Lire les Écritures « saintes »
Bible, Coran et autres
1ère partie
pasteur Jean
Dumas
20 octobre 2014
Du même auteur :
L’arc-en-ciel des religions, Editions Labor et Fides, 2001
Jean, explique-moi ton évangile, Editions L’Harmattan, 2009
Athée et croyant, quand l’athéisme vient en aide à la foi, Editions L’Harmattan, 2011
Pasteur aujourd’hui à la retraite, Jean DUMAS prend acte du fait qu’il y a un texte fondateur à
la base de chaque religion. Ces livres, parfois nommés Ecritures saintes, sont demeurés
identiques à eux-mêmes depuis leur origine. Pourtant les religions ont traversé plusieurs
siècles qui les ont entraînées dans des bouleversements considérables. Ces textes fondateurs
sont-ils encore valides aujourd’hui ? Si on se refuse à les modifier, sous peine de leur ôter leur
valeurs religieuses, comment les lire, et comment les comprendre au travers de leur vétusté
pour continuer à s’en inspirer ? L’expérience du dialogue interreligieux vécue par l’auteur l’a
conduit à clarifier le débat pour l’actualiser dans une pratique religieuse adaptée à notre vingt
et unième siècle.
LʼINTERPRÉTATION EN QUESTION
Rencontre entre un pasteur, un écrivain futur prix Nobel et un philosophe
André TROCME, Albert CAMUS et Paul RICŒUR
C’était en 1952, dans le village du CHAMBON SUR LIGNON. Dans ces montagnes de la
Haute-Loire, pendant la guerre, les habitants avaient suivi la volonté de leurs pasteurs pour
cacher des enfants juifs. Ces pasteurs étaient des pacifistes convaincus qui refusaient
l’usage de toute résistance armée. Ils avaient inventé une résistance non-violente. C’est
ainsi qu’ils avaient compris leur façon de résister aux ordres décidant la déportation de
tous les juifs résidant en France, français ou non.
Ce dimanche matin, le pasteur TROCMÉ avait choisi de prêcher sur l’image de l’Eglise
comparée à l’arche de Noé : une Eglise ouverte prête à accueillir toutes les misères du
monde. Son sermon frappa l’assemblée tant par le talent oratoire du pasteur que par le rappel
évident de l’accueil des juifs pendant la guerre, qui avait valu au CHAMBON d’être le seul
village inscrit au livre des Justes en tant que communauté civile. TROCME avait terminé en
ajoutant l’image de l’Apocalypse. Ce dernier livre clôturant la Bible, décrit la ville
sainte Jérusalem comme une ville aux portes ouvertes. « Telle devrait être l’Eglise, un
refuge pour les désespérés » avait conclu le pasteur.
Avant la dispersion, après le culte, annonce avait été faite d’une conférence du philosophe
Paul RICŒUR, ayant enseigné comme professeur au Collège Cévenol du CHAMBON
quelques années plus tôt. RICŒUR parlera à propos du livre d’Albert CAMUS,
« L’homme révolté », qui venait de paraître.
La conférence se fit dans une petite salle paroissiale attenante, et Paul RICŒUR fit un
long et passionnant résumé de l’œuvre récente de CAMUS, prenant la défense de la
pensée de l’auteur alors que ses amis communistes ou existentialistes sartriens avaient
rompu tout lien avec leur compagnon de Combat, le quotidien bien connu : CAMUS
avait eu l’audace de dénoncer le totalitarisme stalinien, alors que ses anciens compagnons
magnifiaient la société d’avenir qu’était à leurs yeux le régime marxiste soviétique.
L’écrivain en avait été profondément bouleversé.
