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Le paysage religieux en France

 

 

nécessité du dialogue

 

 

30 janvier 2007

Le titre de cet entretien insiste sur la nécessité du dialogue entre croyants de religions différentes en France. Je tiens à dire ici qu'à mes yeux, ce dialogue est devenu urgent. Car le français moyen, je veux dire : une bonne partie de la population française, est entrée dans une phase de suspicion et d'incompréhension qui fait craindre le pire pour le vivre ensemble dans notre pays.

 

Deux faits récents pour l'illustrer :

- Il y a peu, le professeur Robert Redeker, de Toulouse, s'est vu ouvrir les colonnes du journal Le Figaro pour écrire un article dénonçant l'islam comme étant une religion qui - je cite - « exalte violence et haine ». Pour lui, Mohamed est un « chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame. »

Quelle que soit la vérité historique de ce jugement, comment ne pas comprendre que le musulman français ne se sente pas profondément blessé ?

- Autre fait, tout récent : voulant alerter les électeurs avant la présidentielle, en pleine campagne électorale, le parti socialiste juge opportun - hélas ! de s'en prendre au ministre de l'intérieur qui a, selon lui, aidé les intégristes musulmans à prendre le pouvoir sur l'islam de France. Au nom de la communauté musulmane, Dalil Boubakeur, président du CFCM, a aussitôt protesté vigoureusement : « on constate une convergence pour faire apparaître l'islam de France comme inféodé aux fondamentalistes », a-t-il dit.

 

Je vois monter en France un anti-islam sournois qui emboîte peu à peu le pas aux attaques de l'extrême  droite raciste style de Villiers ou Le Pen. Il ne faut pas accepter cette menace qui amalgame le pire avec le probable puis avec la rumeur. Je pourrais en dire autant avec d'autres religions, mais j'y reviendrai.

 

Pour garder raison, je propose trois photographies successives du paysage religieux de notre pays.

 

1. La première considère l'ensemble de notre pays pour nous amener à prendre du recul. Une photographie « grand angle » qui nous permet d'envisager l'actualité du paysage religieux au sein de la société française globale.

La France a encadré les religions présentes sur son territoire par la loi qui sépare l'Église de l'État, en 1905. Cette loi mettait fin à l'hégémonie de l'Église catholique romaine qui s'est trouvé contrainte à renoncer à bien de ses avantages. Le clergé sera payé dorénavant par les Églises, et non plus par l'État. Il faut préciser que les protestants ont été favorables à cette séparation, et que plusieurs d'entre eux ont contribué à l'élaboration de la loi.

D'autres pays européens ont également séparé les Églises du pouvoir politique, comme en Allemagne, 15 ans plus tard, mais la laïcité « à la française » est plus prononcée qu'ailleurs. Son origine étant plus conflictuelle, l'Église catholique en France l'a souvent mal vécue. La religion catholique romaine n'est plus la seule religion à part entière dans le pays. Mais il s'agissait cependant de séparer les Églises de l'État, non les religions. Le judaïsme a largement accepté la Séparation. Aujourd'hui, l'islam est confronté à la question, nouvelle pour lui. Certains pays musulmans sont régis par la religion de l'islam, comme l'Arabie saoudite. D'autres, il faut le noter, ont mis dans leur constitution la laïcité, comme en Tunisie ou en Turquie, ou même en Égypte. Dans notre pays, plusieurs penseurs musulmans ont réfléchi à la manière dont l'islam peut et doit vivre pleinement une laïcité assumée sans restriction.

Il faut donc aujourd'hui parler d'une loi séparant la religion (et non Église) et État.

 

Mais la laïcité à la française a provoqué des réflexes outranciers liés à l'anticléricalisme, notamment dans l'enseignement public. On n'y mentionne plus la religion, sinon à propos des aléas de l'histoire : les guerres de religion, la révolution ou l'antiquité. Si bien que tout un pan de notre culture occidentale n'est plus comprise par les jeunes générations. Les étudiants ignorent tout des grands faits chrétiens tels que Noël et la naissance du Christ, Pâques, la Pentecôte. Les évènements bibliques dépeints par les arts de l'occident, peintres, musiciens ou écrivains, leur sont totalement étrangers. Or, pour comprendre la culture européenne, il faut en connaître l'histoire qui se confond souvent avec l'histoire du christianisme. Qui plus est, cette histoire ne peut pas faire l'impasse sur l'histoire des religions autrefois voisines et qui désormais sont largement et de plus en plus représentées en France : le judaïsme, bien sûr, mais encore l'islam, ou le bouddhisme.

