Dialogue interreligieux
Oui à la
paix
Non au fondamentalisme
radical
Pasteur Jean
Dumas
4 juin 2006
Le fondamentalisme. Tous les observateurs du fait religieux dans le monde
d'aujourd'hui s'accordent pour en constater la montée en
puissance. Ils attirent en même temps notre attention sur la
coïncidence qu'il y entre une forte progression des
phénomènes fondamentalistes et l'accroissement des
violences religieuses. Il faut ici en préciser le
constat.
La guerre n'est plus ce qu'elle
était. Le siècle précédent a connu des
guerres terriblement dévastatrices à trois reprises, et
ces conflits meurtriers se sont déchaînés
à un niveau mondial, dressant les uns contre les autres des
États. Il s'agissait de défendre ses frontières,
ou d'envahir le territoire des autres.
Aujourd'hui, il n'y a plus de lignes de
front. Les combats armés traversent les pays et
déchirent les peuples d'un même pays. La guerre n'est
plus ce qu'elle était.
Il y a les frontières entre les
religions. Elles engendrent des conflits sanglants. Ici,
des hindouistes massacrent des musulmans, en Inde ; là,
des musulmans s'attaquent aux chrétiens, comme aux
Philippines. Ailleurs, protestants et catholiques se sont
affrontés de façon sanglante en Irlande, et juifs et
musulmans palestiniens s'entretuent au Proche-Orient.
Je voudrais en outre rappeler deux faits
du passé qui ont
laissé des traces dans les esprits jusqu'à nos
jours.
Le premier concerne les violences
religieuses qui ont prétendu extirper la religion
chrétienne protestante du territoire français aux
17e et 18e siècles.
Les protestants en ont gardé une mémoire
blessée. Je le signale parce que c'est à propos des
luttes sans merci entre les protestants et les catholiques
français qu'est née l'expression « guerre de
religion » ! Elle est
largement utilisée depuis !
Le deuxième fait concerne les
croisades. Un célèbre écrivain français,
Daniel Rops, a pu en parler comme d'une époque glorieuse
de l'histoire chrétienne. Son livre « L'Église de la cathédrale
et de la croisade » vante
la grandeur de la chrétienté médiévale,
partie avec ferveur délivrer le tombeau du Christ. Il ne fait
que refléter la mémoire populaire des catholiques
français d'il y a quelques dizaines d'années à
peine. Or, je veux ici vous témoigner d'une surprise que j'ai
connue lors d'un congrès international de la Conférence Mondiale des Religions pour la
Paix, il y a dix ans. C'était
en Italie. Là, j'ai rencontré beaucoup de musulmans,
tant arabes qu'asiatiques. C'était à l'époque de
la guerre dans l'ex-Yougoslavie. Les serbes, de religion
chrétienne orthodoxe, combattaient les albanais du Kosovo, de
religion musulmane. En parlant avec les congressistes musulmans, j'ai
compris que le souvenir des croisades était inscrit de
manière indélébile dans leur esprit. Pour eux,
les chrétiens poursuivaient toujours le même but :
extirper l'islam de la surface du globe ! Ils se sentaient
victimes de la chrétienté. Un certain président
Bush, d'ailleurs, a tout récemment repris cette idée de
croisade contre l'islam...
Je veux alors affirmer très fortement
ce que nous découvrons à la Conférence des religions. Ce ne sont pas les religions en tant que porteuses
d'un message fondamental qui engendrent les violences.Ce sont les
déviances fondamentalistes de ces religions, les perversions
qui gangrènent le message de nos traditions religieuses pour
en offrir un visage complètement déformé. Le
fanatisme de ceux qui se réclament d'un islam radical n'est
pas l'islam du prophète. Le fondamentalisme né d'un
certain protestantisme n'est pas fidèle au message
évangélique redécouvert par la Réforme
protestante.
