Spiritualité
Heureux, vous les
pauvres
car le royaume de Dieu
est à vous
Luc 6. 20
Prédication
par le pasteur
Laurent Gagnebin de Bons
au temple de Paris-Oratoire
le dimanche 29 janvier 2006
16
février 2006
Nous voulons dire à chacune et
chacune : qui que tu sois,
frère et passant, paix sur toi. Entre ici. Tu ne seras
l'hôte d'aucune famille étroite mais celui de toute la
grande famille militante et blessée, battue mais invincible,
tu seras l'hôte de Dieu et tu seras chez toi. Ma maison
s'appellera maison de prière pour tous les peuples, proclame
l'oracle du prophète Ésaïe.
1
Voyez-vous, le 1er mot
de la prédication publique de Jésus, d'après l'Évangile de Matthieu, c'est
« heureux ». Le 1er acte de la
manifestation publique de Jésus d'après
l'Évangile de Jean, c'est de se rendre à Cana en
Galilée pour un mariage et d'y changer l'eau en vin et non pas
l'inverse.
Or, malgré tous les efforts que
plusieurs d'entre nous faisons, pour faire entendre cette
évangile heureux, pour faire entendre cet évangile de
joie et enthousiaste, dans notre société encore, les
Églises et les clercs passent le plus souvent pour des
moralisateurs, traumatisants et qui nous présentent un Dieu
sombre, sévère, parfois cruel et même
vengeur.
Donc il est bon de revenir ce matin à
ces béatitudes et à ce « heureux ».
Vous savez que nous avons deux listes de
béatitudes : l'une , la
plus connue dans l'Évangile de Mathieu, l'autre que je viens
de lire dans l'Évangile de Luc sans parler de celles qui sont
semées ici ou là dans les Évangiles comme, par
exemple, celle qui conclut quasiment l'Évangile de
Jean : « heureux ceux
qui croiront sans avoir vu ! »
Alors ma 2e remarque sera
pour essayer de donner quatre caractéristiques, marquant plus
particulièrement les béatitudes de Luc par rapport
à celles de Matthieu.
- d'abord dans l'Évangile de
Matthieu, il s'agit du Sermon sur la
montagne, alors que dans l'Évangile de Luc et c'est bien
précisé au chapitre 6 et au verset 17, ces
béatitudes sont prononcées dans la plaine. Il y a
là une symbolique bien sûr. La montagne a toujours
été dans la Bible l'image des révélations
divines, d'une rencontre de Dieu et des hautes spiritualités.
La plaine, dont parle Luc, ce n'est pas tant la rencontre de Dieu que
celle des êtres humains, et on est là beaucoup plus,
c'est le cas de le dire, terre à terre.
- 2e
caractéristique : il y a
dans l'Évangile de Luc ce que l'on ne trouve pas dans celui de
Matthieu, après les béatitudes, ce que l'on appelle
- je mets le mot entre guillemets - des « malédictions ». Un commentateur de ce passage affirme qu'elles sont
un pâle reflet négatif des béatitudes. Je n'en
suis pas sûr : elles ont quelque chose d'interpellant, de
percutant qui vient rompre avec l'image que l'on a parfois de
Jésus, d'un Jésus sucré, doucereux, un
Jésus qui d'ailleurs le plus souvent nous convient et dont on
ne voudrait pas tellement qu'il nous dérange.
C'est Albert Schweitzer qui, dans sa monumentale étude
consacrée aux vies de Jésus, affirme dans sa conclusion
que notre grande tentation est de gommer certaines paroles de
Jésus, de censurer en quelque sorte son enseignement, de faire
toujours et encore un Jésus à notre image et d'oublier
ce qui chez lui peut être étrange et surprenant.
Heureux, heureux, heureux disent les béatitudes d'après
Luc, mais le mot antithétique que depuis des siècles on
traduit par « malheur
à vous »
correspond, il faut le reconnaître, à une traduction
très discutable et je sais gré au pasteur
Louis Pernot, pasteur de l'Étoile qui a ici même
prêché sur les béatitudes au mois
d'août 2005, d'avoir insisté sur ce point car le
mot grec que l'on traduit par « malheur
à » est en fait une
interjection qui signifie « hélas ».
C'est ainsi que le professeur Maurice Carrez, autrefois professeur de
nouveau testament à Paris, rend ce mot dans sa traduction
intra-linéaire grecque et française :
« hélas ». La fameuse bible Bayard traduit aussi
« hélas » et Chouraqui, ce théologien juif qui a
traduit l'ensemble de la Bible y compris le nouveau testament,
dit « Oïe » ! Nous ne sommes donc plus du tout là
dans le registre de malédiction avec un jugement et des
condamnations implacables, mais dans le registre d'une certaine
mélancolie et d'une plainte.
