30 janvier 2007
Le titre de cet entretien insiste sur
la nécessité du dialogue entre croyants de religions différentes en
France. Je tiens à dire ici qu'à mes yeux, ce dialogue
est devenu urgent. Car le français moyen, je veux dire :
une bonne partie de la population française, est entrée
dans une phase de suspicion et d'incompréhension qui fait
craindre le pire pour le vivre ensemble dans notre pays.
Deux faits récents pour
l'illustrer :
- Il y a peu, le professeur Robert Redeker, de
Toulouse, s'est vu ouvrir les colonnes du journal Le Figaro pour
écrire un article dénonçant l'islam comme
étant une religion qui - je cite - « exalte violence et
haine ». Pour lui, Mohamed
est un « chef de guerre
impitoyable, pillard, massacreur de juifs et
polygame. »
Quelle que soit la vérité
historique de ce jugement, comment ne pas comprendre que le musulman
français ne se sente pas profondément
blessé ?
- Autre fait, tout récent : voulant alerter
les électeurs avant la présidentielle, en pleine
campagne électorale, le parti socialiste juge opportun
- hélas ! de s'en prendre au ministre de
l'intérieur qui a, selon lui, aidé les
intégristes musulmans à prendre le pouvoir sur l'islam
de France. Au nom de la communauté musulmane, Dalil Boubakeur,
président du CFCM, a aussitôt protesté
vigoureusement : « on
constate une convergence pour faire apparaître l'islam de
France comme inféodé aux
fondamentalistes », a-t-il
dit.
Je vois monter en France un
anti-islam sournois qui emboîte peu à peu le pas aux
attaques de l'extrême droite raciste style de Villiers ou
Le Pen. Il ne faut pas accepter cette menace qui amalgame le pire
avec le probable puis avec la rumeur. Je pourrais en dire autant avec
d'autres religions, mais j'y reviendrai.
Pour garder raison, je propose trois
photographies successives du paysage religieux de notre
pays.
1. La première considère
l'ensemble de notre pays pour nous
amener à prendre du recul. Une photographie « grand angle » qui nous permet d'envisager l'actualité du
paysage religieux au sein de la société
française globale.
La France a encadré les religions
présentes sur son territoire par la loi qui sépare
l'Église de l'État, en 1905. Cette loi mettait fin
à l'hégémonie de l'Église catholique
romaine qui s'est trouvé contrainte à renoncer à
bien de ses avantages. Le clergé sera payé
dorénavant par les Églises, et non plus par
l'État. Il faut préciser que les protestants ont
été favorables à cette séparation, et que
plusieurs d'entre eux ont contribué à
l'élaboration de la loi.
D'autres pays européens ont
également séparé les Églises du pouvoir
politique, comme en Allemagne, 15 ans plus tard, mais la
laïcité « à la
française » est
plus prononcée qu'ailleurs. Son origine étant plus
conflictuelle, l'Église catholique en France l'a souvent mal
vécue. La religion catholique romaine n'est plus la seule
religion à part entière dans le pays. Mais il
s'agissait cependant de séparer les Églises de
l'État, non les religions. Le judaïsme a largement
accepté la Séparation. Aujourd'hui, l'islam est
confronté à la question, nouvelle pour lui. Certains
pays musulmans sont régis par la religion de l'islam, comme
l'Arabie saoudite. D'autres, il faut le noter, ont mis dans leur
constitution la laïcité, comme en Tunisie ou en Turquie,
ou même en Égypte. Dans notre pays, plusieurs penseurs
musulmans ont réfléchi à la manière dont
l'islam peut et doit vivre pleinement une laïcité
assumée sans restriction.
Il faut donc aujourd'hui parler d'une loi
séparant la religion (et non Église) et
État.
Mais la laïcité à la
française a provoqué des réflexes outranciers
liés à l'anticléricalisme, notamment dans
l'enseignement public. On n'y mentionne plus la religion, sinon
à propos des aléas de l'histoire : les guerres de
religion, la révolution ou l'antiquité. Si bien que
tout un pan de notre culture occidentale n'est plus comprise par les
jeunes générations. Les étudiants ignorent tout
des grands faits chrétiens tels que Noël et la naissance
du Christ, Pâques, la Pentecôte. Les
évènements bibliques dépeints par les arts de
l'occident, peintres, musiciens ou écrivains, leur sont
totalement étrangers. Or, pour comprendre la culture
européenne, il faut en connaître l'histoire qui se
confond souvent avec l'histoire du christianisme. Qui plus est, cette
histoire ne peut pas faire l'impasse sur l'histoire des religions
autrefois voisines et qui désormais sont largement et de plus
en plus représentées en France : le judaïsme,
bien sûr, mais encore l'islam, ou le bouddhisme.
