Dialogue interreligieux
Violences et
religions
Pasteur Jean
Dumas
Conférence Mondiale des
Religions pour la Paix
Conférence donnée
à Nîmes, le 22 octobre 2004
.
13 janvier 2005
Vous m'avez fait l'honneur de m'entretenir avec vous d'un thème d'une brûlante
actualité : pourquoi l'homme d'aujourd'hui associe-t-il
la violence à la religion ? Car partout où je suis
amené à parler, la question revient toujours. Et c'est
un fait que nombreux, trop nombreux sont les lieux du monde où
explosent des foyers de violences mêlés de religion. J'y
reviendrai.
Laissez-moi tout d'abord vous dire qui je
suis. J'appartiens à la
Conférence Mondiale des
Religions pour la Paix. Cette
Conférence, internationale, a sa Section française dont le siège est à Paris, et qui
regroupe un réseau, modeste mais significatif de groupes
locaux où se rencontrent des croyants chrétiens,
catholiques, protestants et orthodoxes, des croyants juifs,
musulmans, bouddhistes, et baha'is. Notre motivation ne consiste pas
à apprendre à nous connaître, ce qui se
conçoit parfaitement, mais à travailler ensemble
à la paix sociale. Il y a dans les quartiers de nos villes, en
bien des lieux de notre France, des lieux de conflits et de violences
sociales, où le racisme et la xénophobie font
tâche d'huile. C'est alors que la CMRP, comme on dit,
mène des actions de réconciliation et de respect mutuel
entre les pans adverses de la population locale. Au niveau
international, la CMRP anime et soutient des acteurs de paix en
plusieurs lieux de violences, au Kossovo, en Sierra Leone, en
Afghanistan, pour n'en citer que quelques uns.
Je suis également engagé
dans un travail de réflexion personnelle sur le phénomène récent du
dialogue des religions : que peut en penser un croyant
appartenant à la branche protestante du christianisme ?
Quelle place et quel rôle assignera-t-il à la mission
chrétienne ? Que devient la personne du Christ lorsqu'on
s'engage dans un dialogue avec un croyant musulman ou
bouddhiste ? Quelle référence faire à
l'Écriture, seule autorité pour un chrétien de
la Réforme, en rapport avec les autres traditions,
écrites ou orales, des autres religions ? Ce patient
travail d'approfondissement n'a pas encore produit de nombreux
ouvrages théologiques protestants en langue française,
si bien que j'ai été conduit à rédiger le
fruit de mes réflexions dans un livre personnel,
l'Arc-en-ciel des
religions. Celui qui vous parle
n'est cependant pas un théologien de métier ; je
ne suis qu'un praticien du dialogue, qui aime réfléchir
au pourquoi de ses engagements. Je serai donc moins théoricien
que témoin. Je veux davantage susciter des interrogations,
qu'apporter un enseignement doctoral.
Le titre de la soirée nous incite
à réfléchir
autour de deux thèmes, la violence et la religion, auquel,
vous le comprendrez, j'ajoute un 3ème : celui de la
Paix.
La religion
Le mot vient du latin
re-legere : relire, recueillir,
reprendre ce que l'on pense et ce que l'on croit. J'affirme
qu'aujourd'hui, la rencontre des religions est un fait mondialement
constaté qui amène les croyants, de toutes les
traditions, à reprendre leur « catéchisme » habituel. Jadis, il y a peu d'années encore,
les musulmans se répartissaient le long du tropique du cancer,
depuis le Maroc à l'ouest, jusqu'aux Philippines à
l'est. Les bouddhistes et les hindouistes étaient
cantonnés en Extrême Orient, Inde, Tibet, Chine et
Japon. Les religions animistes se situaient en Afrique et en
Océanie. Et le christianisme était l'unique religion
dans l'hémisphère nord, Europe et Amérique du
Nord. Ceci n' est qu' un schéma, qui demande de nombreuses
corrections, mais c'est un fait qu'il fallait aux chrétiens
occidentaux s'expatrier pour rencontrer des croyants d'autres
religions.
Aujourd'hui, le brassage des
populations provoqués par les
phénomènes variés d'émigration aboutit
à la coexistence des diverses traditions religieuses dans
chaque pays de la planète. En France, outre une très
importante majorité catholique, coexistent désormais
5 millions de musulmans, 1 à 2 millions de
protestants, 600 000 juifs, et quelques
400 000 bouddhistes. Dans chacune de nos villes nous
côtoyons, souvent sans en prendre conscience, des croyants de
ces diverses traditions. Et c'est un phénomène mondial,
qui fait que ce ne sont plus les seuls chrétiens qui sont
présents sur tous les continents. Ces rencontres, quand elles
se produisent, appellent à réfléchir à sa
propre tradition. J'affirme ici, expérience faite, que ces
remises en question de nos traditions chrétiennes permettrent
un approfondissement de la foi, et non sa dilution.
