Dialogue interreligieux
Pluralisme des
religions
S. Mark
Heim
pasteur de l'Église
baptiste
professeur de théologie
à la Andover Newton Theological School, Newton Centre,
Massachusetts, États-Unis
5 août 2007
Imaginons que nous puissions demander
à un ange si telle personne
sera sauvée et qu'il nous réponde :
« Non, elle ne sera pas
sauvée mais elle recevra tout ce qu'elle désire durant
sa vie ». Ou au contraire
qu'il dise : « Oui,
elle sera sauvée mais elle ne connaîtra jamais ni le
Christ ni Dieu ».
De telles réponses, pour un
chrétien, seraient incompréhensibles. Il faudrait
d'abord s'entendre sur la notion de « salut ». On pense souvent que le salut désigne tout
ce qui est bon et la perdition tout ce qui est mauvais. Mais il n'en
est pas de même dans toutes les religions.
Les extrêmes libéraux et les
extrêmes conservateurs
estiment les uns et les autres qu'il ne peut exister qu'un seul but
religieux, un seul accomplissement spirituel. Mais ils sont en
désaccord absolu sur la manière d'y parvenir, sur la
question de savoir s'il n'y a qu'une seule voie ou plusieurs. Le
pluraliste croit que les différences entre les religions n'ont
pas d'importance. L'exclusiviste croit aussi qu'elles n'ont pas
d'importance, mais c'est parce que la sienne est la seule bonne.
On peut renvoyer ces deux positions dos
à dos. Comment pourrait-on prendre les religions au
sérieux en considérant secondaire ce qu'elles
prétendent être fondamental ? Les religions
affirment toutes que le but qu'elles visent est étroitement
corrélé au style de vie qu'elles enseignent. Il est
généralement admis qu'il faut étudier chaque
religion pour elle-même afin de bien comprendre son esprit.
Mais il ne faut donc pas décider dès le départ
que ses caractéristiques n'ont, en fait, pas
d'importance.
Est-il possible de s'intéresser
véritablement à la valeur spirituelle des autres
religions ? Peut-on approuver leurs diverses professions de
foi ? Si nous répondons oui, nous les comprendrons mieux
que ne le font les libéraux et les conservateurs.
Il faut d'abord pour cela
admettre que les différentes
spiritualités sont effectivement capables de mener leurs
fidèles au « salut », c'est-à-dire à l'accomplissement
humain qu'elles annoncent. Si elles le font réellement, c'est
une preuve de leur authenticité. Et ceci en dépit de
leur diversité.
Les religions conduisent leurs
fidèles à des accomplissements si différents
qu'on ne peut généralement pas en pratiquer deux en
même temps.
C'est ainsi que le salut, tel que le
christianisme le comprend, peut non seulement s'opposer à ce
que la plupart des gens considèrent comme le mal ou la
destruction mais il peut aussi différer de ce que telle ou
telle religion regarderait comme fondamentalement important et
désirable.
La question souvent
posée : « Y a-t-il plusieurs voies ou n'y en a-t-il
qu'une seule ? »
conduit à une impasse de laquelle on peut sortir en posant la
question fondamentale : « une voie vers
quoi ? ».
Gandhi a dit : « Les différentes religions sont des
voies qui mènent toutes au même but ; il revient au
même de suivre l'une plutôt que
l'autre ».
Mais je demande : « Et si les religions conduisaient à
des buts différents qu'elles considèrent chacune comme
fondamental ? »
Un passage de la Bhagavad Gita est
fréquemment cité pour dire que toutes les religions
convergent vers le même but : « J'accueille tous ceux qui viennent
à moi, quel que soit le chemin qu'il aient pris, car tous les
chemins sont à moi ».
