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prédication

 

pasteur René Lamey 

       

18 juillet 2011


Le texte biblique que nous sommes invités à méditer se trouve dans le livre de la Genèse. Ce texte conclut la formidable et singulière histoire de Joseph, une histoire qui est en même temps celle de ses relations complexes avec ses frères. En somme, une histoire de paille et de poutre qui obscurcit la vue, qui assombrit le cœur de la fraternité. Joseph, c’est le récit d’une fraternité trahie, une fraternité ensuite réconciliée, mais une fraternité qui reste malgré tout, comme nous allons l’entendre, très fragile.

Genèse 50.15-21
Maintenant que leur père était mort, les frères de Joseph se dirent :
- Qui sait, peut-être Joseph se mettra à nous haïr et à nous rendre tout le mal que nous lui avons fait. 
Alors ils lui envoyèrent un messager pour lui dire :
- Avant de mourir, ton père nous a donné cet ordre :
« Vous demanderez à Joseph : Veuille, je te prie, pardonner le crime de tes frères et leur péché ; car ils t’ont fait beaucoup de mal. Oui, je te prie, pardonne maintenant la faute des serviteurs du Dieu de ton père. »
En recevant ce message, Joseph se mit à pleurer. Ses frères vinrent en personne se jeter à ses pieds en disant :
-  Nous sommes tes esclaves. »  
Mais Joseph leur dit : « 
- N’ayez aucune crainte ! Suis-je à la place de Dieu ? Vous aviez projeté de me faire du mal, mais Dieu l’a changé en bien afin de sauver la vie à un peuple nombreux. Maintenant donc, n’ayez aucune crainte, je pourvoirai à vos besoins ainsi qu’à ceux de vos enfants. Ainsi il les rassura et leur parla affectueusement.

Deux thèmes traversent ce court passage de la Bible. Il y a tout d’abord la question du pardon et ensuite celle de la lecture et de l’interprétation que nous faisons des événements de notre vie.

1. En ce qui concerne le pardon :
Les frères de Joseph sont inquiets. Oui, ils ont fait du mal à Joseph : bien des années auparavant, ils l’avaient vendu comme esclave à une caravane de marchands qui, à leur tour, l’avaient cédé à un riche commerçant égyptien. Au travers de circonstances ou d’opportunités que Joseph a su saisir, le jeune frère s’est retrouvé, quelques années plus tard, au premier plan politique de l’Égypte. Un beau jour, alors qu’une famine sévissait dans leur pays, ses frères, affamés et épuisés, se sont retrouvés devant lui. Ils ne l’avaient pas reconnu, mais lui, Joseph, savait. Il savait que l’heure de la vengeance avait sonné, il savait qu’il pouvait réduire en miettes, et ses frères et toutes leurs possessions. Mais Joseph a préféré prendre un autre chemin, le chemin du pardon, le chemin de la réconciliation.

La décision d’accorder le pardon n’est pas facile à prendre. Il faut parfois des années pour surmonter la blessure intérieure, pour vaincre la colère, pour éteindre la haine. Le pardon, ça demande du temps, ça implique une réflexion profonde sur soi-même et sur les autres, le pardon, ça demande de comprendre ses propres motivations celle des autres. Le pardon, c’est un travail intérieur long, douloureux et fatiguant, mais quelle extraordinaire libération quand le pardon peut enfin être exprimé, être donné. Ça n’a pas été facile pour Joseph – je vous invite à relire les ch. 42 à 45 du livre de la Genèse pour prendre conscience du long combat qui se livrait dans son cœur. Non, ça n’a pas été facile – ce n’est facile pour personne – de nombreuses larmes ont été versées, de nombreuses tensions ont dû être surmontées, mais le pardon a pu être donné, la réconciliation a pu se faire.

Néanmoins, et le texte d’aujourd’hui nous en fournit un bon exemple, s’il est difficile de pardonner, il est tout aussi difficile de recevoir le pardon de l’autre, il est difficile de croire au pardon de l’autre, surtout quand l’offenseur prend conscience du mal qu’il a infligé aux autres. Les frères de Joseph sont dans cette situation : ils ne sont pas vraiment sûrs du pardon de leur jeune frère. Maintenant que le père, c’est-à-dire le garant du pardon, n’est plus là, maintenant que le rempart à la violence fraternelle est mort, les frères craignent à nouveau pour leur vie ; ils disent : « Qui sait, peut-être Joseph se mettra à nous haïr et à nous rendre tout le mal que nous lui avons fait. » L’angoisse est de nouveau là, et Joseph a toutes les peines du monde à rassurer ses frères.

Fichue incrédulité, fichu manque de confiance, ou peut-être fichu orgueil qui nous empêche d’accéder pleinement au pardon et à la paix intérieure.

