Le gérant injuste
Henri Persoz
Luc 16,1-9
Puis Jésus dit à ses disciples :
Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens. Il le fit appeler et lui dit :
- Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.
Le gérant se dit alors en lui-même :
-
Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’en ai honte. Je sais ce que je vais faire pour qu’une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m’accueillent chez eux.
Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier :
-
Combien dois-tu à mon maître ?
Celui-ci répondit :
-
Cent jarres d’huile.
Le gérant lui dit :
-
Voici ton reçu, vite, assieds toi et écris cinquante.
Il dit ensuite à un autre :
-
Et toi, combien dois-tu ?
Celui-ci répondit :
-
Cent sacs de blé.
Le gérant lui dit :
-
Voici ton reçu et écris quatre-vingts.
Et le maître fit l’éloge du gérant injuste car il avait agi avec habileté.
Luc n’aime pas les riches et n’aime pas l’argent. C’est pourquoi il raconte beaucoup d’histoires qui concernent les riches et l’argent, comme celle qui retient notre attention aujourd’hui. Cette parabole est insérée entre deux autres. La fameuse parabole du fils prodigue, dans laquelle celui-ci dilapide également la fortune de son père jusqu’à arriver à une sorte d’impasse : plus rien à manger. Et notre gérant injuste parvient aussi à une impasse comparable qui va le priver de ressources. Et la troisième histoire, celle du riche et du pauvre Lazare qui mendie à sa porte est encore plus terrible puisque l’impasse est totale. Le riche qui n’a pas eu compassion de Lazare, de son vivant, n’a plus qu’à souffrir indéfiniment de la chaleur et de la soif au séjour des morts.
Je me suis arrêté, dans ma lecture, à l’endroit où les exégètes considèrent que la parabole se termine (au verset 8a). Parce qu’ensuite sont rassemblés un certain nombre de commentaires, sur l’argent, appelé Mammon, qui ne sont pas bien reliés à la parabole et même parfois la contredisent. L’évangéliste les aurait placés là pour mettre ensemble des souvenirs de paroles de Jésus sur l’argent, mais sans lien évident entre elles. Nous allons donc examiner la parabole dans sa pureté originale. Elle a beaucoup intrigué et interrogé les commentateurs et prédicateurs. Comment ce Luc, qui n’aime pas l’argent, peut-il faire l’éloge de la malversation financière, des faux en écriture et autres détournements d’argent ? Comment peut-il être complice de ce que nous devons bien appeler la corruption ?
Lorsque l’Église est gênée de la sorte, elle contourne l’obstacle en utilisant l’interprétation allégorique. Allégorie vient du grec « Allos agoréno » qui veut dire parler d’une autre manière, dire autre chose, donner un autre sens à l’histoire. Technique qui est d’ailleurs d’origine grecque et que Jésus ne connaissait pas. Et c’est ainsi que les Pères de l’Église, et après eux de très nombreux commentateurs, ont cru dévoiler le sens caché des paraboles et autres textes bibliques, en proposant des jeux de correspondances qui permettaient de retrouver un discours théologiquement correct et différent du sens littéral. Par exemple, dans cette parabole, l’homme riche est Dieu lui-même et le régisseur représente les responsables des Églises ou tous ceux qui se sentent chargés d’une mission de la part de Dieu. Tous les biens à gérer sont les richesses de Dieu. Et ce n’est donc pas vraiment grave de distribuer ces richesses autour de soi, pour en faire profiter les autres, puisqu’elles sont en nombre infini et qu’elles sont bienfaisantes.
Au contraire, Dieu est certainement très satisfait de voir tous ceux qui s’activent pour que ses richesses ne restent pas enfermées dans son patrimoine de bonté, mais soient répandues sur la terre au profit de ceux qui ont des dettes envers lui. Il faut reconnaître que la parabole fonctionne alors assez bien, qui nous invite, en gérants avisés, à distribuer aux autres le capital de Dieu. Cependant toute l’exégèse moderne, développée depuis la dernière guerre, tend à montrer que Jésus ne parlait pas avec des intentions allégoriques, qui seraient contraires à sa volonté bien normale de se faire comprendre du plus grand nombre, par un langage le moins compliqué possible. Pourquoi donc aurait-il employé un langage codé, inaccessible au premier abord ? Pourquoi aurait il raconté une histoire simple à comprendre pour signifier en fait autre chose qui serait caché ?
Nous allons donc chercher à comprendre cette malheureuse histoire en restant dans le sens premier, le sens littéral.
Il s’agit donc d’un régisseur pas très honnête, qui se sert sans doute, un peu trop lui-même, ou bien fait profiter ses amis de l’argent qui lui passe enter les mains, mais qui n’est pas à lui. De ce fait, il est mis à la porte. Rien de plus normal. Nous voyons bien aujourd’hui le nombre de personnes, et parmi les plus haut placées, qui se servent dans une caisse qui n’est pas la leur. A l’époque, il y en avait probablement davantage. Mal de tous les temps. Ce régisseur n’est pas une exception. D’autant plus qu’en ce temps-là les règles comptables n’étaient pas aussi strictes qu’aujourd’hui et la coutume était que le régisseur se paye lui-même très normalement sur les revenus de son maitre, de la part qu’il décidait lui-même. A lui de ne pas abuser de la situation, ce qui n’a pas été le cas.