 

C'est la raison qui a conduit un ministre d'hier (Jack Lang) à demander au philosophe Régis Debray un projet permettant d'intégrer l'enseignement du fait religieux à l'enseignement public donné dans nos écoles. Ce projet sépare très nettement le fait religieux de la foi religieuse. Il met en place tout un programme, mis en oeuvre maintenant dans plusieurs Instituts de formation des maîtres, où s'enseignent les grandes lignes des différentes doctrines religieuses, leurs histoires, et les calendriers liturgiques de ces grandes religions.

Cet enseignement du « fait religieux » ne se fait pas sans réticence et même opposition farouche de plusieurs adeptes de la libre-pensée en France, et la partie n 'est pas encore totalement gagnée.

 

Ainsi, d'une part le paysage religieux en France s'est élargi en débordant la seule coexistence des différentes branches du christianisme, catholicisme et protestantisme, mais encore orthodoxie et anglicanisme, pour inclure désormais le judaïsme, l'islam et le bouddhisme, solidement implantés sur notre sol.

 

2. Si je rétrécis la focale de mon appareil photographique, j'aborde alors le champ  de ces religions telles qu'elles sont aujourd'hui juxtaposées dans notre pays.

 

Le christianisme, d'abord : la religion catholique romaine reste certes majoritaire en France, mais elle s'effrite peu à peu. D'un sondage à l'autre, on en arrive à ce que la moitié seulement des français se déclarent catholiques. En trente ans, le nombre des baptêmes est passé de 578 000 à 357 000, alors que la population a augmenté. Il y avait 45 000 prêtres, il en reste 22 000. 78 000 religieuses et moniales il y a 30 ans, 37 000 aujourd'hui. Faisant face à cette diminution, Église catholique met en place des réseaux de laïcs prenant en charge la vie des paroisses.

 

De son côté, le protestantisme avait, avant la guerre, difficilement abouti à une certaine unité, par la constitution de l'Église Réformée en 1938. Il avait auparavant déjà donné naissance à la Fédération Protestante de France où la majorité provenait des dites « grandes » Églises Réformées et Luthériennes. Aujourd'hui, le visage du protestantisme a changé considérablement. On assiste  à ce qu'on appelle une « embellie protestante » avec la naissance et le développement spectaculaire de nombreuses Églises et communautés évangéliques. Le protestantisme, selon le sondage cité, représente 3 % de la population, 1 million 800 000 protestants dont 400 000 évangéliques. Ce qui offre au regard une infinie variété de différentiations subtiles où le profane s'égare pour discerner la spécificité proprement « protestante ». L'unité se fait cependant autour des affirmations de la Réforme du XVIe siècle : l'autorité souveraine de l'Écriture, la Bible ; le gouvernement des Églises par des élus laïcs et pasteurs, sans la hiérarchie d'un clergé ; la clé de l'appartenance à une Église protestante réside dans la foi personnelle du croyant.

De leur côté, l'anglicanisme est peu présent, et l'orthodoxie s'est diversifié au fur et à mesure de l'immigration en provenance des pays de l'est européen.

 

Le judaïsme, quant  à lui, représente 600 000 croyants, regroupés en deux grandes branches ; selon l'immigration d'Europe de l'est : les ashkénazes, et ceux en provenance des pays du maghreb, les sépharades, issus de l'immigration récente à la suite de la guerre d'Algérie. Il faut cependant savoir que la présence juive en France remonte au premier siècle ; qu'au moment des croisades les juifs furent considérés comme les alliés des musulmans, et que le Talmud fut brûlé. Philippe Auguste les expulsa. L'antisémitisme ne date pas d'aujourd'hui ! Saint Louis, lui-même, leur imposa la « rouelle », ce médaillon rond de tissu jaune à coudre sur leurs vêtements. Il fallut attendre Louis XVI (quelques années avant la Révolution ! ) pour que leur fut accordé les mêmes droits patrimoniaux qu'aux autres français. Aujourd'hui, les juifs sont regroupés par le Consistoire central, à Paris, avec le grand rabbin de France, le rabbin Sitruk. Le judaïsme se répartit sur tout le territoire français en 12 consistoires régionaux. Il compte 100 rabbins. Toutes les institutions juives, organisations non cultuelles, sont rassemblées dans le CRIF, le Conseil Représentatif des Institutions juives de France.

