, sous forme écrite, la liberté de
confession.
Ce tableau aurait pu être
réalisé en 1618,
à l'époque de son accession au duché de Prusse
pour affirmer dans un esprit de propagante historico-religieuse
( ? ), sa place dans la continuité du
luthéranisme, afin de légitimer sa position en
s'inscrivant dans l'histoire religieuse de l'Allemagne.
Le tableau a aussi pu être
réalisé à la commande de son fils qui devient
duc de Prusse à sa mort en 1619 et... a aussi
intérêt à conforter sa position.
1618 est le début de la guerre
de 30 ans...
.
2 juillet 2007
Elisabeth
Foucart-Walter
Le laboratoire n'a pas terminé son étude, mais il a
déjà trouvé que les inscriptions du tableau en
recouvrent d'autres plus anciennes et difficilement lisibles. Il
essaie actuellement de les mettre en évidence
.
Réponse
définitive
Une imposture ancienne dévoilée
Retour vers
spiritualité des images
Vos
commentaires et réactions
haut de la page