Libre opinion
La religion des Européens à la conquête du monde
Gaston Wagner
15 mars 2011
L’auteur du présent article, est décédé subitement en octobre 2006 alors qu’il travaillait d’arrache-pied à une œuvre de longue haleine (elle aurait dû compter sept volumes), mais qui reste inachevée et dont le titre général aurait dû être « La religion des Européens à l’aube du 21e siècle. » Il la situait tout entière sous une citation programmatique d’Henri Michaux : « La civilisation européenne est une religion. Aucune ne lui résiste. »
Un volume de cette œuvre restée en plan vient d’être mis en ligne, justment sous le titre « La religion des Européens à l’aube du 21e siècle ».
Le texte ci-dessous, partiellement adapté, synthétise tout un pan de cette réflexion d’ensemble et donne une bonne idée de son intérêt.
Né en 1932 à Lausanne, Gaston Wagner avait été pasteur à Brighton, puis à Beyrouth (où il avait appris l’arabe), avant d’exercer son ministère en Suisse romande, dans les cantons de Neuchâtel et de Vaud. En 1977, il avait soutenu à l’Université de Lausanne une thèse de doctorat fort solide sur « La justice dans l’Ancien Testament et le Coran » et y avait donné des cours en science des religions.
Bernard Reymond
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Ce qu’on peut attendre d’une science des religions
Une bonne théorie de la religion devrait permettre de prévoir, dans une certaine mesure, l’avenir d’un mouvement religieux ou d’un système théologique, non pas en eux-mêmes, bien sûr, ce qui relèverait d’un jugement entièrement subjectif, mais en tenant compte de leurs effets sur la société qui les a adoptés. En partant de leurs forces et de leurs faiblesses, de leurs succès et de leurs échecs dans le potlatch mondial, il devrait être possible d’évaluer leur devenir. Ainsi le système théologique mazdéen, avec son extrême sensibilité à la pureté, a créé autour de ses adeptes un véritable rideau de fer éthique « qui eut pour effet d’élever une barrière entre les zoroastriens et les incroyants presque aussi rigide que celle qui sépare la caste indienne du reste de l’humanité. »
De ce fait, le mazdéisme n’avait aucune chance de devenir une religion universelle. Imaginer l’avenir de la religion des Européens à partir des avantages et des inconvénients de l’anthropologie qu’elle a contribué à créer et qu’elle soutient toujours, tel est notre but.
Ce que nous appelons la religion des Européens est le système complexe de nos représentations imaginatives, système dynamique en perpétuelle transformation, résultat de courants divers qui sont apparus à des époques différentes de notre longue histoire. Nous privilégions le long terme en partant des strates les plus anciennes, celles des mythologies indo-européennes. Celles-ci ne sont nullement primitives, mais déjà très élaborées, ce qui démontre l’existence d’une très longue préparation qui nous reste, dans l’ensemble, inaccessible.
Les sources
Les Grecs, héritiers des Minoens et des cultures anatoliennes nous ont légué une mythologie en partie nouvelle, par rapport à celle des Indo-Européens, mais profondément originale et dont nous n’avons pas fini de découvrir la richesse d’inspiration. Les Grecs nous ont aussi transmis une mystique qui a marqué la théologie chrétienne et une philosophie qui est aussi une théosophie. Par leurs étroits rapports avec des pays de haute civilisation, l’Egypte, la Mésopotamie, l’Iran, la Phénicie, les Grecs nous ont transmis des éléments empruntés aux cultures de ces différents peuples et des techniques nouvelles, au premier chef l’écriture.
Les Latins nous ont donné les fondements de notre droit et de nos institutions. Les peuples barbares ont beaucoup enrichi nos représentations imaginatives. Des religions orientales, le mazdéisme, par l’intermédiaire du judaïsme, le christianisme et l’islam ont très profondément marqué nos esprits et nos mœurs. La variété des courants qui constituent la religion des Européens et son ancienneté expliquent qu’elle ne puisse prétendre à une cohérence sans failles : sa richesse fait aussi sa faiblesse.