Mais il est une autre étymologie
possible du mot religion : le
latin re-ligare (et non pas re-legere), permet une nouvelle
définition de la religion : relier, relier l'homme
à son Dieu, et relier les hommes entre eux. On a pu dire que
cette définition, qui n'est pas étymologiquement juste,
l'est théologiquement. J'insiste très
particulièrement sur ce point : il n'y a de religion
authentique qu'en relation avec Dieu, ou l'ultime, ou le fondamental,
comme aime à le définir Paul Ricoeur. Sans ce lien avec
Dieu, qui s'établit par la foi, la religion, certes,
subsiste : il en reste les rites, les récits et les
traditions, le contenu dogmatique, mais comme décrochés
de Dieu. Les manifestations religieuses ne sont plus que des peaux
mortes. Elles dérivent alors dans toutes sortes de directions,
dont celles des fondamentalismes, ou des fanatismes, ou des
perversions religieuses de toutes sortes. Ce sont ces perversions
religieuses qui conduisent aux violences. J'entendais dimanche
dernier cet ami qui anime l'émission musulmane de la
télévision préciser à son interlocuteur,
qui parlait de la guerre sainte (jihad) dans le Coran, qu'il n'y a
pas de guerre sainte dans le Coran ; le jihad est un effort sur
soi-même pour corriger sa foi, une guerre personnelle contre
ses propres tendances à se détourner du seul Dieu
unique ; ceux qui parlent de guerre sainte, comme les
extrémistes qui se réclament de l'islam, n'ont rien de
musulmans !
La vraie religion s'efforce de dire Dieu
avec les mots de l'homme. Ces mots
ne sauraient prétendre à définir Dieu, à
l'enfermer dans des formules définitives et exhaustives. Il
n'est pas possible de parler de Dieu sans la médiation du
langage. C'est ce que m'a appris le dialogue interreligieux tel que
je le pratique. Mes amis bouddhistes, musulmans, juifs ou hindouistes
parlent de la même réalité ultime, que j'appelle
Dieu, avec leurs mots et leurs langages à eux. Leurs religions
leur permettent de vivre leur croyance, leur foi, d'une
manière qui n'est pas la mienne, mais ces religions, toutes
les religions, y compris la mienne, chrétienne
réformée, ne sont que langages d'hommes pour dire
l'indicible de Dieu. Car la réalité de Dieu
dépasse et déborde nos seules pensées humaines,
limitées, fractionnées. L'apôtre Paul le dit
d'ailleurs de façon claire et forte : « aujourd'hui, nous ne connaissons
qu'imparfaitement, comme dans un miroir ; plus tard, nous
verrons face à face ; aujourd'hui, je ne connais pas
tout, mais plus tard, je connaîtrai comme Dieu me
connaît »
1 Cor 13, 12
La violence
Parlons ici des guerres de
religion. L'expression est
aujourd'hui couramment employée pour désigner tous les
conflits qui opposent entre eux des croyants de religions
différentes. Et l'énumération de ces conflits
allonge une liste impressionnante de foyers de guerre répartis
un peu partout dans le monde !
J'ai appris récemment que l'expression « guerre de
religion » remonte
à nos guerres françaises, qui ont ensanglanté le
sol français au 16e siècle...
A cette époque, catholiques et protestants se sont
étripés dans un déchaînement de violences
guerrières exacerbé. Ici à Nîmes et dans
la région des Cévennes, la mémoire protestante
en garde encore les traces.
J'ai sous les yeux deux gravures de l'époque. L'une
décrit le massacre des huguenots à Tours par les foules
catholiques déchaînées, qui enfoncent à
coups de gourdins les protestants jetés dans la Loire.
L'autre, montre le cadavre d'un prêtre catholique
éventré par un capitaine huguenot à
Nîmes ; La première fait partie d'une série
de gravures commandées pour illustrer les scènes
« touchant les guerres, les
massacres et troubles advenus en France en ces dernières
années », dit le
texte ; elle date de 1569. La seconde dépeint
« le théatre des
cruautés hérétiques de notre
temps » ; elle date
de 1582. (JP Changeux et P. Ricoeur, La nature et la règle, éd. Odile Jacob, p.292-293)
Violences et religions sont
mêlées aujourd'hui
comme hier.
J'ai sous les yeux encore une
carte. Elle décrit
l'aujourd'hui des guerres de religion dans notre monde (Atlas des
religions dans le monde, éd. Autrement, 1994, carte 25).