 

Le bouddhisme, quant à lui, est très récent. Lui aussi provient de l'immigration en provenance, cette fois, des pays de l'extrême Orient : les réfugiés divers du Vietnam, du Cambodge, ou du Laos, puis les réfugiés du Tibet ou du Sri Lanka. Étant souvent assimilés aux nombreuses sectes orientalisantes plus ou moins suspectes par l'endoctrinement de leurs adeptes, les bouddhistes ont vite désiré se rassembler dans une Fédération, sur le modèle de la Fédération Protestante. Le contact avec notre Fédération les a aidés à constituer l'UBF, Union Bouddhiste de France. Ce label leur permet désormais d'officialiser leur implantation auprès des pouvoirs publics.

 

Enfin, l'islam qui représente à ce jour la plus grande religion de France, après l'Église catholique romaine. Ils sont quelque 5 % de la population, 3 millions, moins que ce qu'on en dit souvent (il y a 5 millions de maghrébins en France). L'islam mondial étant lui aussi divisé en plusieurs traditions religieuses différentes, et les musulmans de France provenant de nombreux pays, leurs origines religieuses sont variées et, par conséquent, leurs pratiques religieuses diffèrent sensiblement. Jusqu'à il y a peu d'années, ils n'avaient pas les moyens ni l'autorisation d'avoir des lieux de prière corrects si bien qu'on appelait l'islam français « l'islam des caves » Leurs imams venaient de pays différents, qui les finançaient à la condition qu'ils restent liés à l'islam du pays d'origine. 80 % des imams sont de nationalité étrangère. Quelques centaines sont payés par la Turquie ou l'Algérie. Les musulmans de France étaient extrêmement divisés. Leurs imams n'avaient reçu qu'une instruction coranique sommaire et parlaient rarement le français. Quelques uns proviennent de l'université Al Azhar du Caire, d'autres sont simplement auto-proclamés. C'est la raison pour laquelle plusieurs gouvernements français se sont efforcés d'aboutir à la constitution d'un véritable « islam de France », ce qui s'est réalisé par la création du CFCM, le Conseil français du culte musulman créé en 1992. Ce Conseil est maintenant en place, et fonctionne avec difficultés. Il est présidé par le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur.

 

Notre pays n'est donc plus terre catholique, et nos instituions politiques et sociales doivent prendre en compte la pluralité des religions. Cela se traduit, par exemple, par les questions tournant autour du respect du sabbat, ou de la nourriture kasher dans les cantines scolaires, pour les juifs, ou par le port du voile par les écolières musulmanes françaises. D'autres questions se profilent à l'horizon, comme celle du ramadan, ou des aumôneries religieuses dans les hôpitaux ou dans les prisons voire dans l'armée. Certains sont  allés jusqu'à vouloir harmoniser les congés scolaires marqués par la seule observance des fêtes religieuses chrétiennes. Comment intégrer dans nos calendriers le respect des autres traditions religieuses ?

 

Jusqu'à présent, je n'ai rien dit encore du dialogue entre ces diverses religions. Il semble aller de soi, dans la suite du dialogue entre chrétiens. Qui n'en serait pas d'accord ? Pourtant la question traverse des turbulences de plus en plus fortes qui le rendent à la fois difficile et nécessaire.

 

3. J'aborde ici la troisième photographie du paysage religieux français, en  zoomant sur chacune de ces religions pour s'en approcher.

Apparaît alors un éclatement à l'intérieur de chacun des grandes religions. Car elles sont toutes traversées par le même phénomène : le fondamentalisme. Dans le monde entier, les religions sont atteintes du même mal qui les dévie de leurs véritables fondements. Au point que certains des historiens du fait religieux prédisent que le 21ème siècle verra s'amplifier ce phénomène jusqu'à entraîner partout et dans chaque tradition religieuse de nouveaux foyers de violences et de guerres.

