Dialogue interreligieux
Violences et
religions
pasteur Jean
Dumas
24 nvembre 2007
Pour démêler les fils
tissés entre les religions et la violence, il est important de souligner au commencement les
aspects positifs de la polémique. Sans quoi le débat
tourne à la défense de la religion au risque d'en
atténuer la force et de la présenter comme
étant l'accusée.
Commençons donc par ce qui est
commun à nos trois religions que sont le judaïsme, le
christianisme et l'islam. En premier lieu, le monothéisme nous
est commun : « Le
Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur » proclament la torah et l'évangile
(Deutéronome 6,4 et Matthieu 12,32), « J'atteste qu'il n'y a pas de
divinité si ce n'est Dieu » (le Coran).
Un second point commun est notre recours à nos
Écritures saintes : elles s'enracinent toutes les trois
dans la foi d'Abraham, notre ancêtre à tous, et dans les
récits bibliques qui sous-tendent nos monothéismes.
Mais il est un troisième fondement qui est peu cité
bien qu'essentiel à nos trois traditions : la
liberté du croyant.
Pour parler de façon juste du rapport
qu'il y a entre nos religions et les violences qui, hélas, les
accompagnent souvent, il faut partir de l'affirmation fondamentale
pour nos trois traditions de la liberté religieuse.
Car c'est dans la liberté de
croire que s'origine la violence.
Une telle affirmation peut choquer. Nous
sommes tous unanimes pour condamner les violences religieuses. Elles
nous heurtent au plus profond de nos fois respectives. Elles
provoquent en nous des sentiments de révolte ou de
colère. Ou bien nous sommes consternés qu'on nous
accuse d'être complices, voire responsables de ces actes
violents,.
Nous devons unir nos forces pour combattre
les pulsions meurtrières des religieux déviants de nos
trois traditions, car la violence n'a pas de camp
privilégié et se constate tant chez des juifs
intégristes que chez des musulmans islamistes ou chez des
chrétiens fondamentalistes.
La première tâche qui s'impose
doit pourtant s'attaquer à la racine du mal. Et je dis que la
racine des violences fanatiques se trouve dans la liberté qui
est le fondement de nos trois traditions religieuses.
« Vois : je mets
aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur.
Choisis la vie. », dit la
torah juive (Deutéronome 30,15).
« Convertisses-vous et croyez
à la Bonne Nouvelle », dit le Jésus des chrétiens.
(Marc 1,15)
« Nulle contrainte en la
religion... Croit qui veut et ne croit pas qui ne veut
pas », dit le Coran du
musulman (la Génisse 2,256, et la Caverne 18,29,
dans le Coran).
La foi religieuse est un acte libre.
L'accepter sans contrainte ouvre la voie sur la vie, non sur la mort.
Car la foi religieuse ne peut ni ne doit s'obtenir par la
force.
A partir de cette affirmation, deux voies
se présentent :
1.
La première s'appuie sur le
seul fondement qu'est le Dieu Unique, créateur du monde et de
l'homme pour le bonheur de tous. Ce Dieu qui nous est commun est un
Dieu d'Amour.
Je veux rendre hommage ici à
l'Appel des 138 Guides religieux musulmans
récemment adressé à l'ensemble des responsables
de toutes les Églises chrétiennes : au pape
catholique Benoît XVI, aux patriarches orthodoxes,
à l'archevêque de Cantorbéry, primat de
l'anglicanisme, aux présidents mondiaux des Églises
protestantes réformée, luthérienne,
méthodiste et baptistes, ainsi qu'au secrétaire du
Conseil œcuménique des Églises.
C'est une admirable lettre
intitulée « Une
parole commune entre vous et nous », qui développe (je cite) :
« l'essentiel de notre foi
et de notre pratique se
résume par les deux
commandements de l'amour »
l'Amour pour Dieu et pour le prochain, selon le Coran et selon
la Bible.