On y découvre que les religions sont directement
impliquées en Irlande, au Darfour, ou en Afghanistan, par
exemple. Ailleurs, les guerres religieuses cherchent à
créer un Etat religieux indépendant, au Tibet, ou au
Penjab. En Israël, mais aussi au Kossovo, au Cachemire, au
Bengladesh, en Inde, au Sri Lanka, en Birmanie, en
Tchétchénie, en Indonésie, la religion est l'un
des facteurs des guerres et des violences. Le commentaire de cette
carte précise qu'on a pu dénombrer 480 conflits
majeurs dans le monde qui ont tous été
mêlés aux religions, depuis le 18e siècle.
Chacun veut placer Dieu dans son camp...
Alors, la question se
pose : est-il
inéluctable que les religions déchaînent la
violence ? Comment se fait-il que ces deux manifestations de la
vie des hommes soient ainsi associées ? C'est bien pour
cette raison que tant de nos contemporains se détournent de la
religion : elle porte en elle, par définition,
disent-ils, la violence et la guerre. Et les faits semblent leur
donner raison.
Sans remonter aux
croisades, ni aux guerres
françaises de religion, regardons à ce qui se passe
aujourd'hui. Nous assistons à deux formes de violences
justifiées par la religion. D'un côté, certains
croyants qui se réclament - à tort, je l'ai
dit - de l'islam, transforment en bombes humaines des jeunes
hommes ou femmes fanatisés par un endoctrinement
fondamentalistes : le paradis leur est promis, par le Coran,
leur prêche-t-on, et qui plus est les martyrs auront droit aux
plus belles femmes de l'au-delà ! D'un autre
côté, un certain fondamentalisme protestant
américain, atterré par les milliers de morts du World
Center de New York, prône, Bible en main, une certaine forme de
croisade contre un islam qu'il faut empêcher de nuire par tous
les moyens, y compris par la guerre.
Nous pouvons ici diagnostiquer la maladie
de la religion : elle se
pervertit en violence lorsqu'elle devient fondamentalisme et
fanatisme. Le véritable fondamental de toute religion est
occulté : celui qui fonde le comportement et la pratique
religieuse sur l'amour, le respect, du prochain, d'un
côté, et sur l'ouverture au Dieu transcendant. Il ne
reste que la fixation sur le dogme, ou sur le rite, ou sur le texte.
Il faut préciser que les
motivations religieuses ne sont pas
seules à justifier ou à provoquer les violences. Se
mêlent aussi aux motifs religieux les arguments politiques qui
veulent imposer une certaine forme de société par la
force. S'y retrouvent également toutes sortes de motivations
économiques, visant à maintenir des parts de
marché juteux et à assurer la maîtrise de
certaines sources économiques telle que les ressources
énergétiques du pétrole.
Mais je vois là la confirmation de ce que je disais de la
religion : elle est sujette à toutes les déformations
et à toutes les déviances provoquées par les
hommes. Toutes les religions sont fragiles, malgré leur
longévité séculaire, voire millénaire.
C'est la raison il nous faut demeurer
vigilant. Et je vous propose ici une
nouvelle incidence étymologique, du mot violence, cette
fois.
La violence peut signifier à la
fois, violer, et vouloir. Elle est
dérivée du grec bia, violence (vis en latin), et de
bios, vie, (vita en latin). Le théologien André Dumas,
le dit ainsi : « nous
sommes d'un même mouvement les vivants, que veut Dieu
créateur de la vie, et les violents, que Dieu hait, parce
qu'au lieu de protéger cette vie et de la cultiver, ils la
saccagent. »
Il y a une violence nécessaire
à la vie. La façon qu'on a aujourd'hui de traduire le
jihad islamique l'indique très bien : il s'agit d'un
combat contre soi-même, toujours nécessaire, sans cesse
à refaire. Il faut savoir se faire violence, vouloir de toutes
ses forces, de toute son âme, de tout son c�ur, l'amour de Dieu
et de son prochain.
Le contraire de la violence, en religion,
n'est pas la non-violence. Celle-ci
apparaît trop souvent comme une attitude passive. Jésus
lui-même, dont on met en avant, avec raison, l'attitude
d'ouverture à autrui qui ne répond jamais aux attaques
ennemies par une attitude agressive, a pourtant usé de
violence, en chassant les vendeurs du temple par exemple. Il s'est
également opposé de toutes les forces de sa conviction
aux chefs et aux autorités religieuses de son pays.
La paix
Comme je me suis aidé du terme
arabe « jihad »
pour comprendre la forme de violence juste qui permet la vie, je vous
propose maintenant d'utiliser un mot hébreu pour dire la paix.
C'est le mot « shalom ». Chaque matin, en Israël, les habitants se
souhaitent le shalom, comme chez nous on se dit « bon - jour ». Si seulement ce souhait matinal shalom, paix,
signifiait le souci d'une paix juste et équitable pour tous
sur cette terre du Proche-Orient qui souffre quotidiennement de tant
de violences multiples !
