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Jésus, le Sauveur mort pour nos péchés ?

 

Comment actualiser ?

 

 

René Lamey

 

27 février 2008
Comment actualiser ?
Eh bien, les premiers chrétiens se sont posés exactement la même question !

 

La mort de Jésus

a) Nécessaire interprétation la mort de Jésus

Pour être plus précis, la question était (et est toujours) : comment comprendre la mort de Jésus, comment l'interpréter ?

Les premiers chrétiens avaient trois façons possibles de l'interpréter :

- Jésus est mort comme un martyr

- Jésus est la victime d'un pouvoir oppressant

- La mort de Jésus est un échec cuisant de sa (prétendue) messianité

Il semblerait, selon des études récentes, que c'est la première interprétation (ou un mélange des deux premières) qui ait été retenue dans les premiers temps de l'Église. La figure légendaire du « héros au destin tragique » était connue et respectée. La mort de Jésus s'apparente à ce « héros » : sa mort n'est pas alors un échec. Elle est la conséquence logique de l'engagement de Jésus auprès des rejetés de son époque et de sa critique envers le pouvoir religieux en place (victime de l'oppression)

Mais cette première interprétation ne fut pas suffisante :

- ni pour ceux qui ont cru en sa messianité

- ni pour contrer les critiques des juifs à l'égard du destin de Jésus : « Vous l'aviez pris pour le Messie ? Eh bien, sa mort comme un vulgaire brigand contredit la messianité de Jésus ! »

 

b) La « contribution » de Paul

C'est Paul, grand connaisseur du judaïsme et de ses rites, qui sauva la face du christianisme en donnant à la mort de Jésus une interprétation qui ne pouvait que rencontrer l'adhésion :

- chez les judéo-chrétiens (= les premiers chrétiens) : cette interprétation donnait sens à sa mort (ce n'est plus un échec) et leur permettait de répondre de façon convaincante aux attaques de la synagogue.

- plus tard, chez les païens religieux et tourmentés par le néant (les textes et religions « à mystères » de l'époque reflètent cette crainte désespérante d'être dissous dans le néant et l'espoir enthousiaste de ressusciter en communion avec Dionysos, Osiris etc.) : une religion qui offre l'éternité à de quoi attirer et apaiser...

L'interprétation de Paul est géniale : elle correspond aux questions, aux attentes et aux craintes du 1er siècle (et de ceux qui ont suivre) ; elle entre dans le schéma de la religion juive avec ses sacrifices rituels ; elle entre aussi dans la philosophie platonicienne (que Paul connaissait) avec sa supériorité de l'âme sur le corps, avec sa croyance en une âme immortelle.

La question est : cette interprétation est-elle encore valable aujourd'hui, parle-t-elle encore aujourd'hui comme elle a parlé à son époque ?

 

c) La « correction » de Paul

Paul a déplacé l'accent interprétatif : de l'homme « héros-martyr », Jésus est devenu le Sauveur qui donne sa vie pour sauver le monde. Paul, pour appuyer ce changement interprétatif, avait à sa disposition tout l'appareil et rituel sacrificiel juif. Il lui fut facile d'identifier Jésus à l'Agneau qui ôte le péché du monde : les textes de l'Ancien Testament ne manquent pas pour confirmer la thèse.

Quant à l'homme Jésus, Paul semble pas s'y intéresser ; Paul n'a pas connu Jésus, Paul ne semble pas avoir connaissance des récits et des paroles de Jésus (les Évangiles sont écrits à la fin des années 60, alors que la première lettre de Paul est écrite en 53).

Nulle part, dans ses épitres, Paul ne parle de Jésus en tant qu'homme (Paul dit seulement qu'il est « né d'une femme » Galates 4.4) ; aucune mention de ses miracles, de ses paroles, de sa compassion envers les plus faibles, du Royaume de Dieu. Tout cela est ignoré au profit de l'interprétation sacrificielle, en relation à la Loi et à la désobéissance à celle-ci. Et c'est compréhensible : si le but de la venue de Jésus était de mourir pour nos péchés, seule compte l'événement de la Croix. Tout ce qui précède n'a pas beaucoup d'importance�

 

d) Le centre de l'Évangile

Or, si on lit les Évangiles, on se rend assez vite compte que le centre du message de Jésus n'est pas sa mort, mais sa conception du « Royaume de Dieu. » Jésus n'est pas venu pour mourir à la croix, il est venu pour « installer » le Royaume de Dieu ! Les caractéristiques de ce Royaume sont bien connues, il est inutile d'en faire une description détaillée. Dans cette façon de voir les choses, la mort de Jésus n'était pas « programmée » au sens « prévue ou voulue par Dieu », mais la conséquence tragique de son message, de sa vie, et de son opposition aux chefs religieux. Dans ce sens, une mort violente était malgré tout presque évidente. Cette mort, en tant que martyr, n'est pas nécessairement un problème. Elle n'est pas la « défaite embarrassante d'un faux-messie », mais la « mort noble d'un homme, d'un martyr qui a donné sa vie pour la cause (le royaume de Dieu) qu'il défendait et avait faite sienne. » L'Histoire l'a souvent montré : de telles morts ont souvent consolidé des groupes et stimulé des mouvements... D'un côté, défaite - et nécessité de l'interpréter, ce que va faire Paul - de l'autre, exemple de consécration et d'amour.