S'il y a des intégristes
« musulmans » comme Ben Laden ou quelques ulémas prêchant la guerre
sainte, il y a des religieux, des hommes et des femmes de foi
musulmane qui vivent un islam ouvert et respectueux des autres formes
de foi. S'il y a eu des chrétiens blancs pour
persécuter les noirs soi-disant inférieurs, il y a eu
un Martin Luther King, apôtre de la non-violence au nom de
l'Évangile chrétien. S'il y a des hindouistes
fanatiques qui ont brûlé la mosquée de la ville
sainte d'Ayodhya, il y a une dizaine d'années, il y a eu un
Gandhi d'une foi irréprochable.
Le combat actuel des croyants de toutes
religions est donc un combat contre les déviances religieuses.
C'est le combat auquel s'est attelée la CMRP dans sa section
française.
Seulement, vous le comprenez bien, cette
lutte opiniâtre ne peut se contenter de condamner les
violences fondamentalistes en progression dans notre monde. Il est
facile de jouer aux justiciers. Il faut les combattre chacun chez
soi. Et les combattre ensemble, dans la transparence.
Je voudrais ici parler des
fondamentalismes - au pluriel,
et je m'en expliquerai plus tard - en terme de maladie.
Quand un médecin reçoit un
malade il commence par définir les symptômes de ses
maux. Ensuite, il établit un diagnostic qui identifie la
maladie. Enfin, il propose une thérapie.
Les premiers symptômes des
perversions fondamentalistes
sont les violences qui se réclament de religion pour se
justifier. Quand on voit des foules fanatisées brûler
des édifices considérés comme symboliquement
représentatifs, il y a fondamentalisme sous forme de
fanatisme. Il revêt ici un aspect de maladie clinique bien
connu des psychiatres, capable de gagner par contagion des foules
entières. Le fanatique est véritablement
« hors » de lui-même, aliéné et
insensible à toute forme de raisonnement. Cette forme
extrême répond à l'influence de leaders religieux
qui ont un certain pouvoir de séduction sur les
esprits.
Un autre symptôme du
fanatisme s'exprime dans de grandes
campagnes de prosélytisme. C'est là une forme beaucoup
moins violente. Il s'agit d'utiliser tous les moyens de
séduction que fournit aujourd'hui la technique des
médias pour gagner les esprits. Cela se pratique par
exemple en Amérique latine, où des
fondamentalistes d'origine protestante convertissent des foules
à grande échelle. Je dis que ce fondamentalisme n'est
pas violent. Je veux pourtant vous dire ma deuxième surprise
rencontrée lors de la conférence internationale dont
j'ai parlé. L'un des conférenciers avait classé
les diverses religions dans un tableau comparatif, selon leur rapport
à la violence. Et, de façon pour moi tout à fait
inattendue, le protestantisme était la religion la plus
violente au monde ! Était-ce possible ? Je ne
voulais pas le croire. Quand ensuite j'interrogeai des congressistes
japonais ou coréens, catholiques, ou bouddhistes, ils me
confirmèrent le diagnostic du conférencier : pour
eux, le protestantisme présent dans leur pays était une
religion d'une redoutable agressivité ! Il s'agissait
bien sûr d'une violence mentale, violant les esprits en vue de
leur conversion.
Là où il y a
prosélytisme, il y a fondamentalisme. Mais je vous demande
toute votre attention : il ne faut pas confondre
prosélytisme avec témoignage. Le premier évite
tout dialogue avec l'autre, ne cherchant qu'à convaincre. Le
témoignage est, lui, profondément dialogal. Le dialogue
avec l'autre croyant inclut le témoignage, chacun
témoignant de sa foi à l'autre.