- 3e
caractéristique : les
béatitudes d'après l'Évangile de Matthieu
évoquent des dispositions intérieures, toute une
piété alors que celles de Luc s'inscrivent dans une
dimension très sociale et évoquent des situations
beaucoup plus concrètes ; ainsi Jésus
d'après Matthieu dit « heureux les pauvres en
esprit », les mendiants de l'esprit, de l'esprit de Dieu,
alors que Luc dit tout simplement, par la bouche de Jésus,
« heureux les
pauvres ». Dans
l'Évangile de Matthieu, Jésus déclare
« heureux ceux qui ont faim
et soif de justice », dans
l'Évangile de Luc, il dit simplement « heureux ceux qui ont faim et
soif ».
Luc évoque donc des questions
humblement matérielles et il ne s'agit pas d'harmoniser les
choses dans une traduction ou une version un peu réductrice
qui consisterait en fait à se demander si Jésus a
dit « heureux les pauvres
en esprit » ou
« heureux les
pauvres », ce n'est quand
même pas la même chose. Il faut accueillir les
Évangiles en se réjouissant qu'ils soient plusieurs
dans leur diversité et leur richesse et ne pas vouloir un
certain littéralisme, mais comprendre que les Évangiles
sont déjà des traductions et des interprétations
des paroles de Jésus.
- 4e
caractéristique : le
style de Luc, vous l'avez remarqué, est un style direct. Il
s'adresse aux gens et Jésus dit « heureux vous les pauvres car le royaume
de Dieu est à vous... » et non pas comme dans Matthieu « heureux les pauvres en esprit car le
royaume de Dieu est à eux... » . On passe du « ils » à un « vous ».
Et puis dans cette introduction très
générale aux béatitudes, j'aimerais faire encore
une remarque. Jésus et les siens n'ont connu ni la richesse,
ni la reconnaissance officielle, ni l'assentiment ni l'accès
aux biens culturels et économiques de leur temps. Mais au
moment où Luc écrit son Évangile, la situation a
déjà beaucoup changé et plusieurs
chrétiens viennent de classes tout à fait
aisées : on comprend ces accents différents. Deux
mille ans plus tard, aujourd'hui, il serait faux de vouloir plaquer
le contexte des Évangiles sur nos contextes très
complexes et planétaires.
2
Alors, et c'est ma deuxième
étape, j'aimerais me demander
si Jésus a vraiment voulu dire « heureux les pauvres ».
Je le fais avec gravité en citant une interprétation
très fréquente des béatitudes et qui nous fait
le plus grand tort, en citant par exemple une encyclique du pape
Pie IX en 1849, nostis et
nobiscum, où ce pape qui est
le créateur, l'inventeur de deux dogmes, vous le savez, le
dogme de l'Immaculée
conception - qui concerne non
pas la naissance de Jésus mais celle de Marie qui est
née nous dit-on en échappant au péché
originel - et du dogme de l'Infaillibilité ; pape qui sera d'ailleurs
béatifié avec Jean XXIII par Jean-Paul II,
en 2000.
Oui, cette encyclique où ce pape Pie IX, en
référence implicite mais visible aux deux
béatitudes « heureux
les pauvres en esprit » et
« heureux les
pauvres », affirme
ceci : « au reste, que
les pauvres se souviennent d'après l'enseignement de
Jésus Christ lui-même, qu'ils ne doivent pas s'attrister
de leur condition car la pauvreté même leur a
préparé pour le salut un chemin plus facile, pourvu
toutefois qu'ils supportent patiemment leur indigence et qu'ils
soient pauvres non seulement en réalité mais encore en
esprit ».
Nous sommes là dans un contexte, celui du XIXe
siècle où on dit aux pauvres « patience, surtout ne vous révoltez
pas », mais n'oublions pas
qu'en 1848 est paru le Manifeste du Parti communiste
signé par Marx et Engels.
Alors il m'est souvent arrivé de
dire, avec un peu de provocation
j'en conviens, que je n'aime pas les béatitudes. Non pas que
je ne les aime pas en tant que telles, mais je n'aime pas justement
l'image qu'on en a donnée, l'interprétation qu'on a
voulu en faire, la traduction dont on nous parlé à leur
sujet, parce que vous l'entendez bien, dans ce texte que je viens de
lire on est en pleine aliénation religieuse et le
« heureux » devient l'opium du peuple.