C'est la raison qui a conduit un ministre
d'hier (Jack Lang) à demander au philosophe Régis
Debray un projet permettant d'intégrer l'enseignement du fait
religieux à l'enseignement public donné dans nos
écoles. Ce projet sépare très nettement le fait
religieux de la foi religieuse. Il met en place tout un programme,
mis en oeuvre maintenant dans plusieurs Instituts de formation des
maîtres, où s'enseignent les grandes lignes des
différentes doctrines religieuses, leurs histoires, et les
calendriers liturgiques de ces grandes religions.
Cet enseignement du « fait
religieux » ne se fait pas
sans réticence et même opposition farouche de plusieurs
adeptes de la libre-pensée en France, et la partie n 'est pas
encore totalement gagnée.
Ainsi, d'une part le paysage religieux en
France s'est élargi en débordant la seule coexistence
des différentes branches du christianisme, catholicisme et
protestantisme, mais encore orthodoxie et anglicanisme, pour inclure
désormais le judaïsme, l'islam et le bouddhisme,
solidement implantés sur notre sol.
2. Si je rétrécis la focale
de mon appareil photographique,
j'aborde alors le champ de ces religions telles qu'elles sont
aujourd'hui juxtaposées dans notre pays.
Le christianisme, d'abord : la religion
catholique romaine reste certes majoritaire en France, mais elle
s'effrite peu à peu. D'un sondage à l'autre, on en
arrive à ce que la moitié seulement des français
se déclarent catholiques. En trente ans, le nombre des
baptêmes est passé de 578 000
à 357 000, alors que la population a
augmenté. Il y avait 45 000 prêtres, il en
reste 22 000. 78 000 religieuses et moniales il y a
30 ans, 37 000 aujourd'hui. Faisant face à
cette diminution, Église catholique met en place des
réseaux de laïcs prenant en charge la vie des
paroisses.
De son côté, le protestantisme
avait, avant la guerre, difficilement abouti à une certaine
unité, par la constitution de l'Église Réformée en 1938. Il avait auparavant déjà
donné naissance à la Fédération Protestante de
France où la majorité
provenait des dites
« grandes »
Églises Réformées et Luthériennes.
Aujourd'hui, le visage du protestantisme a changé
considérablement. On assiste à ce qu'on appelle
une « embellie
protestante » avec la
naissance et le développement spectaculaire de nombreuses
Églises et communautés évangéliques. Le
protestantisme, selon le sondage cité, représente
3 % de la population, 1 million 800 000
protestants dont 400 000 évangéliques. Ce qui
offre au regard une infinie variété de
différentiations subtiles où le profane s'égare
pour discerner la spécificité proprement
« protestante ». L'unité se fait cependant autour des
affirmations de la Réforme du XVIe siècle : l'autorité
souveraine de l'Écriture, la Bible ; le gouvernement des
Églises par des élus laïcs et pasteurs, sans la
hiérarchie d'un clergé ; la clé de
l'appartenance à une Église protestante réside
dans la foi personnelle du croyant.
De leur côté, l'anglicanisme
est peu présent, et l'orthodoxie s'est diversifié au
fur et à mesure de l'immigration en provenance des pays de
l'est européen.
Le judaïsme, quant à
lui, représente 600 000 croyants, regroupés en deux grandes branches ;
selon l'immigration d'Europe de l'est : les ashkénazes,
et ceux en provenance des pays du maghreb, les sépharades,
issus de l'immigration récente à la suite de la guerre
d'Algérie. Il faut cependant savoir que la présence
juive en France remonte au premier siècle ; qu'au moment
des croisades les juifs furent considérés comme les
alliés des musulmans, et que le Talmud fut brûlé.
