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Débat

l’extraordinaire histoire de Noël

est-elle crédible ?

 



The extraordinary story of Christmas: is it credible?

 

1

 

Andrew Furlong

pasteur de l’Eglise anglicane d’Irlande

 http://www.ireland.com

 

Débat publié dans l’Irish Times

 

11 juillet 2009

Bien que la véritable date de naissance de Jésus soit inconnue, Noël est célébré depuis toujours comme l’anniversaire du fondateur du christianisme dont les fidèles disent que c’est une religion différente de toutes les autres, avec ses doctrines de l’incarnation (Dieu fait homme) et du salut du monde avec la naissance du Fils de Dieu, que ces affirmations soient comprises de manière littérale ou de manière métaphorique.

La première idée qui me semble non crédible est celle d’un peuple choisi par Dieu et la seconde est celle de son intervention pour venir à son secours. Que peuvent en penser les Églises qui se débattent devant l’irruption d'une vision moderne du monde ?

L’idée d’être un peuple choisi par Dieu est une conception centrale dans le judaïsme depuis plusieurs siècles avant la naissance de Jésus. On connaît l’histoire du combat de David et Goliath tous les deux persuadés qu’un Dieu était de leur côté et combattrait pour eux.
On ne se rendait pas compte à l’époque que l’idée d’avoir été choisi par un Dieu était imagination humaine. Quelques siècles plus tard, les penseurs d’Israël commencèrent à se dire qu’il n’y avait pas un Dieu pour chaque peuple mais un seul Dieu, créateur du monde.
Néanmoins ils commirent l’erreur catastrophique de s’imaginer que le Dieu créateur unique se conduirait comme les anciens Dieux locaux qui s’identifiaient à une tribu humaine particulière pour la soutenir contre tous. Et que naturellement cela ne pourrait être que le peuple juif qui en bénéficierait. Ils n’ont pas pensé que si Dieu était amour, il était absurde de penser qu’il avait des favoris.
Petite nation, Israël était constamment dominé par de plus puissants mais conservait son désir d’indépendance. Il n’est donc pas étonnant que son rêve se soit développé de voir Dieu intervenir pour le rétablir dans son intégrité, ce qu’il ne pouvait évidemment pas espérer réussir à faire seul. Si Israël était bien le peuple élu de Dieu, Dieu ne pouvait manquer de venir le secourir afin qu’il ne soit plus opprimé.

Au temps de Jésus, les Esséniens s’étaient retirés sur les bords de la mer Rouge. Ils se préparaient spirituellement à la vie dans le nouveau royaume qu’il croyaient voir arriver miraculeusement bientôt.
D’autres croyants fervents, comme Jean Baptiste, cultivaient de semblables attentes. Aucun d’eux ne se rendait compte que ces idées traditionnelles étaient illusoires. Jésus lui-même les partageait évidemment comme tout lemonde.
Les évangiles mentionnent le « Fils de l’Homme », ce héros mentionné en rapport avec la fin des temps dans le livre de Daniel. Matthieu rapporte dans son chapitre 10 comment Jésus envoya ses disciples en mission pour répandre sa croyance en l’irruption prochaine d’un royaume qui allait tout transformer :
« Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. Je vous le dis en vérité, vous n'aurez pas achevé de parcourir les villes d'Israël que le Fils de l'homme sera venu. » (Math 10.23).
Mais cette vision de Jésus ne s’est pas réalisée. La transformation annoncée de la vie d’Israël non plus. Il n’y a pas eu d’intervention divine, pas de défaite des ennemis romains ni arrivée d’un nouveau royaume.

Et pourtant, même après la mort de Jésus, ses disciples ont continué à attendre l’aube d’un nouveau jour. Ils affirmaient que Jésus était le « Fils de l’Homme », l’envoyé divin qui viendrait de manière inattendue et investi de la puissance divine du « Fils de l’Homme », juger les vivants et les morts lors de l’irruption d’un royaume merveilleux. Le processus de sa divinisation était commencé.

Ses disciples ont pensé sa mort violente avec les idées juives qui étaient les leurs et ils en ont cherché la signification théologique. Ils y ont vu un sacrifice de réconciliation pour les péchés du monde. En quelques décennies l’attente ardente d’un renouveau d’Israël et de sa capitale Jérusalem a fait place à l’espérance de devenir citoyen de la Jérusalem céleste.
Qu’allons-nous faire aujourd’hui dans notre monde moderne, de ces extraordinaires conceptions juives et chrétiennes ?
Le sens des récits de la naissance à Bethléem, des anges apparaissant aux berger, des mages guidés par une étoile, de la fuite en Égypte n’est pas historique mais théologique. Ils révèlent une compréhension du ministère de Jésus telle qu’elle est apparue après sa mort.
Le titre de Fils de l’Homme, comme celui de Messie, renvoient aux conceptions et aux espérances illusoires dont nous venons de parler. Les conflits qui ont surgi à ce propos entre d’une part les Juifs qui acceptaient ces titres et d’autre part ceux qui les récusaient, ont amené à l’exclusion des premiers des synagogues et donc à la constitution d’un nouveau mouvement religieux.
Seulement une minorité de juifs et de chrétiens sont conscients de cette réalité et aussi du fait que les religions sont transitoires.