Ce long Appel (22 pages
denses) se termine par deux réflexions
fondamentales, valables pour les musulmans et les
chrétiens comme aussi pour les juifs :
- « Et
à ceux qui, néanmoins, ont du goût pour le
conflit et la destruction de leur propre intérêt, ou
calculent qu'ils parviendront finalement à vaincre par eux,
nous disons que ce sont nos âmes éternelles qui seront
en jeu si nous ne réussissons pas sincèrement à
déployer tous nos efforts en faveur de la paix et de
l'harmonie commune. »
- et : « Ne faisons pas de nos différences
une cause de haine et de querelles entre nous. Rivalisons les
uns avec les autres dans la piété et les bonnes
oeuvres. »
Le noeud de la violence est donc
là : Dieu offre aux hommes la parole d'amour, mais la
Lettre reconnaît que l'homme peut, néanmoins, avoir
du goût pour le conflit.
Autrement dit, c'est parce que l'homme a
été créé par Dieu libre de croire ou de
ne pas croire, qu'il peut se détourner de son Créateur
pour se laisser emporter par toutes sortes de perversions religieuses
menant aux actes fanatiques les plus fous.
A nous, gens du Livre, d'écouter la
Parole et d'en vivre. Par la voix de ses porte-parole, Abraham,
Moïse, Jésus et Mahomet, Dieu ne fait que proposer aux
hommes la voie de l'Amour. Il nous revient à nous, leurs
descendants, de nous faire l'écho fidèle de cette voix
unique sans nous lasser et sans faiblir.
2. Mais cette affirmation de la liberté
fondamentale de croire ouvre la
porte à toutes les déviances du religieux. S'il est
possible de ne pas croire, il est également possible de mal
croire. L'homme est en mesure de pervertir sa foi religieuse. Une
traduction du Coran emploie fréquemment le terme de
« mécroire » pour le dire. La sourate de La Vache en
particulier le dit ainsi :
« Oui, ceux qui mécroient, c'est égal, pour
eux, que tu les avertisses ou ne les avertisses pas : ils ne
croiront pas. »
(6). La
même sourate évoque alors l'épisode biblique du
Veau d'or comme l'exemple typique de cette
mécréance. Le peuple de Dieu, en ce
temps-là, s'est détourné de son
libérateur pour se fabriquer son petit dieu. S'affirme ainsi
que la perversion du religieux peut habiter le coeur humain. C'est
là une constatation lucide des trois religions
monothéistes.
Quelques exemples : Dans le
Proche-Orient, des juifs ultra-orthodoxes et des musulmans islamistes
invoquent chacun le même Dieu pour tuer le camp d'en face. En
Irak, des extrémistes musulmans veulent abattre le Grand Satan
d'une Amérique chrétienne et aux USA des
chrétiens évangéliques prient pour la victoire
de leurs troupes sur un islam haïssable.
C'est bien dans nos rangs que se
comptent les fauteurs et les acteurs de guerres et de violences qui
tuent, chaque jour, des milliers de victimes innocentes.
Ensemble il nous faut agir pour la
réconciliation et pour la paix. C'est là le beau combat
religieux d'aujourd'hui.
3. La contre-attaque
de nos religions respectives doit se mener sur deux fronts, à
l'intérieur de nos religions et au-dehors pour la paix du
monde.
A l'intérieur même de nos
religions, nous avons à lutter contre les déviances des
fanatiques et des extrémistes de tous bords. Le réflexe
premier nous pousserait à nous séparer des violents qui
enveniment nos religions. Nous pourrions inventer des processus de
jugements religieux, tels que des excommunications ou des fatwas
tranchantes. Peut-être, oui peut-être faut-il inventer
des prises de position commune pour éradiquer les
prédications extrémistes qui s'entendent ici ou
là au nom d'un Dieu que nous ne reconnaissons pas dans
l'utilisation qu'en font ces extrémistes. Bien plutôt y
voyons-nous une caricature de notre Dieu commun, l'Unique.
Nous devons être vigilants face
à la montée des fondamentalismes divers qui atteint
toutes les religions du monde, tant monothéistes
qu'orientales. Cette marée des extrémismes religieux
doit nous inquiéter, elle s'avance sournoisement et gagne les
coeurs par son enthousiasme et ses certitudes dans un monde
déboussolé chaque jour davantage.
Aujourd'hui ces perversions sont plus
pernicieuses qu'il y a quelques années, parce qu'elles ne sont
pas toutes violentes et guerrières.
En effet, des études récentes
montrent que les violences religieuses se raréfient, alors que
le grand public persiste à croire partout répandues.