Philippe Auguste les expulsa. L'antisémitisme ne date pas
d'aujourd'hui ! Saint Louis, lui-même, leur imposa la
« rouelle », ce médaillon rond de tissu jaune à
coudre sur leurs vêtements. Il fallut attendre Louis XVI
(quelques années avant la Révolution ! ) pour que
leur fut accordé les mêmes droits patrimoniaux qu'aux
autres français. Aujourd'hui, les juifs sont regroupés
par le Consistoire central, à Paris, avec le grand rabbin de
France, le rabbin Sitruk. Le judaïsme se répartit sur
tout le territoire français en 12 consistoires
régionaux. Il compte 100 rabbins. Toutes les institutions
juives, organisations non cultuelles, sont rassemblées dans le
CRIF, le Conseil
Représentatif des Institutions juives de
France.
Le bouddhisme, quant à lui, est
très récent. Lui aussi
provient de l'immigration en provenance, cette fois, des pays de
l'extrême Orient : les réfugiés divers du
Vietnam, du Cambodge, ou du Laos, puis les réfugiés du
Tibet ou du Sri Lanka. Étant souvent assimilés aux
nombreuses sectes orientalisantes plus ou moins suspectes par
l'endoctrinement de leurs adeptes, les bouddhistes ont vite
désiré se rassembler dans une Fédération,
sur le modèle de la Fédération Protestante. Le
contact avec notre Fédération les a aidés
à constituer l'UBF, Union
Bouddhiste de France. Ce label leur
permet désormais d'officialiser leur implantation
auprès des pouvoirs publics.
Enfin, l'islam qui représente
à ce jour la plus grande religion de France, après l'Église catholique romaine.
Ils sont quelque 5 % de la population, 3 millions, moins
que ce qu'on en dit souvent (il y a 5 millions de
maghrébins en France). L'islam mondial étant lui aussi
divisé en plusieurs traditions religieuses différentes,
et les musulmans de France provenant de nombreux pays, leurs origines
religieuses sont variées et, par conséquent, leurs
pratiques religieuses diffèrent sensiblement. Jusqu'à
il y a peu d'années, ils n'avaient pas les moyens ni
l'autorisation d'avoir des lieux de prière corrects si bien
qu'on appelait l'islam français « l'islam des
caves » Leurs imams
venaient de pays différents, qui les finançaient
à la condition qu'ils restent liés à l'islam du
pays d'origine. 80 % des imams sont de nationalité
étrangère. Quelques centaines sont payés par la
Turquie ou l'Algérie. Les musulmans de France étaient
extrêmement divisés. Leurs imams n'avaient reçu
qu'une instruction coranique sommaire et parlaient rarement le
français. Quelques uns proviennent de l'université
Al Azhar du Caire, d'autres sont simplement
auto-proclamés. C'est la raison pour laquelle plusieurs
gouvernements français se sont efforcés d'aboutir
à la constitution d'un véritable « islam de
France », ce qui s'est
réalisé par la création du CFCM, le
Conseil français du culte
musulman créé
en 1992. Ce Conseil est maintenant en place, et fonctionne avec
difficultés. Il est présidé par le recteur de la
Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur.
Notre pays n'est donc plus terre
catholique, et nos instituions
politiques et sociales doivent prendre en compte la pluralité
des religions. Cela se traduit, par exemple, par les questions
tournant autour du respect du sabbat, ou de la nourriture kasher dans
les cantines scolaires, pour les juifs, ou par le port du voile par
les écolières musulmanes françaises. D'autres
questions se profilent à l'horizon, comme celle du ramadan, ou
des aumôneries religieuses dans les hôpitaux ou dans les
prisons voire dans l'armée. Certains sont allés
jusqu'à vouloir harmoniser les congés scolaires
marqués par la seule observance des fêtes religieuses
chrétiennes. Comment intégrer dans nos calendriers le
respect des autres traditions religieuses ?
Jusqu'à présent, je n'ai rien
dit encore du dialogue entre ces diverses religions. Il semble aller
de soi, dans la suite du dialogue entre chrétiens. Qui n'en
serait pas d'accord ? Pourtant la question traverse des
turbulences de plus en plus fortes qui le rendent à la fois
difficile et nécessaire.
3. J'aborde ici la troisième
photographie du paysage religieux français, en zoomant sur chacune de ces religions pour
s'en approcher.
Apparaît alors un éclatement
à l'intérieur de chacun des grandes religions. Car
elles sont toutes traversées par le même
phénomène : le fondamentalisme. Dans le monde
entier, les religions sont atteintes du même mal qui les
dévie de leurs véritables fondements. Au point que
certains des historiens du fait religieux prédisent que le
21ème siècle verra s'amplifier ce
phénomène jusqu'à entraîner partout et
dans chaque tradition religieuse de nouveaux foyers de violences et
de guerres.