Alors que les amis de CAMUS s’étaient acharnés à dénoncer les inepties, disaient-ils, de
« l’homme révolté », RICŒUR avait su en tirer les richesses et la profondeur. Le public
présent remercia le philosophe, quand vint la surprise : un des auditeur se leva pour dire :
« Avant de commencer le débat avec l’orateur, je voudrais vous présenter Albert
CAMUS, qui a suivi avec un intérêt passionné l’exposé magistral qui vient de nous
être donné. Je pense que vous attendez tous sa réponse. »
Personne n’avait prêté attention à la présence d’Albert CAMUS dans l’assemblée,
RICŒUR comme les autres. Commença alors un échange d’une riche intensité entre les
deux hommes, qui se conclut par une apostrophe de CAMUS, qui s’affirmait athée, au
chrétien RICŒUR : « J’étais hier au culte du pasteur TROCMÉ, et je suis en total
désaccord avec lui sur ce qu’il a dit de l’Eglise. Vous, les chrétiens, vous pensez vous
soucier des autres qui se perdent dans les tourbillons des misères de l’après-guerre, en leur
proposant le refuge salvateur. Vous les invitez à entrer bien au chaud dans la barque de vos
Eglises, pour y trouver le salut. Quant à moi, je suis et je reste journaliste engagé, soucieux
de venir en aide à ceux qui se perdent, mêlé à eux dans les tempêtes déchaînées qui menacent tant de vies. » On était en pleine guerre froide, dans l’attente crispée d’un nouveau cycle de violences entre les deux blocs de l’est contre l’ouest guettés par la menace atomique. Les blessures de la guerre meurtrissaient encore des populations entières touchées par une misère qui n’avait pas fini son œuvre de mort.
Paul RICŒUR répondit alors qu’il approuvait entièrement l’écrivain, lui signalant que des
chrétiens sociaux choisissaient le même combat que celui de CAMUS. « Avec des
motivations différentes, vous, qui vous affirmez athée, comme moi, qui me veux chrétien,
nous menons le même combat. Je me situe dans l’appartenance au mouvement du
Christianisme social, qui regroupe ceux qui s’en réclament pour s’engager dans les combats
pour l’homme contre les injustices quelles qu’elles soient. Pour nous, l’Eglise ne peut
prétendre n’être qu’un refuge confortable. Moi non plus, je ne suis pas d’accord avec
TROCMÉ. Je n’ai pas la même lecture que lui de l’évangile de Jésus. Vous avez un jour
évoqué la grande lessive préparant un royaume promis et prêché par l’homme Jésus, mais,
avez-vous ajouté, vingt siècles plus tard, il n’y a plus de savon. Je crois pour ma part que le
message de ce Jésus m’entraîne encore aujourd’hui à me risquer dans les combats contre toute
injustice pour poursuivre la tâche qu’il a commencée. Pour nous, l’Eglise n’est pas un abri
contre les malheurs du temps, mais elle invite à rejoindre ce Jésus qui nous a précédés dans
son engagement pour l’homme, en se mêlant aux pauvres et aux victimes des temps. »
CAMUS remercia le philosophe, heureux, dit-il, d’entendre la voix d’un lecteur qui l’avait
compris en tous points.
J’ai eu la chance et le bonheur d’assister à cet échange exceptionnel. Le professeur de
théologie Daniel LYS y était également, et je lui ai fait part de ce souvenir. Il m’a fait savoir
qu’il en gardait lui aussi un souvenir très fort. S’il y a plusieurs lectures possibles des écrits de
l’Evangile, il s’agit alors de retenir celle qui répond le mieux à la juste appréciation du temps
du lecteur.
Telles sont les notes prises le lendemain de la rencontre, retrouvées soixante ans plus tard
dans l’un de mes tiroirs. En les relisant, je découvre qu’il est possible de comprendre
différemment un texte tiré de la Bible, Ecriture dite sainte pour les chrétiens. J’en conclus que
le moment de l’actualité que vit un lecteur joue un rôle primordial pour son interprétation.
Elle différera selon la personnalité du lecteur, et selon l’époque de sa lecture, le temps de
guerre et de résistance pour l’un, ou les temps difficiles de grande précarité pour l’autre.
Et nous, gens du 21e siècle, quel est l’actualité de notre lecture des Saintes Ecitures ? Et
comment les interprétons-nous ?