Et pourtant, le texte biblique, au travers des paroles de Joseph, propose une piste, offre une possible solution autant pour pouvoir accorder le pardon que pour pouvoir le recevoir et aussi, peut-être – nous n’en avons rien dit jusqu’à présent – pour pouvoir se pardonner à soi-même, ce qui n’est pas toujours facile non plus...

2. Relisons la dernière partie du texte qui pointe vers une attitude – ou, plutôt, une aptitude –  qui est en lien avec le pardon, mais qui peut aussi être élargie à bien d’autres aspects de notre vie…

Joseph leur dit :
-  N’ayez aucune crainte ! Suis-je à la place de Dieu ? Vous aviez projeté de me faire du mal, mais Dieu l’a changé en bien afin de sauver la vie à un peuple nombreux.

Que fait Joseph ? Joseph opère une relecture du passé, il réinterprète le comportement de ses frères ; en d’autres termes, Joseph prend du recul par rapport à ce qui lui est arrivé, il regarde sa vie et les événements sous un autre angle que celui donné par ses frères. En quelque sorte, Joseph prend de la hauteur, il fait entrer la providence de Dieu dans son histoire.
Là où les frères voient le mal, Joseph, sans nier le mal commis, réinterprète celui-ci en l’intégrant dans un plan bien plus grand, un plan pour le bien de son peuple.

Là où ses frères se lamentent sur leur comportement, Joseph hisse leur regard sur la fin positive de son histoire.
Là où ses frères craignent la vengeance, Joseph oppose, non seulement le pardon, mais aussi la possibilité de se racheter en prenant le risque de quitter leur pays et de s’installer en Égypte, là où nulle famine se sévit.

Le mal qui a été commis il y a bien des années a finalement été transformé en bien. Ça ne se passe pas toujours ainsi, ça ne se passe jamais ainsi, sauf... sauf si moi, moi qui suis victime de ce mal ou de ces événements désastreux, sauf si moi – comme Joseph – je décide de lire autrement ces événements, et de les transformer, petit à petit, en bien.

Quelqu’un a dit cette phrase qui me parait des plus fondamentales : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. » Autrement dit : nous ne sommes pas responsables de ce qu’on a fait de nous, mais sommes responsables de ce que nous faisons de ce qu’on nous a fait.

Joseph en est un bel exemple. Vendu comme esclave, il est racheté par un riche négociant égyptien qui lui découvre des qualités de gestionnaire ; mis en prison par l’épouse du marchand dont Joseph avait refusé les avances, Joseph y rencontre deux ministres du pharaon à qui il vient en aide. Quelques mois plus tard, un de ces ministres se souvient de lui ; il le fait venir au service du Pharaon qui bientôt le hisse au sommet de la hiérarchie égyptienne.

Tout ça, c’est bien sûr une belle histoire, mais il faut en retenir – pour éclairer notre propos – l’aspect essentiel et fondamental : Joseph n’est pas resté assis à se lamenter sur son sort injuste, mais il a été ouvert aux occasions qui se sont offertes à lui, il a su profiter des opportunités qui se sont présentées sur son chemin. Il ne s’est pas focalisé sur les aspects négatifs de sa vie, il ne s’est pas enfermé dans la plainte, mais il a été prêt à vivre de nouvelles expériences, il a su transformer le mauvais sort en bonne fortune ; en langage biblique, en langage paulinien, on dirait : « Il ne s’est pas laissé dominer par le mal, au contraire, il a été vainqueur du mal par le bien. » (Ro 12.21)

Si nous devions relire notre vie, quelle interprétation en donnerions-nous ? Quel regard portons-nous sur notre passé ? Comment considérons-nous notre présent ? Sommes-nous victime ou acteur de notre vie ? Quelles opportunités avons-nous laissé passer ? Quelles opportunités sont présentes aujourd’hui ? Aurais-je la volonté ou le courage d’y entrer, donnant ainsi une nouvelle dimension à ma vie ? Ou resterais-je dans ma prison, les bras croisés, l’esprit amer en ressassant des pensées négatives ?

Nous ne pouvons pas revenir en arrière pour changer le passé et il y a bien des choses dans la présent qui ne peuvent pas être transformées, mais, par contre, pour ne pas rester, à l’image des frères de Joseph, esclaves du passé, ce que nous pouvons changer, c’est notre regard sur le passé, c’est notre interprétation des événements du passé,  c’est la façon dont nous lisons notre vie et la manière, ouverte ou fermée, dont nous réagissons aux événements, aux opportunités qui se présentent à nous, ces opportunités, ces chances, ces occasions qui sont autant de perches que nous tend la providence divine pour faire grandir notre vie.

Il s’agit, en définitive, de dire « oui » à la vie, d’accepter notre vie, il s’agit d’être ouvert aux promesses de la vie, et alors, alors seulement, comme nous le montre l’histoire de Joseph, alors la capacité du pardon viendra, alors la faculté de croire et d’espérer renaîtra, alors le bonheur d’aimer et de rire sera à nouveau possible. Amen !

 

 


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