La Conférence Mondiale des
Religions pour la Paix dans sa
Section française, dont je suis un membre actif, s'est
penché sur ce fait et a produit un document sur « Nos religions face aux
fondamentalismes ». Je
vous en livre quelques grandes lignes.
L'ensemble du phénomène que
l'on regroupe sous le nom de « radicalisme
religieux » recoupe le
fondamentalisme, l'intégrisme, et le fanatisme. Le
fondamentalisme, protestant d'origine, s'attache à la lettre
des textes sacrés, la Bible en l'occurrence pour les
fondamentalismes protestants et juifs. L'intégrisme crispe sur
les dogmes et les traditions établies les attitudes
religieuses à maintenir, pour les catholiques, par exemple, ou
les musulmans. Ce sont les formes de fondamentalismes qui nous
occupent ici, tous pouvant aboutir au fanatisme le plus dur. Lorsque
les repères d'hier se sont évaporés, lorsque les
valeurs habituelles se perdent, comme aujourd'hui, certains religieux
cherchent à les réinstaller comme les seuls valables
pour affronter les turbulences d'un monde désorienté et
comme livré à l'absurde d'un avenir flottant au
gré de l'histoire.
L'intégrisme répond à
un réflexe de peur. Peur devant le vertige d'une
société mondiale en pleines mutations technologiques
qui accède à l'infini du monde des planètes et
des étoiles, qui maîtrise chaque jour davantage
l'infinité micro-cellulaire et l'énergie solaire du
nucléaire fusionnel. Angoisse devant le flou de la
pensée humaine qui peine, elle, à définir de
nouvelles sagesses de vivre. Angoisse physique et métaphysique
troublante. Pourquoi ne pas revenir aux bons vieux dogmes
d'autrefois, qui ont, croit-on, maintenu en équilibre le vieux
monde ?
Ce retour en arrière est-il donc si
dangereux, direz-vous ? S'il n'aboutit pas au mieux vivre, comme
ses protoganistes le croient, au moins est-il sans danger ? Je
veux maintenant montrer qu'au contraire les fondamentalismes, sous
toutes leurs formes, augmentent la dangerosité de notre monde
et la violence guerrière qui s'amorce déjà ici,
ou là.
Je commencerai par le
catholicisme. Il faut savoir que
l'intégrisme catholique d'un Monseigneur Lefebvre, par
exemple, regroupe et attire celles et ceux d'une extrême-droite
lepéniste raciste et virulente. Cette tendance de
Église romaine refuse toutes les avancées du Concile de
Vatican II, veut reconquérir l'Europe chrétienne
et enrayer tout effort de dialogue non seulement interreligieux, mais
simplement oecuménique. Et je ne vois pas d'un �il serein
l'ouverture de ce côté amorcé par le pape actuel,
qui permet aux intégristes de cette tendance de s'arroger la
disposition d'une église dans la ville de Bordeaux, par
exemple.
En ce qui concerne le
protestantisme, nous savons
aujourd'hui comment ont pesé sur le président
américain Georges Bush les pressions religieuses
fondamentalistes des chrétiens dits « born again ». Nous avons pu voir avec quelque horreur le
président prier avec son conseil gouvernemental avant de
décider la guerre en Irak comme s'il partait en
croisade ! Nous, européens, savons hélas que la
prière dite chrétienne n'est pas sainte en soi, et les
chrétiens français comme les chrétiens
d'outre-Rhin ont chacun usé de la prière pour se mettre
Dieu « avec
eux ». C'était une
façon de justifier les massacres effroyables et rarement
égalés dans l'histoire humaine des guerres du
20e siècle. Nous ne voulons pas l'oublier.
J'en reste à l'évocation de la prière - car
le fondamentalisme protestant envenime largement la pensée de
la foi protestante ! - pour reconnaître plus
humblement combien la prière exclut toute réponse
fabriquée. Que se cache-t-il derrière nos demandes
à Dieu ? Nos désirs les plus
égoïstes ? Et comment être sûr de la
réponse de Dieu dans notre coeur : ne sommes-nous pas
prêts à entendre ce que nous lui faisons dire ?
Humilité de la prière.
Et perversion du religieux de tous les
fondamentalismes.