Mais cette parole de Krishna,
prononcée au nom du suprême Brahma, peut parfaitement
être comprise comme désignant des buts
différents : les gens recevant différents accueils
selon les différentes voies qu'ils auront suivies vers la
réalité ultime. Que les hommes choisissent librement
leur destinée finale parmi de nombreuses possibilités
et progressent effectivement vers leur accomplissement par les
dévotions et les pratiques correspondantes, il n'y a rien de
mal à cela. Il faut plutôt lieu se demander vers quelle
destinée on souhaite aller. On pratique alors une
véritable pensée pluraliste.
Le but fondamental du
christianisme - le
« salut » - est la communion avec Dieu et
avec les créatures de Dieu, par le Christ Jésus. Les
autres religions connaissent naturellement d'autres buts fondamentaux
qu'elles jugent tout aussi importants. En ce qui concerne les
chrétiens, le salut de Dieu est le plus grand, le plus
fondamental. Les chrétiens croient à sa
réalité, au Dieu qui le donne, aux relations que cela
implique et à la priorité qu'il convient d'accorder
à ce plan divin. Mais pour que ce salut devienne réel,
il faut qu'on l'accepte et qu'on l'approuve.
Évidemment les autres religions
pensent la même chose de leur côté : elles
jugent fondamental et vrai le but qu'elles proposent. Et, comme dans
le christianisme, celui-ci ne devient réel que chez ceux qui
veulent bien y croire.
Les ensembles doctrinaux
religieux, avec leurs pratiques,
leurs images, leurs symboles, leurs récits fondateurs et leurs
concepts, présentent toujours trois
caractéristiques :
- Des règles de vie très précises
qui prévoient toutes les circonstances, quotidiennes et
exceptionnelles, actuelles et futures.
- Certains éléments en sont
considérés comme essentiels pour l'accomplissement
humain et même comme étant indispensables. Ainsi, pour
les chrétiens, la référence à
Jésus-Christ.
Certains bouddhistes affirment la
contingence des enseignements et des techniques permettant de suivre
la voie du dharma et même du chemin aux huit dimensions. Ils
précisent néanmoins que l'on ne peut les abandonner
qu'après les avoir connus et pratiqués car ils sont
irremplaçables. On ne peut les dépasser qu'après
les avoir suivis.
- Certaines pratiques sont à exclure. S'il est
vrai que l'ascétisme mène à la paix et la
sensualité donne la joie, il faut forcément renoncer
à l'un ou à l'autre car on ne peut les pratiquer
simultanément. Il faut également renoncer à la
révolution armée si l'on veut pratiquer l'idéal
de non-violence.
Plus deux religions sont proches, plus leur
rivalité est grande. Inversement, il est clair que deux
religions qui n'ont rien en commun n'ont aucune raison de s'opposer.
Les Weight Watchers et les professeurs d'espagnol ne sont pas en
concurrence car ils ne sont pas sur le même terrain : il
n'y a aucune raison de renoncer à prendre du poids pour
apprendre l'espagnol. Ce petit exemple illustre les relations
interreligieuses, les occasions de conflits et les
possibilités de s'entendre.
Être conscient de la
diversité des idéaux et des buts des différentes religions est indispensable
rend attentif à l'importance décisive de nos choix
religieux. Que ce soit dans un avenir eschatologique ou dans la vie
présente, notre accomplissement et notre épanouissement
personnel dépendent des doctrines, des symboles et des
pratiques que nous aurons choisis.
Ce sont les textes religieux que nous
choisirons de respecter, les rites que nous pratiquerons dans une
communauté que nous aurons décider de
fréquenter, qui feront que de nous un moine bouddhiste, un
imam musulman, un prêtre hindou ou un pasteur baptiste. Plus
nous pratiquons notre religion et plus nous progressons dans la voie
de son idéal, plus nous nous attachons à lui et plus
nous le valorisons par rapport aux autres.
En fait, la voie et le but d'une religion
ne font qu'un. Le but final d'une
religion n'est pas d'une nature différente de la voie qui y
conduit. Le « salut » n'est pas comme un voyage dans les îles que
l'on aurait gagné dans une loterie. Les bouddhistes disent que
l'on n'arrive pas au Nirvana sans s'y être
préparé.
