Que peut-on croire aujourd'hui
Le sens de la croix de
Jésus
Gilles
Castelnau
Il est remarquable que l'emblème
des Églises chrétiennes soit une croix, instrument de
supplice, symbole de mort.
Pour en comprendre l'importance on peut
évoquer l'incompréhension, à ce sujet, des
bouddhistes. Pour eux, qui sont familiers du sourire
énigmatique du Bouddha, détaché des contingences
de notre monde, pour s'élever au monde impassible du Nirvana,
le tragique du Christ est frappant et incompréhensible.
C'est justement ce symbole de la croix qui
résume bien l'ensemble du ministère du Christ et
l'opposition féroce des pharisiens.
Les
« Pharisiens »,
dont le nom signifie « ceux
qui sont à part »,
« les
purs », étaient
très écoutés au temps de Jésus. Ils
représentaient l'attachement à la tradition, à
un ordre moral sécurisant. Dans leur conception, Dieu est le
gardien d'une Loi traditionnelle : 613 prescriptions
diverses dont font partie les « dix
Commandements ». Il
convient à l'homme de se soumettre humblement et
fidèlement à la Règle divine.
Jésus faisait systématiquement
des guérisons le jour interdit du sabbat, transgressant
délibérément une des lois fondamentales.
C'est ainsi qu'il guérit
l'homme-à-la-main-sèche Luc 6.6 ss, attachant
ainsi plus d'importante à l'intégrité de la
personne qu'à la « Loi-de-Dieu ». La main de l'homme a désormais plus de
valeur que le règlement le plus sacré. C'est la
religion de l' « Homme » plutôt que la religion du « Livre ».
C'est, notamment, à cause de cet
acte, note l'évangéliste, que les pharisiens
décidèrent sa condamnation. Élimination de celui
qui déstabilise un bel idéal au nom d'un humanisme plus
beau encore.
Le symbole de la croix signifie que Jésus, dans son agonie de
Gethsémané, à la veille de sa mort
Matthieu 26.36 ss, a résisté à la
tentation de céder. Il aurait pu chercher à
négocier avec les pharisiens leur reconnaissance officielle en
échange de son abandon de ses deux idées fondamentales
que ceux-ci ne pouvaient pas accepter : l'ouverture du Peuple
saint, sans condition, à tous les hommes de la terre d'une
part et d'autre part la « grâce », c'est-à-dire bienveillance
systématique de Dieu indépendamment du respect de la
Loi sainte.
L'importance de son combat, le sens qu'il
prend pour nous, est justement d'être allé jusqu'au bout
de l'amour créateur et systématique de Dieu en faveur
de l'homme.
Le fait que ses disciples ont
été convaincus que Dieu l'avait ressuscité des
morts et le titre de « Fils
de Dieu » qu'ils lui ont
attribué, montre à l'évidence qu'à leurs
yeux, Dieu approuvait totalement le ministère de
Jésus.
Pierre déclara à la
foule : « Ce
Jésus que vous avez crucifié, Dieu l'a
ressuscité » Actes 2.23-24.
D'autres furent martyrs avant lui et
après lui dans leur ardeur au
service des hommes. Bonheur d'un monde où des hommes savent
résister aux forces profanatrices d'humanité. Malheur
d'un monde où ces horreurs se produisent.
Mentionnons ainsi Gandhi, également
assassiné, Martin Luther King, le jeune Guy Môquet
fusillé par les nazis à 17 ans et tant d'autres.
La phrase du Psaume 22 que Jésus répétait
en mourant : « Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonné ? »
avait été priée depuis des siècles par
quantité de martyrs dans le monde juif. Elle représente
sans doute aussi de nombreux désespoirs du monde païen,
comme celui des 6000 esclaves crucifiés cent ans avant
Jésus, pour avoir cherché leur liberté avec
Spartacus.
A tous ceux-là et
singulièrement à Jésus, Dieu ne pouvait que
répondre : mon enfant, tu es allé trop loin, tu ne
peux plus maintenant éviter ce drame qui se retourne contre
toi.
Le sacrifice expiatoire
de la croix, la théorie de saint Anselme
Nous
devons réagir contre l'idée élaborée au
Moyen-Age par le grand théologien Anselme, archevêque de
Cantorbéry (1033-1109). Dans un monde féodal
fortement hiérarchisé, chacun s'efforçait de
complaire à son suzerain et devait racheter ses
manquements à son égard par des offrandes et des
sacrifices. Anselme, dans ce contexte-là, était
sensible au péché de l'homme qu'il comprenait comme
l'offense faite par ses vassaux au Dieu-suzerain. L'offense
étant proportionnelle en gravité au rang de la personne
offensée, seul un Dieu pouvait réparer une offense
d'une gravité, par conséquent, infinie. Seul
l'Homme-Dieu pouvait, en se sacrifiant lui-même, apaiser
l'infinie colère divine.
Cette ingénieuse théorie
convenait bien à l'état d'esprit de l'homme du
Moyen-Age. Il y saisissait la réalité de sa
réhabilitation. Elle apparaît aujourd'hui inacceptable
à nos contemporains. Nous nous rebellons contre une telle
notion d'un Dieu qui nous semble ombrageux et sanguinaire et qui qui
admet l'injustice de condamner un innocent à la place des
coupables.
De plus, l'appel de joie adressé par
Jésus à ses disciples, qu'il enrôlait dans
l'enthousiasme du Monde Nouveau, n'avait rien de ce sombre drame qui
se jouerait, selon Anselme, totalement indépendamment des
hommes : Jésus s'offrant en sacrifice sur la croix pour
apaiser un Dieu vengeur, les hommes n'étant que spectateurs
lointains.
Dieu n'est pas celui qui aime voir couler le
sang pour assouvir un besoin de justice ; ce sont les hommes et
non pas Dieu, qui sont soulagés par les condamnations à
mort !
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