Les enquêtes d'il y a 15 ou 20 ans
dénonçaient des centaines de conflits religieux
guerriers. J'en veux pour preuve cette citation de l'Atlas des religions
daté de 1993 :
« Depuis 1700, il y a eu 480 conflits majeurs dans le
monde. Dans presque tous les cas, chacune des parties s'était
imaginé qu'elle avait Dieu de son
côté. »
17 ans plus tard, un autre Atlas
des religions constate :
« On exagère la
prégnance du fait religieux dans les affaires du monde. Il y a
beaucoup de conflits qu'on dit religieux et dont la racine est
politique... Il y a une tendance forte à dénoncer le
religieux dès lors qu'on peut le caractériser comme
source de confits. »
Ce constat minimisant les violences
religieuses guerrières, mis en parallèle avec
l'observation de la montée généralisée
des fondamentalismes, fait apparaître une nouvelle forme de
violence religieuse : la violence sur les âmes. Quoi de
plus horrible à imaginer que le fanatisme instillé dans
de jeunes âmes pour les pousser à s'immoler comme bombes
meurtrières aveugles ? Quoi de plus navrant pour un
protestant, épris de liberté religieuse par ses
origines historiques, que de découvrir la vague des
fondamentalismes évangéliques sectaires gagnant des
continents entiers à grands coups d'une
évangélisation proche des propagandes contagieuses
qu'on a connu hier en Europe ?
A nous, à vous ici, de protester
vigoureusement, à entrer en dialogue avec ces fondamentalistes
variés, à dénoncer courageusement toutes les
dérives religieuses constatées à
l'intérieur même de notre propre religion.
En dehors de nos cercles religieux, nous
pouvons alors devenir témoins de la Paix.
Ensemble, nous serons à même
de faire oeuvre de paix et de réconciliation là où sévissent les violences
les plus dures. Ensemble, mais chacun avec nos traditions
différentes, nous pouvons faire front pour devenir facteurs de
réconciliation. Notre diversité peut alors non pas
nuire à tout effort de paix, mais faire lever la graine de la
paix. J'en veux pour preuve les rencontres interreligieuses qui se
sont tenues dans notre pays ces dernières années, dans
certaines de nos villes ou de nos quartiers. Ici, des juifs, des
chrétiens et des musulmans ont pris l'habitude de prier
ensemble pour se montrer solidaires des victimes des exactions
commises par les deux guerres du Golfe puis de l'Irak. Là, ce
sont des militants de religions différentes qui se sont unis
pour appeler à la réconciliation dans les banlieues de
nos villes prises de démangeaisons violentes. Ailleurs encore,
juifs, chrétiens et musulmans se sont dressés
contre le racisme avoué de certaines
municipalités du genre Front National.
C'est sur ces terrains tout concrets que se
joue l'importance de nos liens interreligieux. Le philosophe
Régis Debray, lors d'une conférence
méditerranéennes consacrée au dialogue des
cultures, a déploré dans son discours inaugural que
la « théologie
civile du dialogue »
devenait l'opium des élites, comme les religions
étaient jadis opium pour le peuple ! Il visait la
pratique quasi religieuse d'un dialogue de salon. Le dialogue ne se
pratique pas dans les salons des hiérarques religieux, mais
dans la rue, sur les trottoirs, dans les cages d'immeubles
délabrés.
Quelle peut être alors notre
attitude ? Sermonneur ? Discoureur ? Sûrement
pas.
Nous avons à renoncer à
être des hommes de certitude, pour devenir des hommes de
conviction.
L'homme des certitudes s'enroule dans les
phrases mal digérées tirées de la lettre de sa
tradition comme s'enroule dans son manteau le frileux affrontant le
froid de l'hiver. Il assène ses vérités aux
siens, il exclut qui les dénigre, il ne se met jamais en
question.
L'homme des convictions cherche à
toujours mieux comprendre les vérités de sa tradition.
Il accepte de les mettre en question pour les accrocher au
réel des situations et des hommes d'aujourd'hui. Il ne tait
pas ce qu'il croit, il est homme d'affirmation, mais en même
temps il est homme d'écoute avide de mieux comprendre
l'autre dans sa différence.
Les hommes de ce temps,
déroutés par l'effondrement des valeurs et par leur
nivellement par le bas, ont besoin de témoins vivant de
convictions fortes. A nous, gens de religion, de ne pas les
décevoir.
Retour vers "Jean
Dumas"
Vos
commentaires et réactions
haut de la page