La crise de l’économie de marché
C’est dans les périodes de crise que le système des représentations imaginatives d’un groupe humain doit faire ses preuves ou disparaître. L’apparition de l’économie de marché dans l’Europe du 19e siècle est l’une de ces crises majeures capables de mettre en danger l’équilibre et peut-être même l’existence d’une société. L’économie de marché a représenté une innovation très importante qui découlait d’une nouvelle manière de penser les rapports entre l’économie et la société : « Pour la première fois, on se représentait une sorte particulière de phénomènes sociaux, les phénomènes économiques, comme séparés de la société et constituant à eux seuls un système distinct auquel tout le reste du social devait être soumis. »
Cette manière de penser n’a pas disparu aujourd’hui. Paul Dembinski, directeur de l’Observatoire de la finance à l’Université de Fribourg (Suisse), remarque qu’au 20e siècle, dès les années 70, le libre jeu du marché est apparu comme « la seule institution sociale capable de garantir le bonheur tant collectif qu’individuel. » Le marché est alors devenu, selon ses propres termes, le temple de la raison désincarnée et, chose surprenante, cette conviction n’est pas apparue comme un acte de foi mais « comme le fruit le plus pur de la raison scientifique, validée par les démonstrations mathématiques. La nature humaine avait fini par livrer ses ultimes secrets – ceux de l’Homo œconomicus – et, par conséquent, les plans de la société idéale étaient à portée de main. »
Et K. Polanyi écrit de son côté : « Les savants proclamaient à l’unisson que l’on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l’autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu’une détermination stoïque à renoncer à la solidarité au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d’une religion séculière. »
Le développement de l’économie de marché pose trois questions essentielles :
1. Quelle est la responsabilité du système des représentations imaginatives des Européens et donc celle de leur religion dans l’apparition de cette nouvelle manière de penser l’économie ?
2. Comment ce système a-t-il résisté aux conséquences négatives de l’économie de marché ?
3. Quel est l’état du système après l’épreuve qu’il a subie ?
La responsabilité du système
Pour répondre à la première question, il convient de remarquer que la société moderne n’a pas créé le marché ex nihilo. Des marchés locaux ou régionaux existaient depuis toujours, mais « voilà que tout fusionne et qu’il n’y a plus qu’un marché, un grand marché abstrait dont les divers marchés concrets sont des manifestations particulières, un marché unifié, national d’abord, mondial ensuite : le marché unifié s’est étendu aux dimensions du monde. A ce marché vorace il faut des marchandises, il faut que tout devienne marchandise, même ce qui ne l’était pas : le travail, la terre, la monnaie. Enfin ce marché rejette tout contrôle et prétend à une sorte d’autorité suprême : les Etats souverains eux-mêmes s’inclinent devant sa loi. »
Ce soudain épanouissement de l’idée de marché a été préparé de longue date par un processus de sécularisation des échanges qui se libèrent peu à peu des contraintes féodales de toute nature, politiques, sociales, religieuses. L’échange monétaire et la relation financière deviennent les éléments constitutifs de l’appartenance sociale : « Le lien social est moins directement interpersonnel ; le rapport aux choses tend à remplacer le rapport aux personnes. »
La recherche du pouvoir
Une dérive générale de cet ordre ne peut se produire sans être encouragée, d’une manière ou d’une autre, par quelque trait du système des représentations imaginatives du groupe humain considéré.
L’importance accordée aujourd’hui à l’économie qui serait la dernière spiritualité du monde développé, n’a pas son origine dans un vide des valeurs, mais dans un excès de valeurs ou dans un déséquilibre des valeurs. Ce qui correspond en effet à la pureté dans le système mazdéen c’est, dans le système européen, le pouvoir. Depuis des millénaires, la religion des Européens culmine dans la recherche du pouvoir. Le domaine divin est, pour elle, la source du pouvoir et de la richesse, comme il l’était déjà pour l’Ancien Testament si l’on en croit la déclaration du roi David à la fin de sa vie : « La richesse et la gloire viennent de toi [le Seigneur] et c’est toi qui domines tout ».