Le judaïsme connaît
également le fondamentalisme
fixé sur l'attachement à la lettre du texte biblique.
La femme rabbin de tendance libérale Pauline Bebe en
parle en ces termes : « Si pour le fondamentaliste tout le corpus
de lois qui constitue la halakha, la marche à suivre pour tout
juif dans la vie quotidienne, nous est venu directement de Dieu, il
s'agit de l'appliquer dans les moindres détails pour se
conformer à la volonté du
Tout-Puissant. » Alors
que, préconise-t-elle,
« l'absence de dogme, c'est-à-dire de point de
doctrine établi ou regardé comme vérité
fondamentale a toujours donné à la tradition juive un
caractère de fluidité. La notion même de
"foi", totale et irréductible qui emporte la certitude, est
étrangère au judaïsme. » Il faut ici refuser avec courage et obstination de
définir les frontières de l'État d'Israël
à partir des textes bibliques. Là encore, nous
comprenons combien la perversion fondamentaliste d'une religion peut
conduire à des engagements meurtriers.
J'en viens enfin à
l'islam. Le président de la
CMRP, Ghaleb
Bencheikh, lui-même musulman,
en parle de façon claire et forte. Il remarque que
« le -isme étouffe
la racine, donc l'islamisme étouffe l'islam, et je formule ce
désir : "puissions-nous guérir de l'enfermement",
parce qu'on a affaire à une vision où les islamistes
sont enfermés et sourds, autistes à toute autre
sollicitation qui consiste à battre en brèche le
raisonnement dans lequel ils s'enferment. C'est un fanatisme
sectaire. Le fondamentalisme enferme, et ces idéologies
islamistes, du genre "on gouverne au nom de Dieu", "on applique
la loi de Dieu", (sans jamais dire laquelle, alors qu'il y a
plusieurs écoles), sont une maladie, et nous souhaitons en
guérir. » Il
répond à la question faisant remarquer que l'islam n'a
commencé à être travaillé par de forts
courants fondamentalistes que depuis trois ou quatre
décennies : « La présence de forts courants
islamistes, au sens de la politisation de la tradition islamique
(comme ce qui s'est passé en Iran avec Khomeiny, ou avec les
talibans en Afghanistan, le FIS en Algérie, avec la Djamad
Islamyya en Égypte, ou l'île de Jolo et Abougrayef,
etc.) correspond aux trois, quatre, cinq dernières
décennies. Il s'agit de cette manière
d'instrumentaliser la religion pour une sorte de révolution
islamique, parce que les autres types de révolution ont
échoué : le panarabisme de Nasser qui n'a pas
fonctionné, le trotskisme qui n'a pas fonctionné non
plus quand on l'a emprunté. D'aucuns prétendent qu'une
solution viendrait de pouvoir appliquer la loi de Dieu sur
terre. » Et il
conclut : « Le
fondamentalisme islamique provient d'une pensée islamique
malade qu'il faut guérir par une médication
appropriée. »
Nous comprenons ainsi que tous les
fondamentalismes, quels qu'ils
soient, contiennent des germes de violences et de guerres
- quand ils n'utilisent pas leur fondamentalisme pour fasciner
et embrigader leurs croyants dans des aventures sanglantes indignes
de toute véritable religion. Les bombes humaines des kamikazes
islamistes, les fervents protestants prêts à la croisade
meurtrière contre les musulmans, les ultra-orthodoxes juifs
oppressant leurs voisins palestiniens en les enfermant dans des
ghettos et derrière un mur de honte, sont les exemples les
plus actuels des déviances religieuses perverses.
Nous comprenons que toute religion est
susceptible de se laisser glisser vers une dérive
fondamentaliste. C'est ce que j'ai appelé ce matin la
tentation du croire. Croire exige humilité et
compassion.
La réponse aux fondamentalismes
divers, je dirai même l'arme précieuse pour s'opposer
résolument aux fondamentalistes, est le dialogue.
Comment comprendre le
dialogue ?
- An premier lieu, il n'y a dialogue qu'entre des
hommes. Il n'y a pas de dialogue interreligieux, entre les religions,
bien que la formule soit désormais consacrée. Il y a
dialogue entre des hommes et des femmes croyants. C'est
préciser qu'on ne peut se contenter d'apprendre à
connaître les religions par la lecture de leurs textes
fondamentaux, ni par les écrits de leurs penseurs. Certes, il
est utile de se renseigner par de nombreuses, et judicieuses !
lectures (sans se référer à des écrits
tendancieux ou réducteurs), il faut lire le Coran, et la
Bible. C'est une ascèse incontournable. Mais il faut en
même temps, ou même avant toute lecture, rencontrer des
hommes et des femmes croyant d'une autre foi que la sienne.