Un troisième signe de
fondamentalisme est lié
à l'observation de règles morales strictes, pour des
motifs religieux. Je ne vise pas ici les rites religieux, tels que
l'observance de la nourriture kacher, le jeûne du carême,
ou le ramadan, qui sont intrinsèquement liés à
la pratique religieuse. Mais quand on observe les règles
draconiennes imposées aux femmes afghanes, par les talibans,
il y a peu, on peut dire qu'il y a fondamentalisme. De même un
certain protestantisme exige des observances morales si
particulières qu'elles révèlent un
fondamentalisme sous-jacent. Par exemple, je vous cite un observateur
du protestantisme aux USA : « les "vrais chrétiens" doivent
renoncer aux discothèques, au jeu, au tabac, aux jurons,
à l'alcool, au cinéma, à la lecture des oeuvres
littéraires contemporaines et au plaisir sexuel hors mariage,
car toutes ces activités sont porteuses de
péché. »
Ce même observateur de la
société américaine ajoute : « Quant au sida, les fondamentalistes ne
manquent pas une occasion de rappeler que ce n'est rien d'autre qu'un
juste châtiment que Dieu inflige à tous les
pécheurs. » C'est
là la mouvance américaine des « born again
christians » et de
la « Moral
Majority », que tant de
médias français nous ont proposée depuis
quelques temps, et qui font croire à la population de notre
pays que tous les protestants sont calqués sur ce moule
fondamentaliste !
La dernière forme de
fondamentalisme que je vous propose
est d'ordre proprement religieux. Je devrais dire :
théologique, mais le mot « théologique » fait peur, et c'est bien dommage. Chaque croyant
pourtant est un théologien qui s'ignore.
Je rappelle que le terme de fondamentalisme
nous est venu de certains protestants d'Amérique du nord. Ils
réagissaient contre la tendance moderniste des Églises
protestantes qui, selon eux, bradaient la foi chrétienne. Vers
les années 1915, ils ont publié douze brochures
intitulées :
« les fondements de la foi ». Ils voulaient revenir aux vérités
fondamentales à leurs yeux, telle que l'autorité de la
Bible dans sa lettre. On les a donc appelés « fondamentalistes. »
Pour eux, le texte biblique est la seule
autorité à laquelle il faut se référer.
Le livre biblique des Juges interdit les mariages entre
israélites et païens : il faut interdire les
mariages mixtes. Le livre des Actes invite à « se sauver de cette
génération
dévoyée »,
il faut que les chrétiens sortent du monde et vivent en vase
clos. Le livre de la Genèse décrit l'acte
créateur de Dieu en 6 jours, l'homme apparaissant le
6e, il faut nier la valeur scientifique de la
théorie de l'évolution, pourtant scientifiquement
prouvée. Aujourd'hui, des fondamentalistes américains
investissent 25 millions de dollars pour fonder un
« musée
créationniste »
pour, je cite : « proclamer au monde que la Bible est
l'autorité suprême dans toutes les matières de
foi et de pratiques et dans tous les
domaines ! »
C'est là ce que j'appelle un
fondamentalisme radical. Je veux ici ouvrir une parenthèse
pour reconnaître toute sa valeur à une lecture biblique
« fondamentaliste ouverte », qui affirme les vérités officielles
des dogmes chrétiens, tout en respectant le pluralisme
théologique.
Ce que je veux souligner très
fortement, c'est l'affirmation qu'il n'y a pas qu'une seule lecture
possible de la Bible. C'est oublier qu'elle a été
écrite par plus d'une centaine d'auteurs. C'est
négliger que sa rédaction s'étale sur plusieurs
centaines d'années. C'est vouloir faire du lecteur biblique un
contemporain d'un Josué massacrant la population
entière, hommes, femmes et enfants, de quelques villes, ou
d'un apôtre Paul demandant aux femmes de se taire dans les
assemblées d'Église (1 Cor 14,34). Comme si
les 2000 ans qui nous séparent de Paul n'avaient rien
changé à la condition humaine ! C'est faire un
pari stupide.
Peut-être direz-vous qu'un
fondamentalisme radical, à ce
point affligeant, n'a rien de dangereux.
