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L’âge du renoncement

 

 

 

Chantal Delsol

 

Cerf

300 pages. 22 €

 

Recension Gilles Castelnau

16 mars 2011

Chantal Delsol est professeur des Universités et membre de l’Institut de France.
Elle dirige aux Éditions du Cerf le département de philosophie politique et de morale.

Cet essai concerne le changement de paradigme de notre monde qui a abandonné une « vérité » doctrinale des choses pour rechercher une « vérité naturelle et scientifique » et se contenter enfin d’une « sagesse » qui aidera à vivre librement.

L’auteur s’appuie sur mille et une citations des penseurs les plus divers pour une description de l’état de la pensée qui polémique mais n’impose aucune affirmation définitive.

En voici de multiples exemples.

 

.

 

INTRODUCTION

 

page 10

Répugnance : la plupart des fondements et des fruits de notre cosmos culturel ont été profanés par leur propre démesure. La vérité a été profanée par les fanatismes et par la toute-puissance despotique de la Raison. L'espérance de Salut ou de salut, de progrès, a été profanée par les millénarismes totalitaires, et par la technicisation abusive. On pourrait allonger la liste des débâcles, si l'on pense à quel point le patriotisme a été profané par le nationalisme, ou la souveraineté par le charbonnier de Goebbels, qui est « maître chez soi »... En tout cas, ce qui a subi la profanation tend à perdre aux yeux des générations suivantes sa valeur intrinsèque. La déconstruction et la démolition de ce qui a été avili par démesure, cette déconstruction bien visible dans la seconde moitié du XXe siècle, laisse place aujourd'hui à un autre état d'esprit: le renoncement. Il s'agit moins en effet d'une révolte ou d'une mise en cause, que d'un abandon, indifférent et froid: le moment présent se dessaisit de la vérité, de la certitude, du progrès et de l'espoir, de la royauté de l'homme, et de tant d'autres catégories ou conceptions ou hiérarchies dont il sera parlé ici. L'esprit contemporain ne crie ni ne supplie ni n'agresse. Il quitte, il enterre, il se dépouille, il se démet. Il s'éloigne.

 

 

FOI ET SAGESSE

page 39

La bonne vie

C'est pourquoi apparaît dans nos sociétés une recherche de « bonne vie » a-systématique, non plus fondée sur des vérités ou sur des dogmes. Ceux-ci font pour commencer l'objet d'une destruction en règle, et bien ordonnée, les arguments et les dérisions rangés en autant de munitions. Toutes les vieilles certitudes sont reléguées au magasin des illusions - au titre même de leur statut de certitude, afin qu'il n'en naisse pas d'autres. La vérité s'identifie dès lors aux passions, aux nuées, aux farces que le sage repousse loin de lui, s'il veut grandir et comprendre. La folie de la foi, parée des couleurs de l'aventure, est poison violent.

page 41

Le sage contemporain doit être, comme tous les sages du monde, un renonçant. Renonçant aux croyances illusoires, aux passions sauvages et aux besoins superflus qui pourraient susciter passions ou croyances, il s'emploie à cultiver ses légumes et à contempler les couchers de soleil, à s'occuper de ses proches et à rendre service à ses voisins. Tout le prix que ses ancêtres accordaient à des illusions, il l'accorde à la simple vie. Il est austère et gai. Un rien le comble. Il défend la croissance zéro, honnit les ambitions qui sauraient le porter au-delà de soi, et dévalorise ce qui lui paraît hors d'atteinte. Il vit à la campagne, car c'est seulement dans les villes que l'on nourrit des projets porteurs de troubles intérieurs et de déceptions programmées. Il rit à l'idée ancienne que ses ancêtres voulaient changer le monde, ses projets à lui ne dépassent guère le temps court, et son existence morcelée ne risque pas l'idée une longue trajectoire où s'engouffre le souci. Il n'attend rien de la vie que de vivre. Il a rabaissé ses prétentions à ce point qu’aucune amertume ne le guette plus. Il est zen, affirme-il. Amor fati.

 

page 42

L’homme accidentel

L'espoir de transformer la société pour faire advenir le nouvel homme de Marx, de Tchernychevski ou de Lénine, a signé son échec. La quête de l'homme nouveau, évangélique, transformé par l'imitation du Christ, a perdu bien des adeptes en même temps que le Christ, de vérité vivante, est devenu mythe et simple modèle existentiel. Un autre « nouvel homme » se profile, dégagé de toute vérité dogmatique ou idéologique, cherchant à se suffire dans un paysage désolé - ou délivré (tout dépend du jugement que l'on porte).

 

 

RENAISSANCE DES MYTHES

page 86

Mythe et vérité

L'effacement de la foi suscite deux mouvements contraires : la volonté de découvrir une vérité dès lors certaine, scientifique, non livrée au doute, qui résoudra une bonne fois pour toutes les questions existentielles ; et par ailleurs l'abandon de toute velléité de rechercher la vérité.