La primauté du pouvoir et de la richesse permet d’expliquer en partie la place prépondérante de l’économie dans le système des représentations collectives de l’Europe actuelle. Pendant de siècles, les désordres politiques, les invasions barbares, les guerres incessantes, les épidémies, etc., ont contraint les Européens à s’occuper de tâches plus urgentes que la recherche des richesses. Mais dès le 16e siècle et les Grandes Découvertes, l’Europe gagne en puissance et peut à nouveau songer à s’enrichir en commençant par piller les richesses du monde extérieur. Vasco de Gama le reconnaît sans détour lorsque, sommé par le prince du Mozambique devant lequel il se présente au début de 1498 de révéler les objectifs de son expédition, il aurait répondu, selon Les Lusiades : « Je suis de la belliqueuse Europe et recherche les terres fameuses de l’Inde », entendons bien, ces terres et leurs fabuleuses richesses, leurs épices et leur or.
Le travail devient une vocation personnelle
Au cours du Moyen Age, l’Eglise catholique avait joué un rôle modérateur : la contemplation est la meilleure des activités dignes du Royaume des Cieux, suivie immédiatement par le travail de la terre. Les métiers d’argent, le commerce et la banque, sont discrédités. Avec la Réforme du 16e siècle, tout va changer ; Calvin assimile le travail à une vocation que Dieu adresse à chaque individu ; il s’en suit qu’ « il n’y aura œuvre si méprisée qui ne reluise devant Dieu et ne soit fort précieuse moyennant qu’en elle nous servions à notre vocation. » Parmi ces œuvres méprisées, il y a le commerce et la banque ; Calvin et Zwingli n’acceptent plus la hiérarchisation des métiers, héritée du Moyen Age. Ils donnent un fondement et une justification théologiques aux métiers d’argent qui deviennent, comme tout travail, des expressions de la solidarité humaine.
La vocation est dans son principe un fardeau, pour reprendre le terme de Calvin, ou encore une charge personnelle destinée à l’édification du tout, c’est à dire de l’Eglise. Le travail, assimilé à une vocation, devient à son tour une activité individuelle mise au service du tout de la société. Dans cette perspective, vocation et travail sont donnés en vue du bien de tous, comme l’écrit saint Paul. Comment pourrait-on mieux apprécier ce bien de tous si ce n’est en soumettant le travail aux lois de l’offre et de la demande ? La vocation est l’une de ces notions non-modernes qui vont servir de modèle à la nouvelle économie. La religion des Européens, par l’intermédiaire des théologiens réformés, légitimait par avance la volonté d’enrichissement des groupes, mais surtout celle des individus, la richesse étant perçue « comme la récompense du talent individuel et une gratification méritée de l’initiative privée. »
Un nouveau Jupiter
A ces premières raisons qui permettent de comprendre pourquoi l’économie de marché s’est épanouie, il faut ajouter un autre facteur non-moderne : le besoin viscéral d’un Pôle régulateur indépendant de la volonté humaine, d’un nouveau Jupiter à la fois rationnel et paternel qui prenne en main le destin de l’humanité et la conduise, au besoin malgré elle, à la paix et au bonheur. Le marché va bientôt s’écrire avec un « M » majuscule et fonctionner à la manière d’une véritable structure théologique. Nul ne peut se satisfaire de l’idée que le Marché ultime, une réalité si puissante et qui entraîne des conséquences directes ou indirectes si importantes pour des milliards d’êtres humains, soit totalement dépourvue d’intention, c’est-à-dire de personnalité et de volonté. Existe-t-il une preuve plus forte de l’existence d’une véritable personnalité que l’expression des sentiments ? Au moment où il s’apprête à accueillir plusieurs grands emprunts internationaux, le MARCHÉ – en majuscules dans le texte – est « bien disposé », écrit un journaliste. Que peut-on demander de mieux ?
Ce Marché personnalisé et doué d’intention constitue peu à peu un nouveau Pôle sacré vers lequel convergent des prières, des supplications, des louanges, avec des imprécations, et duquel jaillissent des bénédictions et des malédictions, des promesses et des condamnations. Le Marché devient un objet de vénération, de respect et d’obéissance.