On connaît dans toutes les religions
des personnalités remarquables, présentant
d'éminentes qualités morales et spirituelles. Mais on
ne peut pas nier qu'elles sont très différentes. Il est
vrai que toutes les religions invitent à « être
bon », mais ce mot n'a pas
le même sens partout. Il est, de plus, des traditions
spirituelles qui ne sont pas particulièrement centrées
sur la pratique de valeurs morales.
Cette conception de la diversité des
buts et des idéaux fonde trois éléments que je
crois essentiels à la compréhension du pluralisme
religieux.
- Le premier est l'étude attentive des autres
religions.
- Le deuxième est la reconnaissance effective de
leur vérité alors même que celle-ci contredit
notre foi.
- Le troisième est d'admettre la validité
de l'affirmation de certaines religions d'être la seule et
unique, supérieure à toutes les autres. En effet
considérer qu'une telle conviction est sans signification ne
peut que nuire au dialogue.
Une telle approche est possible dans la
mesure où le pluralisme ne se prononce pas de manière
catégoriques sur la vérité ou le mensonge des
autres. Nous ne demandons plus
« quelle est la seule vraie
religion ? »
mais « parmi tous les
idéaux, lequel est, pour nous, le plus
fondamental ? » ou
« quelle vie puis-je
espérer vivre ? ».
- Le christianisme n'interdit en rien d'admettre qu'une
autre religion puisse offrir une voie véritable vers
l'accomplissement religieux qu'elle enseigne.
On peut approuver par exemple le Dalaï
Lama lorsqu'il dit : « Seuls les bouddhistes sont capables de
conduire un esprit à se libérer de la
réalité du monde. Une telle plongée dans le
nirvana n'est expliquée, en effet, que dans les
écritures bouddhistes et ne peut être réellement
vécue qu'en suivant les pratiques
bouddhistes. »
- On peut également dire, avec le Nouveau
Testament : « Il n'y a
de salut qu'en Jésus-Christ car aucun autre nom n'a
été donné sous le ciel par lequel nous puissions
être sauvés »
Actes 4.12, ce qui signifie qu'une communion avec Dieu et les
autres créatures est rendue possible par le Christ et par lui
seul.
C'est ainsi que chaque religion peut
reconnaître la réalité de l'idéal de
l'autre, que celui-ci exprime
d'ailleurs, presque dans les mêmes termes que lui-même.
Le Dalai Lama disait encore :
« Certaines religions
parlent du salut comme de l'entrée dans un magnifique paradis,
dans une verte allée, et pensent que l'on peut y
accéder sans pratiquer le renoncement intérieur ni
approfondir notre connaissance de la réalité. Le
bouddhisme aussi enseigne que, par ses mérites, on peut
obtenir la renaissance dans les paradis
célestes... » Ceci
revient à dire que le Paradis chrétien correspond
à l'un des agréables interludes, entre deux
réincarnations, que connaissent les fidèles
bouddhistes, en récompense pour les mérites qu'il ont
acquis sur le chemin de leur véritable
libération.
Réciproquement un chrétien
pourrait dire que les bouddhistes ne parviennent pas au salut
chrétien qui est union avec Dieu, puisqu'ils ne cherchent
justement pas à établir de relation personnelle avec
Dieu. La paix bouddhiste qui est faite de l'abandon de tout
désir et du renoncement à soi n'est qu'une sorte
d'état mystique transitoire que les chrétiens peuvent
connaître dans leur course vers la communion personnelle avec
Dieu.
Cette manière de faire entrer
finalement les autres religions dans les catégories de la
sienne propre est caractéristique de l'inclusivisme.
Ce qui est néanmoins positif est
que chaque religion reconnaît
les caractéristiques de l'autre et en accepte la
diversité. Chacune regarde l'aboutissement dernier de l'autre
comme n'étant qu'avant dernier et laisse ainsi ouverte la
possibilité d'une ouverture dernière.
Traduction Gilles
Castelnau
Retour
Vos
commentaires et réactions
haut de la page