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La religion est source

de conflits comme de paix

 

 

Dow Marmur

rabbin émérite de la synagogue Holy Blossom
Toronto, Canada

 

15 février 2006

La religion nous donne le meilleur et le pire. Elle nous donne le pire, lorsqu'elle donne plus d'importance à la doctrine qu'aux hommes. Elle nous donne le meilleur, lorsqu'elle permet à ses principes - la volonté de Dieu - de tenir compte des besoins de la personne, créature de Dieu.

C'est peut-être le sujet de la paix qui montre le plus dramatiquement l'opposition, dans le domaine de la religion, entre le meilleur et le pire. Toutes les religions prétendent être des instruments de paix mais l'histoire a montré le contraire. C'est seulement lorsque des individus courageux et imaginatifs se sont levés que l'on a pu voir clairement les enseignements de Dieu se concrétiser effectivement en témoignage de la puissance de Dieu envers nous.

 

L'idolâtrie

 

Ce qui est vrai de la religion en général est également vrai de la religion juive. C'est dans le cadre de la tradition juive que j'écris ceci.

La déviation la pire aux yeux de la religion juive est l'idolâtrie, qui est de rendre absolu, éternel et même divin ce qui n'est que relatif et temporaire - comme une oeuvre de l'esprit de l'homme ou de ses mains.

L'idolâtrie fait de Dieu une chose ou un slogan et divinise ce qui n'est qu'une chose ou qu'un slogan. L'idolâtrie pervertit et détruit la vraie foi.

Sur la page de garde de leur important livre Idolatry, les deux philosophes israéliens Moshe Halbertal et Avishai Margalit ont écrit : « l'interdiction de l'idolâtrie ne vise pas seulement le culte rendu à d'autres Dieux mais aussi certaines représentations du vrai Dieu ».

Cela signifie que l'idolâtrie n'est pas seulement le fait des « autres »,  les païens et les étrangers, mais aussi notre fait, présente dans nos coeurs et nos pensées. C'est la partie inacceptable de la religion, celle qui s'adresse au pire qui est en nous.

Abraham Joshua Heschel, un des théologiens les plus importants du judaïsme du 20siècle définissait ainsi idole : « un Dieu qui est le mien mais pas le tien. Un Dieu qui s'occupe de moi mais pas de toi ». Heschel disait que l'esprit de la religion et d'« unir ce qui est séparé, de rappeler que l'humanité entière est l'enfant que Dieu chérit ».

La véritable foi, même s'il s'agit de la mienne, ne peut être qu'universelle.

Un des principes centraux du judaïsme est celui de « chalôm », paix :

Que l'Éternel te bénisse et te garde !
Que l'Éternel fasse briller sa face sur toi et t'accorde sa grâce !
Que l'Éternel lève sa face vers toi et te donne le chalôm, la paix !
Nombres 6.24.

 

Le mot hébreu « chalôm » vient d'une racine qui signifie « réunir ». L'idolâtrie sépare les hommes les uns des autres et suscite des conflits. La vraie foi réconcilie et procure la paix.

Comme l'idolâtrie se retrouve au coeur de notre religion, la lutte pour la paix implique d'abord de débarrasser notre vie spirituelle de ses éléments idolâtres. Chacun de nous est donc à la fois artisan de la paix et obstacle à sa venue, ce qui nous oblige à une importante recherche de vérité sur nous-même.

Il est naturellement toujours plus facile de voir les fautes des autres que les nôtres, celles des autres familles de pensée que celles de notre propre communauté, des autres religions que la nôtre. C'est pourquoi reconnaître ses fautes est tellement central dans le judaïsme, comme d'ailleurs dans d'autres religions.

Le rabbin Irving Greenberg, un autre important penseur juif contemporain a dit : « peu importe à quelle religion vous appartenez - pourvu que vous n'en soyez pas fiers »

La certitude. Une bonne raison d'avoir honte de sa religion est l'hérésie de la certitude : elle nous remplit de propre justice et d'autosatisfaction, nous rend aveugles à la réalité au lieu de nous poser la grande question du « tsêdêq », la véritable justice, dont parle tant le livre du Deutéronome.

Être « juste » ne consiste pas à vouloir seulement la paix et à prier pour elle, mais à la poursuivre avec justice. C'est le contraire du zèle religieux qui se manifeste dans la violence.

La véritable recherche de la justice conduit fréquemment les fidèles des différentes religions à joindre leurs forces au service d'une société plus juste et donc d'un monde meilleur. Agir pour la justice revient donc, presque par définition, à procurer la paix. Si je considère que votre Dieu est aussi mon Dieu, je détruit le mur qui nous sépare, sans nuire en rien à ma propre foi. Les contacts interreligieux raffermissent la foi de chacun et ne la diminuent en rien, comme certains le craignent.

La manière la plus concrète dont une communauté religieuse peut faire progresser la paix est donc de ne pas se borner à prier mais de s'engager dans des actions de paix en commençant par agir sur nous-mêmes.

La coopération est indispensable. Aucun individu, quelque génial qu'il soit, aucune communauté religieuse, quelque puissante qu'elle soit ne peut le faire isolément.

