Dialogue
interreligieux
Pensée
juive
Accomplir
les Écritures
selon la pensée rabbinique
Rabbin Rivon
Krygier
Synagogue Adath
Shalom
Ne pensez-pas que je
suis venu abolir la Loi ou les
Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
Car je vous le dis, en vérité : avant que ne
passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i, ne
passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. Celui donc
qui violera l'un de ces moindres préceptes, et enseignera aux
autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans
le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les
exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour
grand dans le Royaume des Cieux Matthieu 5:17-19 ; 23:23 (trad. Bible de Jérusalem)
Malheur à vous, scribes et
pharisiens, hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du
fenouil et du cumin, après avoir négligé les
points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde
et la bonne foi, c'est ceci qu'il fallait pratiquer sans
négliger cela Matthieu 23:23.
8 novembre 2004
Que voulait signifier Jésus
lorsqu'il déclara ne pas
venir « abolir la Loi mais
l'accomplir » ? Sur
un plan historique, nous savons que les théologiens
chrétiens interprétèrent « l'accomplissement » comme signifiant la fin du régime de la Loi
juive, soit la rupture avec son acception rituelle et disciplinaire.
C'est ainsi que l'opposition au Chabbat se manifeste dès le
ministère de St Paul, au Ier siècle. C'est
lui ou l'un de ses disciples qui ébauche l'idée que son
observance est désuète sinon
néfaste :
Que personne donc ne vous juge
en ce qui concerne le manger ou le boire, ou à propos d'un
jour de fête ou de nouvelle lune, ou de Chabbat, qui sont une
ombre des choses à venir [...] Ces commandements n'ont en fait
aucune valeur et ne contribuent qu'à la satisfaction de la
chair (Colossiens 2:16-17, 23).
Sans doute reconnaît-on
aujourd'hui, Paul s'adressait-il
à des nouveaux chrétiens d'origine païenne
tentés par le rituel judaïque voire à des
sectaires, et non à des juifs. Au demeurant, la teneur du
propos augura le désaveu historique assumé par
l'Église à l'égard des pratiques rituelles
juives. Ainsi voit-on St Augustin interpréter
Col 2:16 :
Pourquoi ai-je dit que
Jésus abolissait le Chabbat : Parce qu'il était la
lumière qui venait écarter les ombres. Le Chabbat en
effet avait été établi par le Seigneur notre
Dieu et par le Christ même, uni au Père pour la
promulgation de cette loi ; mais il avait été
établi comme l'ombre de ce qui devait arriver
Sermons détachés
de St Jean, 136
Tout lecteur de bonne foi
ne peut que ressentir l'écart
immense entre la rétrogradation de la Loi au rang d'ombre et
l'exigence du Jésus de Matthieu de ne pas abolir le moindre
commandement ! Certes, s'il est indéniable que s'insinue
chez Matthieu une intention critique à l'égard desdits
scribes et Pharisiens, encore faut-il l'identifier correctement. Le
second passage cité plus haut (Mt 23:23) confirme que ce
qui est en jeu n'est pas la nécessité de
résilier les pratiques rituelles mais de ne jamais perdre de
vue, en cas de conflits de valeur, la véritable
priorité, à savoir la fraternité humaine.
Ainsi, c'est le primat de la
bienveillance poussé à
son paroxysme en raison de l'urgence de ce qu'il entrevoit être
le dénouement messianique qui pousse Jésus à
outrepasser certaines règles du Chabbat. C'est sur
l'opportunité de cette transgression, l'évaluation de
l'urgence et sa traduction paroxystique, que semble avoir
porté la polémique et non sur le bien-fondé de
l'observance ou sur le primat de la bienveillance en tant que tel,
principe parfaitement admis par le judaïsme. De fait, le
principe énoncé par Jésus
« le Chabbat a
été fait pour l'homme et non l'homme pour le
Chabbat »
Marc 2:27
se retrouve dans les sources
talmudiques ! Tos. Chabbat 15:17
Certes, à des oreilles
juives, « accomplir la
Tora » [lekayèm èt ha-Tora], signifie d'abord l'obéissance à la
volonté divine, en mettant en pratique ses commandements
[lekayèm èt ha-mitsvot]. Pour autant, la notion
d'accomplissement a, comme en français, un second sens plus
précis qui rejoint celui sous-tendu par le Jésus de
Matthieu : le fait de mener à terme sa mission. Il
convient de s'arrêter sur l'expression talmudique :
« lekayèm èt
ha-Tora coula »:
« accomplir toute la
Tora. » Cette notion n'est
pas quantitative mais qualitative. Elle implique l'idée de
réaliser ce que la Tora exige véritablement, en
conduisant l'action jusqu'à sa finalité « ultime ». Or, la conception qui voit dans l'accomplissement
de la Tora non seulement l'application formelle de tous ses
commandements, mais plus encore ce qui en est sa quintessence se
trouve abondamment avérée dans la littérature
talmudique, comme en témoigne les midrachim
suivants :
Noé a accompli ce qui est
écrit dans la Tora, ainsi qu'il est dit : « Noé construisit un autel pour
l'Éternel »
Genèse 8.
Abraham a accompli la Tora tout entière, ainsi qu'il est dit
« car Abraham avait
écouté la parole de Dieu » Genèse 26 [ainsi en va-t-il pour Isaac, Jacob, Juda,
Joseph...]
Bien que la Tora ne fut pas encore révélée, ils
l'avaient appliquée d'eux-mêmes, c'est pourquoi Dieu les
aima d'un amour total et a homologué leur nom à Son
propre grand nom, ainsi qu'il est dit : « Heureux ceux qui sont intègres
dans leur voie », Dieu étant Lui-même
désigné « à la voie
intègre » Psaume 18 LvR 2:10
Ainsi, aussi anachronique que cela puisse
paraître, les ancêtres
(y compris Noé, archétype de l'homme universel)
accomplissaient « toute la
Tora » à travers
leurs actes de piété et de justice, bien avant que
« la Tora ne fut
révélée » ! C'est donc que l'accomplissement des oeuvres
dénote une piété suréminente, par
delà l'aspect formel des commandements tel qu'il sera ensuite
défini dans la Loi. L'usage de l'expression « toute la Tora » dans le sens d'accomplissement de quintessence se
retrouve dans la formulation d'un maître contemporain de
Jésus :
Hillel dit : « Ne
fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse,
c'est là toute la Tora. Tout le reste est commentaires. Va et
étudie »
Chabbat 31a
En somme, pour la pensée
talmudique, « l'accomplissement des
Écritures »
s'entend comme mise en application des commandements avec
l'idée de devoir « dépasser » la Loi, au sens mais au sens seulement où la
discipline et la rigueur n'épuisent pas la spiritualité
juive, et qu'il est parfois nécessaire d'outrepasser la
règle. La Loi, pour les juifs, est le passage obligé,
nécessaire mais insuffisant. Accomplir la Loi, c'est se
réaliser, réaliser la volonté de Dieu
par-delà la lettre, en adhérant à ce qui au fond
en est le noyau intérieur, à savoir l'amour de Dieu et
des hommes. Sur ce point, il semble bien que le Jésus
matthéen et le Hillel talmudique se tiennent à jamais
par la main.
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