N’ayant pas veillé assez strictement à la gestion des biens qui lui étaient confiés, il est donc renvoyé, réduit au chômage, sans indemnités puisqu’elles n’existaient pas à l’époque, ni les pensions de retraite. Comment subsister en ce temps-là, lorsqu’on a perdu son emploi et qu’on n’a pas subtilisé au préalable suffisamment d’argent à son maître pour pouvoir vivre des réserves accumulées ? Notre régisseur invente un stratagème qui est bien dans la ligne de sa mauvaise gestion précédente : il diminue la dette de certains créanciers pour se faire apprécier d’eux et bénéficier ensuite de leur protection. Une malhonnêteté de plus, qui consiste à ce que le régisseur s’attribue lui-même une indemnité de départ.
En résumé, une mise à la porte un peu banale. Des régisseurs qui se servent trop devaient être chaque jour l’objet des histoires de rue comme aujourd’hui les vols et corruptions diverses remplissent le journal télévisé et autres média.
Mais voilà la surprise, et donc la pointe de la parabole ; car nous savons que celle-ci se trouve toujours dans l’inattendu, dans ce qui étonne: le maître apprend tout cela et loue le régisseur. Le verbe grec (epaineo) signifie parfois, dans un sens dérivé, approuver. Ce qui est moins fort que louer. Le maître approuve, il passe l’éponge, il pardonne, comme le père dans l’histoire précédente pardonne au fils prodigue. Surtout il offre par ce geste une porte de sortie à son employé, une prime de licenciement, en quelque sorte, une planche de salut. Le maître a pitié de ce régisseur qui a sans doute rendu aussi de bons services autrefois. Il permet à son ancien employé de survivre en acceptant de lui laisser indirectement une partie de ses biens. Nous voyons un certain parallèle avec l’histoire précédente du fils prodigue. Celui-ci a fait bien des bêtises et a dilapidé le capital familial. Mais le père a de l’amour et il pardonne. Ici nous ne sommes pas dans la famille, mais dans l’entreprise qui doit faire fructifier le capital.
La justice que veut défendre Jésus se place au-dessus de la loi, parce qu’elle veut éviter que la punition n’écrase complètement le coupable. Une justice qui pardonne, parce que chacun doit avoir les moyens de vivre, même s’il a eu des comportements répréhensibles. Nous sommes avec cette parabole au cœur de l’enseignement de Jésus : certes la loi est nécessaire, pour dire ce qui est licite et ce qui ne l’est pas, pour répartir les richesses équitablement, pour permettre la vie harmonieuse en société. Elle doit donc punir ceux qui la contournent à leur seul avantage. Mais au-dessus de la loi, Jésus enseigne la compassion, explique que le pardon est nécessaire dans certaines situations, pour éviter la chute au fond de l’abîme, la marginalisation, l’exclusion de la société. Le pardon ne traite pas les hommes selon la justice de la loi, mais selon une justice qui lui est supérieure. Comme dit le Jésus matthéen, si votre justice n’est pas supérieure à celle des pharisiens, vous n’hériterez pas du Royaume de Dieu.
Et nous voyons bien la tension existante entre la nécessité d’appliquer la loi et la nécessité d’ être au-dessus de la loi, pour sauver des personnes qui sont en train de se perdre. Nous voyons cette tension tous les jours dans notre actualité. Le maître de la parabole a connu cette tension. Dieu lui-même dans l’Ancien Testament a connu de telles hésitations entre sa justice et sa bonté ; par exemple dans cette fameuse discussion serrée avec Abraham pour savoir à partir de combien de justes il accepterait d’épargner Sodome et Gomorrhe. Parti de 50, il se laisse fléchir jusqu’à 10.
Il n’y a pas de solution simple à cette question. La société, et chacun de nous, seront toujours tiraillés entre la justice et la bonté. Les évangiles nous montrent bien que Jésus, dans son enseignement de l’amour, se met très souvent au-dessus de l’application stricte de la loi pour sauver les personnes en difficulté, ici pour permettre à un homme, et sans doute à sa famille, d’être repêchés par la société. Comprenons bien que loi n’est pas immuable, elle est en mouvement, elle se modifie tous les jours ; nous le voyons bien en ce moment ! Et ce sont souvent les exemples de gestes hors la loi, au-dessus de la loi, mais animés par la compassion, qui font bouger la loi. C’est pourquoi la justice de Dieu se place souvent au dessus de la justice des hommes pour la faire avancer. Ce maître, dans son acceptation de se laisser partiellement dépouillé, pour permettre à son intendant de se relever, a fait avancer la justice de Dieu. Et c’est peut-être à partir de ce jour-là que les hommes se sont mis à réfléchir sur les indemnités de licenciements.