Demain, d’autres récits et d’autres mythes tendront à éclairer les questions éternelles de l’esprit humain. Elles fourniront de nouvelles valeurs aux hommes et leur permettront de vivre mieux leur vie et d’améliorer la société et le monde de demain avec leurs qualités et leurs défauts.
Les religions ne sont-elles pas une des manières dont les hommes expriment leur désir éternel que le bien l’emporte sur le mal, que la paix règne et que la joie emplisse leur vie ? Et c’est bien de cela que nous avons aujourd’hui besoin !

 

 

.

 

2

 

 

Une foi adulte n’a rien à craindre

de la raison critique

 


Mature faith has nothing to fear from critical reason

 


Réponse à Andrew Furlong

Sean Goan and Kieran O'Mahony

enseignants en matières bibliques à l’Institut de théologie et de philosophie de Milltown

www.ireland.com

 


La question à laquelle Andrew Furlong s’efforce de répondre dans son article est en fait celle de la crédibilité de Noël. Nous proposons ici une autre manière - critique elle aussi -  de répondre aux problèmes posés par les évangiles de Noël. Un réponse qui soit moins agressive à l’égard de la foi.
Sur la route de Jérusalem à Jéricho il y a aujourd’hui l’ « Auberge du Bon Samaritain ». D’une certaine manière ce personnage imaginaire - il n’existait que dans la parabole racontée par Jésus - se voit ainsi attribuer une existence historique. Le modeste croyant viendra prier ici, le visiteur au courant de la critique littéraire sourira. Le fait que le bon Samaritain n’ait jamais existé que dans la parole de Jésus n’ôte naturellement rien à la puissance d’interpellation de cette parabole. Celle-ci est-elle donc « vraie » ?
Mais « vraie » selon quelle sorte de « vérité » ? Les paraboles de Jésus ont incontestablement une vérité « narrative » - ce qui est différent d’une vérité « historique ».

Les quatre évangiles combinent de façon complexe la vérité historique et la vérité narrative. Ils ne sont, en général, pas historiques au sens étroit d’un compte-rendu littéral des événements de l’époque. Il font plutôt partie de la catégorie d’écrits présentant la vie de quelqu’un comme on la comprenait au 1er siècle. Les auteurs de ces écrits n’avaient pas l’intention de rapporter exactement ce qui s’était concrètement passé mais plutôt de proposer une compréhension en profondeur de la personne dont ils parlaient.
Comme le note justement Furlong, la foi en la résurrection de Jésus a non seulement été la raison de la rédaction des évangiles mais aussi a fortement influencé la forme même des récits. Mais Furlong pense que les évangélistes - et déjà Jésus lui-même - se sont considérablement abusés. Une sérieuse étude critique des textes amène-t-elle forcément à cette conclusion ?

N’importe quel lecteur attentif remarquera une différence entre les récits du ministère de Jésus (depuis son baptême jusqu’à sa mort sur la croix) et les textes qui l’entourent (c‘est-à-dire les récits de la naissance et de la résurrection). Même les récits du ministère ne sont pas historiques au sens où nous l’entendons. Les textes de la naissance et de la résurrection sont nettement d’un genre différent.
Les textes de la résurrection sont centrés sur l’identité du Jésus ressuscité et font réfléchir à la manière dont les croyants parviennent à la foi en la résurrection.
Quant aux récits de la naissance dans Matthieu 1-2 et Luc 1-2, ils sont centrés sur l’identité de Jésus dans sa relation à Dieu, sa relation au judaïsme et sa relation au disciple croyant.
Ils se réfèrent constamment aux récits de l’Ancien Testament. Ainsi par exemple le personnage de Joseph, le fils de Jacob à la robe multicolore (Genèse 37 ss) est le modèle de Joseph le père de Jésus qui a lui aussi des songes. (L’Église reconnaît d’ailleurs ces liens en proposant cette lecture de la Genèse pendant l’Avent).
De plus ils se réfèrent à l’identité de Jésus telle qu’elle apparaîtra au cours de son ministère. Ainsi par exemple les bergers de Luc 2 représentent déjà les hommes marginalisés et rituellement impurs que Jésus accueillera durant son ministère (voir notamment dans Luc 15 les trois paraboles de la pièce perdue, de la brebis perdue et du fils perdu qui symbolisent les collecteurs d’impôts et les pécheurs).
Et il en est ainsi tout au long des deux premiers chapitres de Matthieu et de Luc.

