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Cas de conscience
Pierre Joxe
Éditions Labor et Fides
247 pages
Recension Gilles Castelnau
8 juin 2010
Magistrat depuis sa jeunesse, Pierre Joxe a été député, Ministre de l’Intérieur (1984-1986 et 1988-1991) et Ministre de la Défense (1991-1993). Il a également été Premier président de la Cour des comptes (1993-2001). Il siège au Conseil constitutionnel depuis 2001. Dans ce livre qui passionnera tous ceux qui suivent un peu l’actualité, il nous rapporte clairement et fidèlement quelques « cas de conscience » que lui a posé son exigence de protestant attaché à la vérité et au bien commun. Il parle ainsi de la guerre d’Algérie, de la privatisation de TF1, de la Somalie, de la garde à vue des enfants et de la liberté de la presse. En voici deux exemples :
Page 120
Loto et « bandits manchots »
(Pierre Joxe était alors Ministre de l’Intérieur)
Qui s'en souvient ? Parmi les premières lois votées par la majorité d'union de la gauche, après la décentralisation et les nationalisations des banques, la loi n° 83-628 du 12 juillet 1983 interdisait dans notre pays les « machines à sous » - couramment appelées « bandits manchots » -, alors en train de se répandre clandestinement. Le ministre de l'Intérieur s'appelait alors Gaston Defferre.
Mais quatre ans plus tard, sous le gouvernement de « cohabitation » dirigé par Chirac, une loi est venue autoriser ces mêmes bandits manchots : la loi n° 87-306 du 5 mai 1987. Joliment intitulée « Loi modifiant certaines dispositions relatives aux casinos ... », elle fut utilisée avec discernement par le ministre de l'Intérieur qui donna, tardivement, à quelques casinos bien choisis (par lui) l'autorisation d'installer et exploiter des machines à sous, par centaines. Un pactole pour les heureux bénéficiaires... et pour leurs amis.
Le ministre de l'Intérieur s'appelait alors Charles Pasqua - aujourd'hui poursuivi en correctionnelle et devant la Cour de justice de la République pour une affaire de casino, entre autres.
[...]
« L'industrie des jeux » de hasard et d'argent est un humus sur lequel prospèrent les trafics en tous genres. Mais elle a aussi des liens directs avec les addictions, les fantasmes et les espérances irrationnelles conduisant des malheureux, hommes et femmes de tous âges, de toutes conditions et catégories sociales, à risquer beaucoup d'argent pour de faibles chances de gain, et finalement à s'aliéner ou se détruire.
En revanche, casinos et autres sociétés de ce secteur peuvent rapporter beaucoup d'argent à des « entrepreneurs » - parfois honnêtes -, comme à des truands qui souvent meurent jeunes.
Mais le seul qui gagne à coup sûr, qui gagne toujours au Loto, au Tiercé, au « Bingo ! » au « Morpion », au « Millionnaire » à tous les jeux sur tous les hippodromes, dans tous les casinos, tous les jours et sans aucune exception, c'est ministre du Budget - Ou plus précisément le Trésor Public, qui récolte ainsi quelques dizaine de milliards d'euros par an.
Ces recettes justifient-elles les nuisances sociales qu'elles entraînent ?
En votant pour la loi d'interdiction du 12 juillet 1983, tous les députés de gauche étaient convaincus de faire œuvre utile.
En votant quatre ans plus tard - provisoirement minoritaires - contre la loi du 5 mai 1987, nous étions bien décidés à l'abroger dès le retour d'une majorité de gauche à l'Assemblée. Malheureusement il n'en fut rien, tout au contraire.
Dans le gouvernement de gauche qui revint au pouvoir en 1988, après la réélection de Mitterrand, je retournai à l'Intérieur, mais mon excellent collègue Michel Charasse, ministre auvergnat du budget, employa avec obstination et succès tous les moyens pour paralyser l'abrogation de cette loi Pasqua. Il encaissait les revenants-bons des bandits manchots et voulait encore accroître son pactole. Pire encore, il soutint une évolution consternante dans le domaine des jeux d'argent.
Malgré mon opposition, grâce à l'indifférence de la plupart de mes collègues, On entreprit de « moderniser » le Loto et la Loterie nationale, pour en tirer plus de bénéfices, en attirant toujours plus de gogos...