Certes, je ne veux pas faire ici d'anticatholicisme primaire parce
que tous les catholiques n'auraient pas du tout signé de
telles propositions et on en pourrait trouver de semblables sous la
plume de protestants éminents. Mais malheureusement ce
malentendu d'une religion de soumission a traversé les
siècles et est encore très présent aujourd'hui
quand on parle du christianisme.
Je donne un exemple : il y a quelques semaines est paru un
exemplaire de l'hebdomadaire Le
Point consacré à une
comparaison de l'islam et du christianisme dans lequel le
théologien anthropologue musulman Malek Chebel est
interviewé. Il est un musulman courageux, il milite pour un
islam des Lumières, pour un islam libéral, comme il
dit, et nous pouvons l'admirer et avoir pour lui de
l'amitié.
Il a publié d'ailleurs deux articles dans Évangile
et liberté et je ne dis
pas ce que je vous dit dans son dos parce que j'ai protesté
auprès de lui quand j'ai lu cet article en forme
d'interview - il y déclare, je simplifie à peine,
que le christianisme est une religion de pleurnicheurs et de faibles,
ce que d'ailleurs Nietzsche avait déjà dit, alors que
l'islam est une religion virile et conquérante.
Nous sommes là en plein contresens parce que ce n'est pas
parce qu'ils sont pauvres que les pauvres sont heureux mais parce que
Dieu, comme le dit le texte, établit avec eux et pour eux et
pour nous tous un règne de justice, le Royaume de Dieu.
L'Évangile vient bouleverser nos
valeurs, nos catégories, nos
classes, comme le faisait d'ailleurs toute la tradition des grands
prophètes : les exclus ne sont plus des exclus. Il y a
pour eux, aux yeux même de Dieu, une réhabilitation
sociale ; Dieu n'est pas le Dieu de la soumission mais le Dieu
d'un espoir : « Heureux, vous, les
pauvres ».
D'autre part, on ne saurait souscrire non plus à ce que dit le
texte du pape Pie IX en sacralisant en quelque sorte la
misère parce qu'il dit que la pauvreté est une vertu
qui permet d'accéder plus facilement au ciel et, par
conséquent, il évoque là une oeuvre
méritoire. Il n'y a pas cela pour nous, Dieu seul gracie les
êtres humains, riches ou pauvres, et il ne s'agit pas
d'idéaliser les pauvres, ce qui est d'ailleurs parfois assez
facile et permet, après qu'on les a mis ainsi sur un
trône doré, de les rabaisser, de les écarter
d'autant mieux de la vie en société.
Certes, la proclamation du royaume de
Dieu ne doit pas être purement
déclamatoire, rhétorique, stérile. Il s'agit de
prendre la défense des pauvres et des victimes de l'injustice,
de la violence. Il s'agit de lutter là dans un combat et c'est
Albert Schweitzer, que je cite encore, qui a montré que
l'affirmation du Royaume de Dieu était le centre, le coeur de
l'enseignement, de la prédication de Jésus mais qu'on
ne pouvait pas simplement se tourner vers ce Royaume dans un geste
mystique de communion et d'attente passive avec Dieu, mais qu'il
fallait conjoindre la mystique à l'éthique. Notre
attente et notre espérance sont actives et vous savez bien
qu'on pourrait résumer tout ce que je dis depuis 40 ans
dans mes prédications par la formule que j'aime bien
citer : « joindre les
mains, c'est rejoindre les autres et ce n'est pas se croiser les
bras ».
Troisième
remarque : c'est Luc qui parle
le plus dans les Évangiles des pauvres et des riches, c'est
chez lui que l'on trouve au chapitre 4 et au verset 7
« la bonne nouvelle est
annoncée aux pauvres ». C'est lui seul qui raconte l'épisode de
Zachée Luc 19.1), ce collecteur d'impôts qui s'est
fait des richesses injustes et qui, recevant Jésus,
décide de redistribuer ses biens et Jésus dit le salut
est rentré aujourd'hui dans cette maison. C'est dans les Actes
des apôtres (qu'on attribue à Luc) au chapitre 2,
au chapitre 4, au chapitre 5 que l'on évoque la
première communauté chrétienne, vous l'avez
entendu tout à l'heure, non pas celle qui nous tournerait vers
le passé mais celle qui est en quelque sorte
idéalisée dans un projet qui doit rester le
nôtre, où la spiritualité, la prière, la
piété, les actes de la diaconie forment un ensemble
solidaire, dans une tension eschatologique : « Préparer le chemin du
Seigneur », nous dit
l'Évangile.