La vérité apparaît fréquemment dans le mouvement d'une action bonne et non dans une affirmation doctrinale qui ignore la réalité.

L'ennemi de la vérité n'est donc pas seulement l'erreur, c'est aussi la certitude.

La certitude est hérésie. L'idolâtrie n'est pas seulement la foi en de faux Dieux mais l'affirmation arrogante de nos propres certitudes dogmatiques.

Ceux qui assènent leurs vérités doctrinales et prétendent savoir ce que Dieu veut de nous tous ont bien des difficultés à collaborer avec ceux qui ne partagent pas leurs certitudes. Ils ne veulent pas collaborer mais sont animés d'un esprit de domination qui est à l'opposé de l'esprit de paix. Les fanatiques sont des gens qui demeurent prisonniers de leurs propres certitudes qu'ils s'efforcent d'imposer aux autres aux lieu de s'en faire des partenaires.

 

L'autorité

 

La certitude est imposée par des dirigeants. C'est pourquoi les religions fanatiques se donnent des responsables réels ou imaginaires. Il est plus facile d'avoir une certitude quand c'est quelqu'un d'autre qui me dit ce dont je dois être certain. En attribuant des qualités surhumaines à un humain auquel on obéit, on évite d'assumer la responsabilité de décider soi-même ce qui est juste et bon. C'est, en fait, une dictature.

Même si les commandements en question ne sont pas forcément tous mauvais, le fait même que des dirigeants soient amenés à dominer les fidèles et annihiler leur opposition est, en soi, inacceptable.

Le judaïsme est normalement fondé sur des textes et non sur des dirigeants. La Torah transmise au mont Sinaï par Moïse aux Israélites peut être parfaite, mais Moïse ne l'était pas personnellement. Chaque Juif sait qu'il doit étudier lui-même la tradition pour savoir ce qu'il doit faire. Nous devons trouver nous-mêmes les maîtres qui nous instruiront et les collègues avec qui nous étudierons. C'est ainsi que nous poursuivons notre recherche de la vérité. L'autorité ultime se trouve dans le texte qui appartient à tout le monde. Le maître nous apprend à penser par nous-mêmes. Il ne se donne jamais le dernier mot.

Les textes peuvent, eux aussi, être détournés pour poser d'inopportunes affirmations de certitude. Ils jouent néanmoins le rôle de garde-fous pour éviter que cela ne dégénère. On fait beaucoup plus facilement preuve d'assurance lorsqu'on est ignorant que lorsqu'on s'efforce de connaître et de comprendre.

L'idolâtrie prospère sur le terreau de l'ignorance qu'elle prétend être la piété du charbonnier. Mais ce n'est qu'une fausse prétention.

L'ignorance et la piété s'associent en une combinaison mortelle, le fanatisme, que ni la connaissance scientifique ni la réflexion philosophique ne sont jamais parvenues à l'éradiquer et dont l'histoire du monde fournit de terribles et nombreux exemples.

 

Le libéralisme

 

Je suis un rabbin du judaïsme réformé et donc partisan du libéralisme religieux, ouvert et tolérant. Ses opposants l'accusent d'être laxiste et inconsistant. Mais les marchands de certitudes qui parlent ainsi sont ceux qui, justement, aiment mieux être commandés qu'instruits, ce qui est très répandu en cette période de confusion politique et morale.

Pour moi, l'attitude libérale est de poursuivre partout la vérité, sans discrimination ni préjugé, indépendamment de tout dogme. C'est ainsi que les libéraux de toutes les religions sont les plus capables de collaborer dans la promotion de la paix de la manière que je viens d'esquisser.

Ce sont les fanatiques qui restent attachés à leurs convictions jusqu'à ce qu'ils implosent, comme l'ancienne Union soviétique a implosé avec son dogmatisme.

Mon libéralisme est assez ouvert pour respecter ceux qui ne sont pas d'accord avec moi ; mais il est également assez honnête pour admettre que ceux qui le récusent m'empêchent de collaborer avec eux.

Le climat religieux et politique actuel ne favorise pas l'attitude libérale. Celle-ci court par conséquent le risque de se détourner de son idéal et de s'enliser soit dans un relativisme où tout est permis si on s'y sent bien, soit dans un absolutisme pré-moderne. Mais, en ce qui me concerne, je ne baisse pas les bras.

Prendre exemple sur les prophètes hébreux n'est, après tout pas être prétentieux. Ils étaient toujours en minorité mais proclamaient sans crainte la Parole de Dieu en refusant de s'aligner sur les modes de leur temps.

Ils ne cédaient ni aux assurances perverses des faux prophètes qui faisaient le jeu des puissances du moment, ni aux menaces apocalyptiques des révolutionnaires zélotes qui voulaient le pouvoir pour eux-mêmes.

Mes convictions libérales m'engagent à suivre leur exemple, car j'estime que c'est la seule manière de promouvoir la paix et d'éviter les conflits.

Un maxime juive engage à « être les disciples d'Aaron » - Aaron le prêtre de la bénédiction de paix :

« Aimer la paix et poursuivre la paix »

C'est l'oeuvre d'une vie entière.

 

Traduction Gilles Castelnau

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