C’est ici encore une notion non-moderne : depuis ses plus anciennes strates indo-européennes jusqu’aujourd’hui, la religion des Européens propose l’idée d’un tel Pôle régulateur extérieur à l’humanité sous la forme d’un dieu souverain, en général double comme dans la mythologie védique où le niveau de la souveraineté est occupé par deux divinités complémentaires : Varuna, le magicien, et Mitra, le juriste. Cette dualité devait exister aussi à Rome où Jupiter, dieu céleste, protecteur et guide de l'Etat, garant de la grandeur et du salut de la ville, a vraisemblablement absorbé un ancien dieu du droit, Dius Fidius. Les économistes des 19e et 20e siècles ont identifié ce Pôle sacré à l’étalon or - le magicien – dans lequel ils plaçaient une foi inébranlable parce qu’ils avaient trouvé en lui le mécanisme de pilotage automatique dont ils avaient besoin. Ils ont aussi identifié ce Pôle sacré au Marché auquel, comme à un juge, ils attribuaient tous les pouvoirs et toutes les vertus puisque « le marché promet de transformer toujours les vices privés en vertus publiques. »
La résistance du système
Soumettre le travail aux lois du marché entraîne de multiples conséquences. Karl Polanyi remarque que cette soumission a eu pour effet d’anéantir toutes les formes organiques de l’existence et de les remplacer par une organisation de type différent, atomisé et individuel. Une fois appliqué, le principe de la liberté du contrat a fort bien servi ce plan de destruction. Ce principe impliquait en effet que « les organisations non contractuelles fondées sur la parenté, le voisinage, le métier, la religion, devaient être liquidées, puisqu’elles exigeaient l’allégeance de l’individu et limitaient ainsi sa liberté. »
Une déconstruction aussi profonde n’est pas admise par le système des représentations imaginatives propre aux Européens. Les forces traditionnelles de la société, en l’occurrence les propriétaires terriens et la classe ouvrière en train de naître, ne sont en effet pas d’ordre économique ; elles valorisent le prestige, le rang, le statut professionnel, la sécurité, la valeur esthétique du travail, une vie humaine plus large et un environnement plus stable. Or ces forces donnent naissance à un mouvement qui organise pas à pas la protection sociale. Il se manifeste souvent de manière très concrète : les boulangeries doivent être lavées à l’eau chaude et au savon au moins une fois tous les six mois ; une loi prescrit de tester la résistance des câbles et des ancres des navires ; d’autres lois protègent la santé des ouvriers, leurs conditions de travail dans les usines, d’autres encore créent des assurances sociales, encouragent le développement des transports, des écoles, fondent des bibliothèques publiques. « Ces mesures répondaient aux nécessités d’une civilisation industrielle qui ne pouvaient être satisfaites par les méthodes du marché. »
Ainsi, en 1871, John Ruskin (1819-1900) fonde la Compagnie de Saint George, une sorte de coopérative qui lui permet de réaliser ses objectifs sociaux et moraux. Il milite en faveur d’un système d’éducation gratuite pour les enfants et les adultes ; il veut des retraites pour les vieillards et la construction de logements plus confortables. Il veut créer des espaces verts autour des villes. Au nom de la justice sociale, il entend des conditions permettant à tous de partager les joies de la création artistique. L’art paraît être pour lui un principe de la vie spirituelle. Les forces du progrès matériel, associées à la laideur industrielle et à l’égoïsme économique, s’opposent en effet à l’ordre voulu par la nature. Ainsi, dans l’ensemble, le système des représentations imaginatives des Européens a su sécréter un antidote efficace au poison libéral sous la forme du socialisme qui, selon Karl Polanyi, est « au premier chef la tendance inhérente d’une civilisation industrielle à transcender le marché autorégulateur en le subordonnant consciemment à une société démocratique. [...] Du point de vue de la communauté prise dans son ensemble, le socialisme est simplement une manière de poursuivre l’effort pour faire de la société un système de relations véritablement humaines. »
L’état du système
Les valeurs défendues par Ruskin et les adeptes de la protection sociale font partie depuis longtemps du système des représentations imaginatives ou encore de la religion des Européens et, pour certaines d’entre elles, de l’enseignement évangélique. L’existence simultanée de deux courants aussi contraires et aussi affirmés que le système libéral et le système de protection sociale pourrait donner à penser que les Européens souffrent d’une schizophrénie morbide, sinon mortelle, et laisser prévoir l’éclatement prochain de leur système de valeurs. A titre d’exemple, les élections fédérales de l’automne 2003, en Suisse, ont fait clairement apparaître cette dichotomie, avec un renforcement du pôle social d’une part, et d’un pôle néo-libéral souverainiste qui veut diminuer les dépenses publiques et renforcer la responsabilité individuelle d’autre part. Cette bi-polarisation qui se retrouve partout en Europe a fait craindre que la Suisse ne devienne impossible à gouverner. Mais cette crainte était exagérée, tant il est vrai que les Suisses cultivent depuis longtemps l’art des négociations et des arbitrages patients – un art qui s’enracine dans les strates les plus anciennes de l’imaginaire des Européens.