- Ensuite, dialoguer consiste à d'abord se
mettre à l'écoute, avant de parler. Écouter
l'autre dire sa foi, l'écouter prier, l'écouter lire
son Livre, l'écouter chanter ou psalmodier selon son rite.
C'est une attitude dérangeante, courageuse et humble. Mais
faut-il davantage encore rencontrer l'autre dans la pratique de
sa foi. Écouter comment sa communauté prie, psalmodie,
prêche et dit sa foi. C'est dire qu'en même temps qu'on
écoute, il faut regarder. Regarder l'autre vivant dans sa
communauté, avec les gestes de sa tradition, qui là
aussi nous dérangent voire nous choquent au premier abord. La
prosternation d'une centaine d'hommes en prière à la
mosquée, ou le brouhaha du culte à la synagogue
n'entrent pas dans les habitudes protestantes !
- Enfin il sera possible de prendre la parole à
son tour. Le dialogue est toujours un aller-retour entre deux
interlocuteurs. Pour dire quoi ? Si l'on a scrupuleusement
écouté, on s'aperçoit alors qu'il n'est plus
possible de réciter son catéchisme mais qu'il faut
adapter son discours pour qu'il rencontre le langage de l'autre. Car
les mêmes mots, souvent, sont compris différemment par
les uns et les autres. Le dialogue devient un patient cheminement
d'explication et de confession de foi constamment remanié.
Comment l'autre, par exemple, juif ou musulman, pourra-t-il
comprendre la grâce telle que l'a affirmée la
Réforme ?
Ce faisant, et progressivement, ma foi se
précise, se modifie, s'ouvre à l'autre sans jamais se
renier. Bien au contraire, elle s'enrichit en
s'approfondissant.
Mais encore : si le frère ou la soeur d'une autre foi se
trouve attaché à une vision fondamentaliste de sa
croyance, quel dialogue est-il possible ? Certains,
préconisant tout refus du fondamentalisme, s'opposent avec
fermeté à tout fondamentaliste. Il est sans doute des
cas où un jugement catégorique s'avère
nécessaire. Mais je pense que, le plus souvent, il vaut mieux
tenter de comprendre le pourquoi du fondamentalisme de l'autre. En ce
qui concerne les musulmans, nous devons savoir que leur
fondamentalisme est dû, en France, à l'ignorance
religieuse des jeunes générations musulmanes et, plus
encore, à la carence théologique de leurs imams, mal
formés et non intégrés dans la
société française. Il est alors
nécessaire d'entreprendre un long cheminement pour aider l'ami
fondamentaliste, qui peut être musulman ou juif, mais encore
chrétien, et protestant, à découvrir que ce
à quoi il s'attache - la lettre du texte sacré, le
dogme, le rite - est amené à s'adapter au temps
présent pour atteindre au véritable Fondamental, que
nous nommons Dieu. Dieu reste toujours au-delà de nos mots
pour le dire, ceux-ci ne sont qu'approximation pour oser dire qui
nous fait vivre.
Il reste que parfois, aujourd'hui de plus
en plus souvent, tout dialogue
s'avère impossible. Lorsque le fondamentaliste devient
fanatique, il est atteint d'autisme. Or chacun sait combien il est
difficile de guérir un autiste ! Nous entrons là
dans l'aspect psychologique d'un fondamentalisme devenu
névrotique. Encore savons-nous qu'un enfant autiste
mérite toute notre patience, mais qu'en est-il lorsque le
fanatique religieux se met à prêcher la violence la
moins conforme, pourtant, au message des religions ? Car toute
religion recommande l'amour, la simple lecture des grands textes
religieux de l'humanité le montre. Dieu est amour, et pas
seulement pour les chrétiens ! Face à la
montée des fanatisme condamnables, il faut parler, ensemble.
Ici, là, dans nos quartiers difficiles ou en des lieux chauds
du monde, des religieux, des croyants, s'unissent pour recréer
le lien social nécessaire à la réconciliation et
à la vie possible. A nous de soutenir ces initiatives de
dialogue et de paix.
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