 

La Conférence Mondiale des Religions pour la Paix dans sa Section française, dont je suis un membre actif, s'est penché sur ce fait et a produit un document sur « Nos religions face aux fondamentalismes ». Je vous en livre quelques grandes lignes.

 

L'ensemble du phénomène que l'on regroupe sous le nom de « radicalisme religieux » recoupe le fondamentalisme, l'intégrisme, et le fanatisme. Le fondamentalisme, protestant d'origine, s'attache à la lettre des textes sacrés, la Bible en l'occurrence pour les fondamentalismes protestants et juifs. L'intégrisme crispe sur les dogmes et les traditions établies les attitudes religieuses à maintenir, pour les catholiques, par exemple, ou les musulmans. Ce sont les formes de fondamentalismes qui nous occupent ici, tous pouvant aboutir au fanatisme le plus dur. Lorsque les repères d'hier se sont évaporés, lorsque les valeurs habituelles se perdent, comme aujourd'hui, certains religieux cherchent à les réinstaller comme les seuls valables pour affronter les turbulences d'un monde désorienté et comme livré à l'absurde d'un avenir flottant au gré de l'histoire.

L'intégrisme répond à un réflexe de peur. Peur devant le vertige d'une société mondiale en pleines mutations technologiques qui accède à l'infini du monde des planètes et des étoiles, qui maîtrise chaque jour davantage l'infinité micro-cellulaire et l'énergie solaire du nucléaire fusionnel. Angoisse devant le flou de la pensée humaine qui peine, elle, à définir de nouvelles sagesses de vivre. Angoisse physique et métaphysique troublante. Pourquoi ne pas revenir aux bons vieux dogmes d'autrefois, qui ont, croit-on, maintenu en équilibre le vieux monde ?

 

Ce retour en arrière est-il donc si dangereux, direz-vous ? S'il n'aboutit pas au mieux vivre, comme ses protoganistes le croient, au moins est-il sans danger ? Je veux maintenant montrer qu'au contraire les fondamentalismes, sous toutes leurs formes, augmentent la dangerosité de notre monde et la violence guerrière qui s'amorce déjà ici, ou là.

 

Je commencerai par le catholicisme. Il faut savoir que l'intégrisme catholique d'un Monseigneur Lefebvre, par exemple, regroupe et attire celles et ceux d'une extrême-droite lepéniste raciste et virulente. Cette tendance de Église romaine refuse toutes les avancées du Concile de Vatican II, veut reconquérir l'Europe chrétienne et enrayer tout effort de dialogue non seulement interreligieux, mais simplement oecuménique. Et je ne vois pas d'un �il serein l'ouverture de ce côté amorcé par le pape actuel, qui permet aux intégristes de cette tendance de s'arroger la disposition d'une église dans la ville de Bordeaux, par exemple.

 

En ce qui concerne le protestantisme, nous savons aujourd'hui comment ont pesé sur le président américain Georges Bush les pressions religieuses fondamentalistes des chrétiens dits « born again ». Nous avons pu voir avec quelque horreur le président prier avec son conseil gouvernemental avant de décider la guerre en Irak comme s'il partait en croisade ! Nous, européens, savons hélas que la prière dite chrétienne n'est pas sainte en soi, et les chrétiens français comme les chrétiens d'outre-Rhin ont chacun usé de la prière pour se mettre Dieu « avec eux ». C'était une façon de justifier les massacres effroyables et rarement égalés dans l'histoire humaine des guerres du 20e siècle. Nous ne voulons pas l'oublier. J'en reste à l'évocation de la prière - car le fondamentalisme protestant envenime largement la pensée de la foi protestante !  - pour reconnaître plus humblement combien la prière exclut toute réponse fabriquée. Que se cache-t-il derrière nos demandes à Dieu ? Nos désirs les plus égoïstes ? Et comment être sûr de la réponse de Dieu dans notre coeur : ne sommes-nous pas prêts à entendre ce que nous lui faisons dire ? Humilité de la prière.

Et perversion du religieux de tous les fondamentalismes.