Il y a certainement un noyau historique à ces récits de la naissance : l’enfant, les parents, Bethléem, Nazareth, Hérode. Mais tout ce qui l’entoure (les généalogies, les annonciations, les songes, les voyages, les anges) ne sont pas des comptes-rendus historiques d’événements réels. Ce sont plutôt des manières de présenter la signification de la personne de Jésus, analogues aux paraboles que Jésus utilisait lui-même.
Évidemment les auteurs auraient sans doute pu exprimer les mêmes idées en écrivant de manière purement conceptuelle (Jean l’a bien fait dans son Prologue), mais leur choix a été cette présentation symbolique et elle est certainement plus pédagogique.
On peut découvrir entre les lignes la foi des premiers chrétiens attachés au Dieu mystérieux qui est toujours plus grand qu’on ne saurait dire, qui n’est pas au ciel dans un ailleurs lointain mais qui est la source de la vie et le fondement de l’être de tout ce qui existe.
Le mystère de cette présence s’est révélé dans la création, dans les religions, dans la musique, dans la poésie et, nous le croyons, manifesté en plénitude, avec grâce et émerveillement dans la seule vie de Jésus de Nazareth.
L’Évangile de Jean disait :
« Personne n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l'a fait connaître. » (Jean 1.18)

La question posée par la critique ne vise pas la nature du texte biblique mais le problème primordial de la révélation : toutes les religions sont-elles des réflexions humaines ou proviennent-elles de Dieu ?
L’influence et la puissance des récits de Noël provient évidemment de leur inspiration et de leur génie. Cette manière critique d’approcher les textes apporte une vue extraordinaire à la profondeur de réflexion théologique et religieuse des auteurs des évangiles.

Nous sommes bien d’accord avec Andrew Furlong que ces textes sont beaucoup plus théologiques qu’historiques - ce que, d’ailleurs, tous les biblistes reconnaissent aujourd’hui. Ce que nous voulons dire, est que l’important n’est pas tellement la nature elle-même des textes mais plutôt l’attitude du lecteur à leur égard : s’il manque tout simplement de spiritualité et de foi, son interprétation des textes en est davantage marquée qu’elle l’est par une lecture historique et critique.
Accepter les textes tels qu’ils sont sans analyse critique ou au contraire les rejeter complètement revient en fait au même : une approche fondamentaliste qui, justement nous semble être celle de Furlong !
Une foi adulte n’a rien à craindre de la raison critique. Suivre les étoiles ne doit pas être laissé aux seuls astrologues !

 

 

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3

 

 

 


Andrew Furlong répond

à Sean Goan et Kieran O'Mahony

 

My response to "mature faith has nothing to fear from critical reason"

 

 

Sean Goan et Kieran O'Mahony prennent à tort mon interrogation concernant les concepts par lesquels le christianisme a été originellement présenté pour un problème de foi. Il me semble, au contraire que mes critiques laissent toute sa place à une foi pleine et entière, une dignité incontestable et un émerveillement total.
N’est-ce pas le rôle (justifié ou non) des religions de s’efforcer de compléter le sens de la vie que proposent les pensées non-religieuses ?

Je suis naturellement très satisfait qu’ils disent qu’ « une foi adulte n’a rien à craindre de la raison critique ». Mais je voudrais leur demander s’ils ne pensent pas qu’il y a une grande opposition dans leurs deux affirmations :
« Dieu mystérieux qui est toujours plus grand qu’on ne saurait dire, qui n’est pas au ciel dans un ailleurs lointain mais qui est la source de la vie et le fondement de l’être de tout ce qui existe. »
« Le mystère de cette présence... nous le croyons, manifesté en plénitude, avec grâce et émerveillement dans la seule vie de Jésus de Nazareth. »

Je suis surpris, qu’à propos de la révélation, ils n’aient pas fait remarquer que leur curieuse question : « toutes les religions sont-elles des réflexions humaines ou proviennent-elles de Dieu ? » ne peut que demeurer sans réponse, si du moins, comme je cherche moi-même à le faire, on prend au sérieux l’incertitude de l’existence de Dieu dans la mesure où il se cache et demeure inconnaissable aux hommes.
Est-ce à cela qu’ils pensent lorsqu’il écrivent que pour moi « accepter les textes tels qu’ils sont sans analyse critique ou au contraire les rejeter complètement revient en fait à la même chose : une approche fondamentaliste. »
Dans ce cas je suis en désaccord total avec eux.

Je souhaite que ces deux enseignants à l’Institut de Milltown réussissent à conduire bien des gens qui ont été instruits dans le monde pré-scientifique à une foi qui ne les effraye pas mais les dynamise.
N’aurions-nous pas progressé davantage si l’Église d’Irlande avait réussi, ces dernières années, à former davantage de prêtres et de laïcs à une étude de la Bible de ce niveau-là ?

 

Traduction Gilles Castelnau

 

 

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