La réquisition de la science à la place de la métaphysique, depuis la Renaissance et spécialement à l'époque postrévolutionnaire, traduit le besoin éperdu de certitude qui habite les abandonnés de la transcendance. Les auteurs des Lumières parlent de mystification à propos des affirmations religieuses, de légendes, de soi-disant vérités ou de balivernes. Ils récusent les fables, parce qu'ils pensent encore que la science va leur apporter la vérité certaine. Les Lumières ont tenté de remplacer partout la foi par le savoir, et de justifier les valeurs éthiques par un savoir scientifique. Mais cette prétention n'a pas tenu longtemps. La rationalité triomphante a été suivie par une époque de romantisme délirant. La volonté de substituer entièrement la science à la croyance a engendré plus loin les totalitarismes qui, prétendant parler au nom de la pure science, ont suscité paradoxalement des épisodes de retour, heureusement momentané, au fanatisme de la croyance, au point que les procès staliniens, par leurs méthodes, leurs attendus et leur vision de la justice, ont certainement beaucoup appris de la « sainte Inquisition ».

 

page 92

Infondé mais sacré

Contrairement aux vérités auxquelles aujourd'hui ils se substituent, les mythes forment des croyances sans dogme ni credo ni clergé. Ils circulent à travers des paroles, des écrits, des récits, qui ne sont pas fixés et reçoivent des versions diverses. Ils sont efficaces, mais ambigus. Ils donnent lieu à des rites sociaux auxquels beaucoup se soumettent, avec plus ou moins de ferveur. Ainsi le corpus des droits de l'homme, infondé mais répétitif, aux interprétations multiformes, donne-t-il lieu à des comportements, des lois et des interdits rituels.

 

page 109

La légitimité par la répétition

Pas une occasion n'est perdue pour rappeler l'importance des droits de l'homme ou de l'égalité, autre mythe, et objet dans certains pays, comme la France, d'une ferveur quasiment religieuse. Les archétypes historiques qui soutiennent les mythes se répètent en épisodes successifs. La Révolution française est un archétype donnant lieu à un mythe actif, soutenu par la répétition permanente de l'archétype. Comme on sait, la révolution russe de 1917 fut dans l'esprit de Lénine et Trotski une nouvelle mise en scène de la Révolution française, à laquelle ils comparaient sans cesse leur propre action. En France, les grandes manifestations de rues rejouent indéfiniment le théâtre de la grande révolution, dont la foule reprend les chansons et les slogans. La libération est un symbole actif, dont on ne se demande pas quelles sont les justifications ici et maintenant au regard de la situation, mais dont on répète la procédure avec ferveur et minutie. Le discours de Martin Luther King : « J'ai fait un rêve ... » est par exemple réemployé à tout propos dès qu'il s'agit de promouvoir n'importe quelle libération. L'élection annuelle d'un prix Nobel de la paix réitère la valorisation des vertus consacrées, à travers des modèles existentiels bien choisis. On dirait une peuplade ancienne en train de répéter la scène primitive, afin de ne pas déchoir à l'accomplissement de soi.

 

 

CONSENSUS, L’AUTRE DE LA DEMOCRATIE

 

page 187

La paix comme unique finalité

En l'absence de dogmes, l'accord s'obtient autour de la seule finalité qui désormais s'impose à tous : la recherche de la concorde. L'éthique de la discussion selon Habermas requiert l'équivalence des vérités morales : la vérité est remplacée par une prétention à la validité. Une norme est considérée comme valide si elle trouve l'accord de tous ceux qui discutent. Il ne s'agit pas de rechercher une vérité au sens de la quête de ce qui existe mais serait dissimulé à nos regards - puisque la vérité comme réalité cachée n'existe plus. Il s'agit seulement de dégager « ce que tous peuvent vouloir », afin de pouvoir prendre la décision commune convenable, qui sera dès lors considérée comme bonne, à défaut d'autre critère.

 

page 197

La palabre

Il est avéré que les diverses « démocraties » primitives, en tout cas types de régimes à assemblées, fonctionnaient grâce à la palabre et établissaient leurs décisions sur un consensus. Le vote majoritaire représente un processus assez récent, correspondant avec la montée de l'individualisme. Dans les assemblées primitives, l'unanimité reflétait la cohésion de l'organisme social. On n'aurait probablement pas pu imaginer, à ce stade, que la communauté puisse survivre si subsistait un désaccord entre ses membres, concernant la chose collective. Tous n'étaient qu'un corps, au sens de l'organisme social ou de ce qu'on a appelé plus tard l'organicisme. On avait bien constaté que chacun possédait son opinion propre, mais on ne concevait pas que cette opinion ne puisse se résorber finalement dans le tout. Ces sociétés, quoique « primitives », étaient puissamment civilisées, dans le sens où la diversité de ces opinions ne se réduisait pas par la force ou la violence d'une autorité supérieure, mais par l'action de la parole : la vertu du langage, par opposition à l'usage de la violence, marque bien la civilisation, au sens où les humains sont considérés comme des êtres en relation, et non comme des membres soumis.