 

Le judaïsme connaît également le fondamentalisme fixé sur l'attachement à la lettre du texte biblique. La femme rabbin de tendance libérale Pauline Bebe en parle en ces termes : « Si pour le fondamentaliste tout le corpus de lois qui constitue la halakha, la marche à suivre pour tout juif dans la vie quotidienne, nous est venu directement de Dieu, il s'agit de l'appliquer dans les moindres détails pour se conformer à la volonté du Tout-Puissant. » Alors que, préconise-t-elle, « l'absence de dogme, c'est-à-dire de point de doctrine établi ou regardé comme vérité fondamentale a toujours donné à la tradition juive un caractère de fluidité. La notion  même de "foi", totale et irréductible qui emporte la certitude, est étrangère au judaïsme. » Il faut ici refuser avec courage et obstination de définir les frontières de l'État d'Israël à partir des textes bibliques. Là encore, nous comprenons combien la perversion fondamentaliste d'une religion peut conduire à des engagements meurtriers.

 

J'en viens enfin à l'islam. Le président de la CMRP, Ghaleb Bencheikh, lui-même musulman, en parle de façon claire et forte. Il remarque que « le -isme étouffe la racine, donc l'islamisme étouffe l'islam, et je formule ce désir : "puissions-nous guérir de l'enfermement", parce qu'on a affaire à une vision où les islamistes sont enfermés et sourds, autistes à toute autre sollicitation qui consiste à battre en brèche le raisonnement dans lequel ils s'enferment. C'est un fanatisme sectaire. Le fondamentalisme enferme, et ces idéologies islamistes, du genre "on gouverne au nom de Dieu", "on applique la loi de Dieu", (sans jamais dire laquelle, alors qu'il y a plusieurs écoles), sont une maladie, et nous souhaitons en guérir. » Il répond à la question faisant remarquer que l'islam n'a commencé à être travaillé par de forts courants fondamentalistes que depuis trois ou quatre décennies : « La présence de forts courants islamistes, au sens de la politisation de la tradition islamique (comme ce qui s'est passé en Iran avec Khomeiny, ou avec les talibans en Afghanistan, le FIS en Algérie, avec la Djamad Islamyya en Égypte, ou l'île de Jolo et Abougrayef, etc.) correspond aux trois, quatre, cinq dernières décennies. Il s'agit de cette manière d'instrumentaliser la religion pour une sorte de révolution islamique, parce que les autres types de révolution ont échoué : le panarabisme de Nasser qui n'a pas fonctionné, le trotskisme qui n'a pas fonctionné non plus quand on l'a emprunté. D'aucuns prétendent qu'une solution viendrait de pouvoir appliquer la loi de Dieu sur terre. » Et il conclut : « Le fondamentalisme islamique provient d'une pensée islamique malade qu'il faut guérir par une médication appropriée. »

 

Nous comprenons ainsi que tous les fondamentalismes, quels qu'ils soient, contiennent des germes de violences et de guerres - quand ils n'utilisent pas leur fondamentalisme pour fasciner et embrigader leurs croyants dans des aventures sanglantes indignes de toute véritable religion. Les bombes humaines des kamikazes islamistes, les fervents protestants prêts à la croisade meurtrière contre les musulmans, les ultra-orthodoxes juifs oppressant leurs voisins palestiniens en les enfermant dans des ghettos et derrière un mur de honte, sont les exemples les plus actuels des déviances religieuses perverses.

 

Nous comprenons que toute religion est susceptible de se laisser glisser vers une dérive  fondamentaliste. C'est ce que j'ai appelé ce matin la tentation du croire. Croire exige humilité et compassion.

 

La réponse aux fondamentalismes divers, je dirai même l'arme précieuse pour s'opposer résolument aux fondamentalistes, est le dialogue.

 

Comment comprendre le dialogue ?

 

An premier lieu, il n'y a dialogue qu'entre des hommes. Il n'y a pas de dialogue interreligieux, entre les religions, bien que la formule soit désormais consacrée. Il y a dialogue entre des hommes et des femmes croyants. C'est préciser qu'on ne peut se contenter d'apprendre à connaître les religions par la lecture de leurs textes fondamentaux, ni par les écrits de leurs penseurs. Certes, il est utile de se renseigner par de nombreuses, et judicieuses ! lectures (sans se référer à des écrits tendancieux ou réducteurs), il faut lire le Coran, et la Bible. C'est une ascèse incontournable. Mais il faut en même temps, ou même avant toute lecture, rencontrer des hommes et des femmes croyant d'une autre foi que la sienne.