 

Résumé

- pour les Évangiles synoptiques, le centre du message de Jésus est le Royaume de Dieu. Et la mort de Jésus comme conséquence tragique de son message.

- pour Paul, le centre est l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. Paul parlera aussi de « rançon » (on ferait bien de s'interroger sur ce terme : qui paye la rançon ? à qui ? au diable ? à Dieu ? Qu'est ce que ce Dieu qui exige une « rançon » ? Ça ne tient pas - ou plus...)

 

L'autre volet : « pour nos péchés »

 

a) Nécessité de réinterpréter

Ici, il est question d'un acte « magique », ou pour le moins, symbolique : comment la mort d'un homme peut-elle effacer les fautes de l'humanité entière ? Il y a là une conception mythique qui n'est plus « croyable » aujourd'hui. Elle exige de l'auditeur contemporain d'adhérer à une histoire symbolique, donc non réelle. Cette histoire, cette conception du rapport homme-Dieu, encore une fois, ne posait aucun problème aux premiers siècles de notre ère, dans lesquelles les récits des interactions des dieux avec les hommes étaient monnaies courantes. Les fautes des hommes devaient être expiées dans bien de mythes orientaux et grecs (un mythe est un récit qui, sous forme allégorique, donne une explication et un sens à la vie, aux origines, au monde où l'on vit).

De plus, si l'on veut garder l'historicité de cette conception : comment un acte historique (la mort de Jésus) peut-il sauver une faute mythique ? (On sait aujourd'hui que les premiers chapitres de la Genèse appartienne au récit mythique - il faut abandonner le dogme du péché originel qui est une invention théologique de saint Augustin).

Le concept de « chute » devrait aussi être revu : on sait bien aujourd'hui, par l'archéologie et l'anthropologie, qu'il n'y a jamais eu - sauf dans les récits mythiques religieux - un état parfait d'où l'homme aurait « chuté ». La « chute » (Adam et Eve) est un récit génial qui « fonctionne » mythiquement mais qui n'a aucun fondement historique.

S'il n'y pas de « chute », il s'ensuit qu'il n'y a pas de condamnation, pas de perdition, pas de rejet, pas de « colère de Dieu », pas le sang de milliers de bêtes sacrifiées (quelle horreur !), pas d'enfer éternel, et par conséquent, pas de rachat nécessaire, pas de victime nécessaire, pas de « sang qui coule pour effacer nos péchés » nécessaire, pas de « réconciliation  avec Dieu » nécessaire, pas de salut (au sens évangélique) nécessaire...

Ceci nous conduit à l'obligation de réinterpréter la notion de mal, de péché, le sens de la mort de Jésus (et de sa vie). Cette petite remarque n'est pas anodine : pratiquement tout le christianisme, dogmes et doctrines, se basent sur cette dyade « chute-rédemption ». Si la chute est mythe - et c'en est un - alors tout le reste s'écroule... ou du moins, doit être relu, revu et corrigé !

Le « diagnostic » (le mythe) judéo-chrétien (concernant la condition de l'homme) parle de « chute », de « rupture avec Dieu ». Le remède judéo-chrétien, décrit plus haut, est la mort expiatoire du Christ. Aujourd'hui, ce diagnostic et le remède associé ne sont plus du tout adéquats ; les maintenir à tout prix serait de l'ordre de « l'erreur médicale » : un diagnostic erroné peut conduire à la mort - à la mort du christianisme. Il nous faut donc poser un autre diagnostic, plus actuel, plus pertinent, et proposer un remède qui soit cohérent avec la réalité de l'être humain de notre temps.

 

b) Réinterprétation

La réalité de l'être humain se situe dans le sillage de la longue histoire de l'évolution naturelle de la vie. L'homme n'a pas « chuté » ; au contraire, l'homme est en évolution, en devenir, et de ce fait, « incomplet ». Le salut s'inscrit dans cette « incomplétude » humaine : par sa vie, par sa mort, Jésus nous rend plus humain.