Détrompez-vous ! Le même Paul affirme - et
cette fois je reprends à mon compte son affirmation -
« La lettre
tue ! » Et il
ajoute : « Mais
l'Esprit donne la vie. »
La lettre tue. Certains islamistes se
servent de la lettre du Coran pour tuer, ce qui nous scandalise
à juste raison. Mais les chrétiens fondamentalistes
utilisent une lecture littéraliste du texte sacré pour
tuer les esprits ! Quand ce n'est pas pour justifier une guerre
qui se dit « juste », pour ne pas se prétendre « sainte » comme en Irak !
Le fondamentaliste protestant se pense
ainsi pur au milieu des autres, chargé de mission pour les
convertir. Pour lui, le dialogue interreligieux sans désir de
conversion n'est qu'une imposture.
Alors, non au fondamentalisme
radical.
Mais oui au fondamental.
Car derrière la lettre, sous le
texte, à son origine, il y a quelqu'un, que
Paul nomme
« l'Esprit ». Le
chrétien que je suis le nomme
« Dieu ».
Un autre nom de Dieu est celui de
« Amour ». Dieu est amour.
Être à son image fait entrer
dans le dynamisme de l'amour.
L'amour veut la paix pour tous. L'amour
respecte chacun dans ses convictions. L'amour ne prétend pas
à la supériorité sur l'autre.
L'amour rassemble les croyants dont chaque
tradition prêche aussi l'amour.
Dire oui à la Paix, c'est dire oui
à l'Amour.
Voilà le fondamental à
constamment rechercher.
Nul n'est arrivé au but. Nous sommes
ensemble pèlerins de l'amour.
Pour conclure, alors que les
fondamentalismes de toutes sortes,
les intégrismes, ou les fanatismes se développent
à vitesse grand V sur la planète, tout croyant
authentique se doit de les combattre. Avec quelles
armes ?
- La première est le pluralisme.
Reconnaître que nulle religion n'atteint au fondamental dans
son entièreté. Nous ne sommes pas encore au but, nous
ne sommes que pèlerins. Il nous faut donc combattre
l'exclusivité de ma religion. Alors l'autre n'apparaît
plus comme celui qu'il faut convertir à ma propre tradition,
sa foi au contraire enrichit la mienne.
- La deuxième arme est celle du dialogue.
La Conférence des
Religions met en place des
structures de dialogue en plusieurs points chauds de ce monde, et en
France des groupes interreligieux tissent un réseau de
résistance aux incompréhensions et aux violences
menaçantes de quelques lieux.
- La
troisième arme et celle du témoignage. Le dialogue
implique le témoignage, sans quoi il n'est que monologue. Dire
à l'autre ce que je crois, écouter à mon tour ce
qu'il croit. Partager les convictions les uns des autres
renforce nos fois respectives. Notre époque n'est pas propre
à l'affirmation de certitudes, elle est à
l'écoute de convictions.
- La
quatrième et dernière arme n'en est pas une à
proprement parler : elle nous fait constamment revenir au
fondamental. Nous vivons un temps de déshumanisation affolant.
L'homme devient une marchandise qu'on jette ou qu'on achète.
Je me plais à citer un jeune théologien musulman
remarquable, Rachid Benzine, qui interroge dans son dernier
livre « Les nouveaux
penseurs de l'islam »
(p. 128) : « Comment ne pas perdre son âme
dans les adaptations que les évolutions du monde semblent
imposer à toutes les sociétés du
monde ? »
Tel est bien le vrai combat : ne pas
perdre son âme.
Et le théologien Raimon Panikkar
en conclut : « Toutes les religions aujourd'hui
- c'est là ma conviction personnelle - doivent se
convertir. Le moment dans lequel nous nous tenons est crucial pour la
vie humaine et pour la planète ; il exige en particulier
la conversion de toutes les religions.» (Entre Dieu et
le cosmos p.11)
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