Alors je ne suis pas là pour
accuser quiconque ou montrer
quiconque du doigt, pour vous culpabiliser en vous disant
« vous n'en faites jamais
assez », je voudrais
simplement entendre, et c'est quand même significatif quand
cela vient de lui et très encourageant, Albert Schweitzer,
toujours lui qui disait : « le peu que tu fais, c'est
déjà beaucoup ».
3
Et puis maintenant, pour la
3e étape trois larges
conclusions :
- Nous l'avons dit, l'Évangile de Luc est
écrit pour les petits, je ne
dis pas pour qu'ils puissent lire l'Évangile - ils
ne savaient ni lire ni écrire, ni le grec - mais il est
écrit en faveur des petits, des gens très simples, sans
défense, sans défenseur, sans prétention, tous
ces rejetés, tous ces marginalisés. Heureux les
pauvres. Eh bien là encore, il faut voir que le mot grec que
l'on traduit par pauvre est beaucoup plus large que cela ; c'est
un substantif qui vient d'un verbe qui signifie « se cacher, se mettre à
l'écart, se blottir », c'est-à-dire l'attitude de ceux qui sont
exclus, qui sont marginalisés et cela, dans l'Évangile
de Luc, aussi bien pour des raisons sociales, pour des raisons
matérielles que religieuses ; rappelez-vous la place que
tiennent les Samaritains dans l'Évangile de Luc. Il est le
seul à parler de la parabole du bon Samaritain, le Samaritain
est un hérétique aux yeux des Juifs de ce temps. Donc,
ce mot grec est difficile à traduire ; le pasteur Michel
Bouttier, qui fut professeur de Nouveau Testament à
Montpellier, traduit le mot grec en question par « les humbles » :
« heureux les humbles » et Chouraqui traduit « heureux les
humiliés ».
- Mais la traduction, et c'est ma deuxième
remarque, va encore plus loin. On
l'a souvent dit, c'est sous l'inspiration de Chouraqui que l'on a
découvert que le mot heureux en grec (qui n'a pas
été prononcé par Jésus qui ne parlait pas
en grec) avait derrière lui un mot araméen, donc de
racine sémitique qui signifiait se dresser, se lever,
surgir ; et alors Bouttier va traduire « debout les
pauvres » et Chouraqui
traduit, lui, « en marche
vous les pauvres ». et
vous entendez bien que c'est très différent de dire
« debout les
pauvres » ou
« en marche les
pauvres » que de dire
« heureux les
pauvres » : on est
là, enfin, à l'opposé de cet appel à la
passivité.
- Enfin, troisième et dernière
remarque : pour
différentes raisons j'ai dû relire récemment
Le contrat social de Rousseau et plus particulièrement le
dernier chapitre (chapitre 8) qui s'appelle « de la religion
civile » ; dans ce
chapitre, Rousseau affirme qu'il ne combat qu'un dogme, qu'il appelle
- c'est assez intéressant - un dogme négatif,
c'est celui qui règne : celui de l'intolérance, et
il précise l'intolérance civile et théologique.
Il utilise le mot théologique, il ne dit pas simplement
religieuse. Et dans l'évocation de la religion dans la
société, il se méfie infiniment des
chrétiens. Et il écrit ceci : « le christianisme est une religion toute
spirituelle, occupée uniquement des choses du
ciel ».
Il ne faut pas entendre que Rousseau
pense cela. Dans sa Lettre magnifique
à Christophe de Beaumont, qui est une réponse
vigoureuse d'un protestant, et même d'un protestant
libéral, à cet archevêque de Paris qui avait
condamné
L'Émile et Le contrat social,
il défend un christianisme avec une éthique personnelle
et sociale, en disant même que c'est là, sur la terre,
que se trouve l'essentiel de la suivance de Jésus.
Mais il dit : c'est ainsi malheureusement que le
christianisme a fonctionné et fonctionne ; et se mettant
dans la peau d'un chrétien tel qu'il le dénonce, il
ajoute : « après tout, qu'importe qu'on soit
libre ou serf dans cette vallée de misère, l'essentiel
est d'aller en paradis et la résignation n'est qu'un moyen de
plus pour cela ».
Le voilà prononcé et
lâché ce mot de résignation. Jean-Jacques Rousseau stigmatise en fait cette
résignation et j'espère vous avoir fait entendre que
pour nous le christianisme des béatitudes, la parole de Dieu
comme on l'appelle, n'est pas un religion de la résignation.
L'Évangile nous redresse, l'Évangile nous met en
marche, il est une espérance créatrice, mobilisatrice
et dynamique. Amen.
Texte saisi par Mme
Michel
d'après un enregistrement
Son style oral a été conservé.
.
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