 

Les sociétés à palabre, comme les sociétés organisées autour du vote majoritaire, récusent le pouvoir absolu ou le pouvoir autoritaire venu exclusivement d'en haut: elles exigent un droit à la parole, une expression de l' opinion individuelle, qui concourt à la décision commune.

 

 

DE LA DECOMPOSITION A LA THEBAÏDE

page 251

La décomposition politique

Le rejet des idéologies et des visions du monde s'accompagne dans la modernité tardive d'un rejet des certitudes de conviction et des certitudes identitaires (par exemple, ni le socialisme, comme conviction, ni la patrie française, comme identité, ne valent plus le sacrifice individuel). Ce qui entraîne la délégitimation des édifices politiques qui les garantissaient. Tant les visions du monde (certitudes de conviction) que les identités collectives (certitudes d'être) apparaissent comme des compositions superfétatoires qui non seulement ont fait leur temps, mais ont engendré assez de désastres pour y laisser leur raison d'être. Les entités politiques souveraines ont sacrifié des millions d'êtres humains pour la grandeur des certitudes identitaires (Première Guerre mondiale) ou pour la grandeur des visions du monde (les deux totalitarismes), perdant dans l'aventure la légitimité de leur indépendance de décision.

 

page 256

Décomposition du cosmos culturel

La décomposition générale atteint toutes les structures. L'Europe, ce ne devrait plus être quelque chose comme : les clochers + les gouvernants démocratiques + les monuments gréco-romains + la peinture de la Renaissance + la cuisine de convivialité + l'amour courtois, toutes choses qui font écho les unes aux autres et traduisent ensemble la charpente composée d'une certaine manière de voir le monde et de vivre la vie. Ce devrait être dorénavant les clochers et les minarets superposés, dans un syncrétisme où pêle-mêle tout peut être intégré sans plus faire appel à une signification d'ensemble. Chacun prend ce qu'il veut où il le trouve et s'en forme un package personnel.

Nanti de ses éléments dépareillés, l'individu peut certes se féliciter de sa liberté de choix, mais au prix des significations qui se sont perdues au passage. Il va superposer le clocher et le minaret de la même manière qu'il superpose la croyance dans le Christ et la croyance en Bouddha. Il vivra dans un bric-à-brac, non dans un monde au sens d'un cosmos.

 

page 270

Le nihilisme comme transition

Ainsi, les architectures de sens ont été remplacées par un supermarché du sens, sorte de bazar géant où l'on trouve tout et le reste, et où l'on achète ce qui est utile dans la situation. Il ne s'agit pas d'un nihilisme moral, pas non plus vraiment d'un chaos, mais d'un monde à structures faibles, évanescentes et rapidement remplaçables. C'est pourquoi le gouvernant peut donner l'impression de prononcer les discours les plus divers, et même contradictoires - ce qui lui vaudra d'être accusé par certains d'opportunisme et de populisme. En réalité, il ressemble simplement à son électeur, au sens où, détaché de toute pensée construite qu'il jugerait infamante, il se saisit selon la situation de telle ou telle valeur utile à ce moment pour orner son discours essentiellement pragmatique. Autrement dit, on ne peut pas prétendre que les gouvernants, comme les électeurs d'ailleurs, n'auraient plus de convictions. Mais ils s'attachent à des valeurs solitaires, infondées, donc incertaines, et qui peuvent, non pas laisser place à d'autres contradictoires (comme on dit que quelqu'un aurait des sincérités successives), mais se superposer sans cohérence.

 

 

CONCLUSION

 

page 291

Le sens donné à la vie change radicalement de direction : il ne concerne plus le POURQUOI, mais exclusivement le COMMENT.

 

page 292

Il faut se souvenir que le christianisme a été chez nous pendant presque vingt siècles la boussole de la vie des hommes ; qu'il a insufflé partout sa vision du monde, fait essaimer l'espérance, inspiré l'idée de progrès ; qu'il a inventé la démocratie moderne à partir des monastères, promu l'avènement de gouvernements partagés et d'États de droit, suscité indirectement les droits de l'homme, enraciné la certitude de la dignité personnelle. Tous les arts lui devaient leur inspiration. La morale du quotidien et la morale du gouvernant se réclamaient de lui. Cette marque omniprésente s'estompe et s'effiloche. Ce n'est plus la religion fondatrice qui conseille, justifie, éduque ou écarte. Les instances de pouvoir ne s'appuient plus sur elle. L'opinion qui prévaut ne se soucie plus d'elle.

Les questions essentielles se posent toujours, mais il y est désormais répondu par mille voies diverses, dont l'ancienne religion constitue l'une parmi tant d'autres, marginale et en outre suspecte en raison de sa longue domination passée.

 



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