Que l'homme soit mauvais, aucun problème, qu'il soit pécheur, tout à fait d'accord, mais la réalité montre bien que l'interprétation sacrificielle et propitiatoire ne rend pas l'homme meilleur. Question : si cette conception a eu autant de succès, ne serait-ce pas qu'elle promet le paradis à ceux qui l'accepte ?

Pour lutter conte le péché, l'exemple de Jésus en tant qu'homme me semble tout à fait suffisant ; la façon dont Jésus a affronté la mort est aussi un exemple particulièrement puissant pour apprendre à affronter ma propre mort.

L'interprétation qui parle aujourd'hui à nos contemporains (je le sais, j'en ai fait l'expérience) n'est pas celle de l'expiation qui exige de l'auditeur d'entrer dans une vision et interprétation du monde et de l'homme qui n'est plus la sienne (et qui remonte aux religions de l'antiquité et à la philosophie grecque), mais celle qui force l'admiration : voilà un homme qui est allé jusqu'au bout de ses convictions ; quel courage, quelle force, quel bel et motivant exemple pour nous, quel repère pour nous qui vivons dans une société sans réelle force de conviction, sans repères stimulants.

En fait, la mort de Jésus renvoie à sa vie, une vie digne, une vie engagée, une vie vraie, inspirée par Dieu et motivée par l'amour.

Jésus a vécu pleinement son humanité ; il a porté un réel et sincère intérêt à la vie de ceux et celles qu'il rencontrait

Jésus a aimé gratuitement ; il n'a rejeté personne, il a aimé jusqu'au bout (« Pardonne-leur...»)

Jésus a été pleinement lui-même : fidèle à lui-même, fidèle à ses convictions ; il a été lui-même jusqu'à la fin de sa vie (agonisant, il a refusé l'éponge pleine d'alcool qui lui aurait brouillé ses sens) ; il a aussi invité les autres à être pleinement eux-mêmes.

Jésus a été ce qu'il a été parce qu'il a été, comme un fils digne de ce nom, pleinement à l'écoute de Dieu, et de ce fait, il a été pleinement disponible à la vie, à l'amour et à la réalité de son être.

C'est dans ce sens que je peux quand même proclamer que Jésus est mon Sauveur. Il me sauve de ma peur de vivre en m'invitant à vivre pleinement, il m'encourage à dépasser ma peur d'aimer en aimant gratuitement, il m'appelle à être pleinement moi-même.

 

Conclusion

 

Ce qui nous sauve, ce n'est donc pas la mort de Jésus, mais sa vie, en ce qu'elle donne un sens à notre vie, elle peut aider l'homme à devenir encore plus « humain », à le rendre plus « complet ».

Les gens d'aujourd'hui ne croient plus au « Père céleste assis sur un trône », ils n'ont que faire de la vie éternelle (alors que le chômage les attend demain), ils n'ont plus peur de « rôtir en enfer »...

Mais les gens d'aujourd'hui ne savent plus donner un sens à leur destinée ; leur vie leur échappe, ils n'ont plus de repères, ils se sentent « perdus ». C'est de cette « perdition »-là que Jésus peut venir les sauver.

La doctrine de l'expiation rebute les gens à cause de sa cruelle inhumanité (et non pas par je ne sais quel « refus de se reconnaitre pécheur ») : « Sans effusion de sang, il n'y a pas de pardon » (Hé 9.22). Quelle vision atroce, sanglante, meurtrière, barbare, éc�urante contient ce message ! Et on veut nous faire passer cela pour de l'amour... Si aujourd'hui, un père se mettrait à crucifier son fils, il serait arrêté, condamné, enfermé et interné ! D'ailleurs, ce message sanguinolent et de l'ordre du magique ne passe plus aujourd'hui (et on le comprend).

Par contre, ne sentez-vous pas toute la force attractive de celui qu'on appelé le « Fils de Dieu », de cet homme rempli de Dieu (1 Co 5.19),  et qui a vécu une vie (et affronté une mort) digne d'être vécue par les hommes et les femmes d'aujourd'hui.

J'en suis convaincu : seul ce Jésus-là est parlant et motivant aujourd'hui. Celui que l'Église (en commençant par Paul) a façonné ne rencontre plus aucune audience - à part dans les églises où se réunissent des gens qui y « croient » encore.

Loin de moi de dénigrer cette conception-là : je  reconnais qu'elle a nourri la vie de millions de croyants pendant des siècles (et aujourd'hui encore, pour une petite minorité) ; mais je pense que ce « modèle » n'est plus pertinent ni parlant pour beaucoup. Cette vision de la vie chrétienne a cessé d'être attirante et peut même être un obstacle à la foi.

 

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