Créé en 1976, du temps de Giscard d'Estaing, le Loto avait connu un vif succès grâce aux progrès de l'informatique et aux tirages télévisés. Il fut décidé en 1989, l'année du bicentenaire de la Révolution française, d'augmenter le capital d'un demi-milliard de francs, d'investir, de développer la publicité et l'association à la télévision. Une nouvelle société d'illusions fut créée : la « Française des jeux » qui lança « Euro Millions » avec plusieurs pays d'Europe. On élargit parallèlement le champ des paris sur les courses. Loin de revenir à l'interdiction des machines à sous, on les multiplia dès que j'eus quitté l'Intérieur pour la Défense. Les casinotiers savent ce qu'ils doivent à la guerre du Golfe et à la démission de Jean-Pierre Chevènement que je dus remplacer subitement. J'étais encore dans le gouvernement, mais les courses et jeux n'étaient plus mon affaire...
Cas de conscience ? On laissa faire : après la peste de la « Française des jeux », le choléra des machines à sous.
Au gouvernement, plusieurs - comme Charasse - disaient que mon opposition à ce fléau venait d'un protestantisme un peu trop puritain ! Mitterrand ne démentait pas. Et comme Defferre était mort, Rocard parti et Jospin toujours hésitant, je restais donc seul protestant avec ma « lubie ». Contre tout bon sens, j'avais J'air d'un maniaque. J'ai fini par me taire.
Il y a aujourd'hui près de 20 000 bandits manchots en France. Bientôt, près de 200 casinos en posséderont. Mais en outre l'Etat (sa « Française des jeux ») est devenu lui-même un énorme casino grâce à Internet. Son site racoleur propose sur le web de vous amorcer sa « pompe à phynances » pour vous transformer en petit drogué du jeu (voir http://fdjeux.com/).
Page 132
En Somalie :
participer au crime humanitaire ?
(Pierre Joxe était alors Ministre de la Défense)
[…]
On a souvent oublié les prodromes de ce drame.
En avril 1992, suite à la guerre civile et aux menaces de famine, l'ONU avait lancé une opération dite « humanitaire » à Mogadiscio. Des Casques bleus pakistanais ayant subi de lourdes pertes face aux factions somaliennes, plusieurs grandes puissances décidèrent d'intervenir.
En décembre 1992, sous mandat de l'ONU, les Etats-Unis lancèrent une opération dite « humanitaire » baptisée Restore Hope. Ce fut la première intervention menée au nom du prétendu « droit international d'ingérence humanitaire ».
Comme ministre de la Défense, malgré ma désapprobation et mes craintes, j'ai dû assumer le principe et la conduite de la participation française à cette expédition. Heureusement, j'ai pu maintenir nos troupes à l'écart de Mogadiscio. Au loin, vers l'Ouest, dans le « bled » - comme on disait du temps des colonies.
La France, hélas, a participé aux débuts de l'opération, à l'instigation de Bernard Kouchner et sur décision de François Mitterrand. Mais heureusement, grâce à la confiance que celui-ci m'accordait, nos troupes n'ont été engagées ni dans le « show» américain initial, ni dans les massacres finaux.
Pourtant, l'opinion française avait été puissamment manipulée et abusée. Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, avait même osé proclamer : « 6 mois de nettoyage militaire suffiront, et seront suivis de la reconstruction d'un régime démocratique... » (sic)
J'avais envisagé ma démission, pour n'être pas mêlé à cette imposture. J'y ai renoncé en estimant que je pourrais... limiter les dégâts. Mais aussi parce que je ne pouvais pas facilement démissionner du ministère de la Défense, un an après la démission de Chevènement, sans gêner considérablement Mitterrand.
Puis-je me satisfaire d'avoir - en effet - limité les dégâts après avoir jadis tant combattu le colonialisme ?
J'ai ressenti dans cette affaire - et je ressens encore - trois responsabilités politiques successives ou plutôt additives, et entremêlées :
- En acceptant d'agir, pour limiter les dégâts, j'acceptais les dégâts.
- En cachant, en niant - pire, en maquillant mon désaccord -, j'abusais à mon tour la presse, et donc indirectement l'opinion.
- Me taisant, je m'interdisais de critiquer ultérieurement ce que j'aurais d'abord accepté.
[…]
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