La langue d'une autre religion que la
nôtre nous aide donc à
développer ce que nous pouvons comprendre par « paix ». Car la paix n'est pas l'absence de guerre, ni la
fin de la violence. La langue hébraïque utilise un mot
d'une richesse incroyable, qui ouvre le concept de paix sur une
dimension englobante. Pour le juif de tous les temps, shalom indique
tous les aspects de la condition humaine restaurée : la
justice, la fraternité, la communication, la paix. Shalom
n'est pas un concept abstrait. Il ne s'agit pas de la paix de
l'esprit, individuelle seulement. Ce n'est pas un plus qu'on a et
qu'on offre à quelqu'un qui n'a pas. Shalom est un
événement social, une tentative de co-humanité.
Shalom n'est pas une simple formule lancée à la
cantonade, il s'agit de la vraie paix, qui se découvre et
s'accomplit dans sa mise en pratique collective. Pour les hommes de
la Bible, pour les chrétiens, shalom trouve sa valeur dans son
adresse à ceux du dehors : c'est aux autres qu'on annonce
le shalom, pour les inviter à nous retrouver ensemble dans la
grande communauté humaine. Pour le chrétien,
Jésus est le shalom devenu homme, le faiseur de paix qui a su
aimer jusqu'au comble de l'amour, jusqu'à donner sa vie pour
tracer le chemin de la parfaite obéissance à son
Père qui est aussi le nôtre.
C'est pourquoi, comme je le
disais, la non-violence comprise
comme un simple refus de toute forme de violence n'est pas la paix du
shalom. Je pense ici à des hommes comme Gandhi, ou Martin
Luther King, qui ont usé de violence pour lutter contre leurs
adversaires : ils ont toujours compris que leurs adversaires
n'étaient pas les hommes qui s'opposaient à eux, mais
bien plutôt les démons du racisme ou du colonialisme qui
s'étaient emparés de ces hommes.
C'est pourquoi, encore, je comprends
l'engagement dans le shalom biblique
et juif comme étant la nouvelle action missionnaire pour notre
monde. Il n'est plus question de convertir les frères et
soeurs des religions autres que chrétiennes, mais, ensemble,
de devenir des hommes et des femmes de paix. Un missionnaire a pu
dire, il y a 40 ans, que « les différences confessionnelles
sont totalement étrangères à la structure
missionnaire ». Il voulait
dire par là qu'il ne pouvait plus y avoir des missions
catholiques, protestantes ou anglicanes, parce qu'il fallait
répondre ensemble aux détresses des masses humaines, et
non pas nous arracher réciproquement des convertis. Je dirai
aujourd'hui, 40 ans plus tard, que les différences
religieuses sont totalement étrangères à la
mission mondiale de notre temps. Nous avons ensemble à lutter
activement pour mettre en place des programmes de paix, de shalom,
inlassablement engagés à recoudre les déchirures
du tissu humain.
Trois balises pour nous
guider
- le respect de l'autre. Il nous faut accepter le pluralisme religieux, une
richesse au lieu de constituer un obstacle, dans le respect de nos
différences. Respect bien davantage encore dans
l'écoute des démunis de ce monde, qui attendent non pas
des croisades d'enrôlement dans nos rangs, mais une
réponse à leurs difficultés et à leurs
détresses.
- le dialogue entre gens de religion reste indispensable, la seule voie efficace pour
�uvrer ensemble, chacun selon ses convictions propres mais sans nier
la conviction des autres. Le monde ignore trop souvent le dialogue,
préférant les décisions
unilatérales.
- Le jour vient,
disait Dietrich Bonhoeffer, où les Églises auront
à renoncer à toutes leurs habitudes et structures pour
ne garder que l'essentiel : l'action juste pour les hommes et la
prière. Ce jour est venu. L'action juste peut se comprendre
à partir du mot shalom. Être des ouvriers de paix dans
ce monde de guerre. Cette façon d'être est au-dessus de
nos forces. Il nous faut l'aide de l'Autre, notre fondamental qui
nous est commun, que j'appelle Dieu. La prière, est le lien
qui nous attache à l'Ultime, à Dieu. En dehors de lui,
tout est vain. Et même mon expression est mauvaise. Non
seulement tout est vain, mais tout tourne au chaos des violences,
qu'elles soient religieuses, politiques, ou économiques.
Être des hommes de paix, c'est être des hommes de
prière.
Avec leurs
épées, ils fabriqueront des socs de charrue,
avec leurs lances, ils feront des faucilles.
Un pays n'attaquera plus un autre pays,
Les hommes ne s'entraîneront plus pour la guerre.
En route, famille de Jacob
Marchons dans la lumière du Seigneur ! Es 2,4-5
En marche, les faiseurs de paix. Ils
seront appelés fils de Dieu. Mt 5,9
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