 

Ensuite, dialoguer consiste à d'abord se mettre à l'écoute, avant de parler. Écouter l'autre dire sa foi, l'écouter prier, l'écouter lire son Livre, l'écouter chanter ou psalmodier selon son rite. C'est une attitude dérangeante, courageuse et humble. Mais faut-il  davantage encore rencontrer l'autre dans la pratique de sa foi. Écouter comment sa communauté prie, psalmodie, prêche et dit sa foi. C'est dire qu'en même temps qu'on écoute, il faut regarder. Regarder l'autre vivant dans sa communauté, avec les gestes de sa tradition, qui là aussi nous dérangent voire nous choquent au premier abord. La prosternation d'une centaine d'hommes en prière à la mosquée, ou le brouhaha du culte à la synagogue n'entrent pas dans les habitudes protestantes !

 

Enfin il sera possible de prendre la parole à son tour. Le dialogue est toujours un aller-retour entre deux interlocuteurs. Pour dire quoi ? Si l'on a scrupuleusement écouté, on s'aperçoit alors qu'il n'est plus possible de réciter son catéchisme mais qu'il faut adapter son discours pour qu'il rencontre le langage de l'autre. Car les mêmes mots, souvent, sont compris différemment par les uns et les autres. Le dialogue devient un patient cheminement d'explication et de confession de foi constamment remanié. Comment l'autre, par exemple, juif ou musulman, pourra-t-il comprendre la grâce telle que l'a affirmée la Réforme ?

Ce faisant, et progressivement, ma foi se précise, se modifie, s'ouvre à l'autre sans jamais se renier. Bien au contraire, elle s'enrichit en s'approfondissant.

 

Mais encore : si le frère ou la soeur d'une autre foi se trouve attaché à une vision fondamentaliste de sa croyance, quel dialogue est-il possible ? Certains, préconisant tout refus du fondamentalisme, s'opposent avec fermeté à tout fondamentaliste. Il est sans doute des cas où un jugement catégorique s'avère nécessaire. Mais je pense que, le plus souvent, il vaut mieux tenter de comprendre le pourquoi du fondamentalisme de l'autre. En ce qui concerne les musulmans, nous devons savoir que leur fondamentalisme est dû, en France, à l'ignorance religieuse des jeunes générations musulmanes et, plus encore, à la carence théologique de leurs imams, mal formés et non intégrés dans la société française. Il est alors nécessaire d'entreprendre un long cheminement pour aider l'ami fondamentaliste, qui peut être musulman ou juif, mais encore chrétien, et protestant, à découvrir que ce à quoi il s'attache - la lettre du texte sacré, le dogme, le rite - est amené à s'adapter au temps présent pour atteindre au véritable Fondamental, que nous nommons Dieu. Dieu reste toujours au-delà de nos mots pour le dire, ceux-ci ne sont qu'approximation pour oser dire qui nous fait vivre.

 

Il reste que parfois, aujourd'hui de plus en plus souvent, tout dialogue s'avère impossible. Lorsque le fondamentaliste devient fanatique, il est atteint d'autisme. Or chacun sait combien il est difficile de guérir un autiste ! Nous entrons là dans l'aspect psychologique d'un fondamentalisme devenu névrotique. Encore savons-nous qu'un enfant autiste mérite toute notre patience, mais qu'en est-il lorsque le fanatique religieux se met à prêcher la violence la moins conforme, pourtant, au message des religions ? Car toute religion recommande l'amour, la simple lecture des grands textes religieux de l'humanité le montre. Dieu est amour, et pas seulement pour les chrétiens ! Face à la montée des fanatisme condamnables, il faut parler, ensemble. Ici, là, dans nos quartiers difficiles ou en des lieux chauds du monde, des religieux, des croyants, s'unissent pour recréer le lien social nécessaire à la réconciliation et à la vie possible. A nous de soutenir ces initiatives de dialogue et de paix.

 

 

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