Le jeu des trois fonctions
Selon Georges Dumézil, les Indo-européens auraient fondé leur théologie et leur vie en société sur la collaboration harmonieuse et hiérarchique de trois formes ou moyens d’action : ce qui relève de l’esprit, ce qui met en jeu la force physique pour se défendre ou attaquer, et ce qui assure la durée, le ravitaillement, la sexualité. Cette manière de penser l’univers et la société a pour conséquence directe d’empêcher une hiérarchisation sociale de type pyramidal ; elle permet à chaque couche sociale d’exister pour elle-même, de posséder ses divinités propres et de garder ses caractéristiques particulières et son identité. S’il est vrai que, dans les sociétés indo-européennes, les dieux de la troisième fonction sont soumis à ceux des deux premières, néanmoins, dans la société des dieux comme dans celle des hommes, les deux premières fonctions ne peuvent se passer de la troisième et c’est bien là l’essentiel. Il est vrai que la concorde n’a pas toujours régné entre les dieux : un mythe scandinave relate les épisodes de la première guerre de l’univers qui opposa les dieux de la première et de la deuxième fonctions à ceux de la troisième ; mais un traité de paix en bonne et due forme mit fin à ce conflit, ce qui peut être tenu pour un premier exemple de conciliation et de consensus !
La séparation des pouvoirs
En dernière analyse, la religion des Européens fonde et justifie par la théologie et la mythologie la fameuse règle de la séparation des pouvoirs : religieux, politique, militaire, économique. Elle conduit à une situation inverse de celle de l’Iran, devenu République islamique, où la totalité des pouvoirs est concentrée sur le pôle religieux, situation lourde de menaces et pour le pouvoir islamique et pour le peuple iranien.
Mais le principe de séparation des pouvoirs doit être sans cesse affirmé et défendu. Le jugement rendu en novembre 2003, au terme du procès de l’affaire ELF, illustre bien cette nécessité : les anciens dirigeants ont été condamnés à de lourdes peines de prison et à des amendes élevées pour avoir détourné à leur profit une partie des revenus du groupe pétrolier. Le verdict a certes mis fin à l’impunité d’une élite économique qui se croyait au-dessus des lois ; mais il a occulté la responsabilité de l’Etat qui, en utilisant lui aussi les revenus du groupe, a permis selon un journaliste « à tous les gouvernements français depuis le général de Gaulle de financer des activités diplomatiques tous azimuts, en particulier sur le continent africain. » Le juge qui sollicitait l’ouverture des dossiers détenus par les Douanes qui gardaient mémoire des commissions versées par le groupe et approuvées par la présidence de la République, se heurta à un incontournable Secret Défense. La collusion entre la politique et l’économie est ici patente et regrettable.
Le réalisme indo-européen
Contrairement aux théologies révélées, mazdéenne, juive, chrétienne, musulmane et même au communisme, qui annoncent des lendemains qui chantent, la religion des Européens est manifestement pessimiste en ce qui concerne la nature humaine, elle qui fait retentir à nos oreilles la terrible imprécation de Déméter : « Hommes ignorants, insensés, qui ne savez pas voir venir votre destin d’heur et de malheur ! » et la plainte des muses qui chantent le sort misérable des hommes, « insensés et impuissants à découvrir un remède contre la mort et un recours contre la vieillesse. » Ce pessimisme – ou ce réalisme – est peut-être l’une des causes de son étonnante longévité et l’une des meilleures garanties pour son avenir.
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